Il était une fois en France (ou
l'histoire de Joseph Joanovici, personnage aussi ambigu que fascinant) est
plébiscité par les lecteurs et la critique, ainsi que sur BDGest, où les deux
premiers volumes ont successivement emporté le BDGest'ART Scénario en 2007 et
en 2008. Voilà qui, avec la sortie du troisième tome, le 28 octobre 2009, nous
donne trois bons motifs pour consacrer une exposition à cette saga de Fabien
Nury et Sylvain Vallée...
Comment avez-vous découvert l’existence de ce monsieur
Joanovici ?
Fabien Nury : Il y a
quelques années, quand je travaillais sur Les Brigades du Tigre, j’avais été conduit à
m’intéresser à l’histoire du crime organisé en France. Ce qui m’a amené à la
« French Connection ». De là, au rôle du crime organisé sous
l’Occupation, qui est plus qu’ambigu, notamment la gestapo française. Et au milieu de mes
documentations sur les gangsters corses, je suis tombé sur ce nom, Joseph
Joanovici, qui avait l’air de faire des affaires avec beaucoup d’entre eux. En
creusant, j’ai découvert cette personnalité incroyable et fascinante, dont
l’histoire était bien plus originale et avec beaucoup plus d’émotions
possibles, de dilemmes et de paradoxes, qu’avec tous les gangsters auxquels je
m’étais précédemment intéressé. Il existe une documentation assez abondante sur
Joanovici, et, ce qui est très intéressant, contradictoire.
C’est-à-dire que les historiens ou commentateurs
prennent un parti ou l’autre ?
FN : Oui, il y a des
œuvres à charge, d’autres à décharge. Boudard a écrit à décharge. Dans
Le Roman vrai de la IIIe et
IVe République, ils écrivent
à décharge. Certaines sources cherchent à exonérer Joanovici, d’autres
voudraient l’enfoncer.
Sylvain Vallée : Il y a
aussi quelques bouquins plus neutres, qui cherchent l’objectivité. Le livre de
Grégory Auda, notamment [Les belles années du « milieu »
1940-1944 - Le grand banditisme dans la machine répressive allemande en
France, Michalon], que d’ailleurs nous avons eu la chance de rencontrer,
plus ou moins par hasard.
FN : En faisant le tour de
toutes ces sources, je me suis rendu compte que j’avais envie de toutes les
croire, en bien comme en mal. Je
crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150
personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a
fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est
pas rien non plus.
A-t-il des descendants, qui auraient pu vous donner un
retour direct sur votre œuvre ?
FN : Joanovici a eu des
filles. Il n’a eu aucun descendant qui porte son nom. Nous n’avons eu aucun
écho, mais de toute façon nous ne sommes pas les premiers à parler de lui. Une
grande partie de sa vie fait partie du domaine public. C’est quelqu’un qui a
été très célèbre après-guerre. C’était un peu le Bernard Tapie de la fin des
années 1940, mais en bien plus sulfureux ! Un certain nombre de proches de
Joanovici a probablement plutôt eu envie de faire oublier leurs liens avec
lui.
SV : Difficile de se
réclamer de lui, alors que le feuilleton Joanovici était constamment dans la
presse des années 1950, avec de nouvelles révélations tous les mois. Et puis,
nous faisons de la bande dessinée, nous ne révélons rien de nouveau.
FN : J’ai reçu quelques
courriers de gens qui prétendaient avoir des informations sur Joanovici… mais
aucun héritier ne nous a donné son avis sur la façon dont nous traitons de son
parent.
Et donc, cette anecdote, sur la rencontre avec Grégory
Auda ?
SV : J’étais, avec mon
éditeur, à la recherche du crédit photographique de la photo anthropométrique
que nous avons mise en page de titre. Nous sommes donc allés à la source, aux
archives de la Préfecture de police de Paris. On se balade avec le bouquin
d’Auda sous le bras, puisque la photo en question apparaît sur la couverture.
Et on rencontre quelqu’un qui nous explique que l’auteur de notre livre
travaillait là, à la préfecture, dans le bureau juste à côté ! Nous avons
donc eu la possibilité de discuter avec lui, et de fil en aiguille, il nous a
rédigé la préface du tome 2.
Comment Sylvain Vallée a-t-il été choisi, pour cette
saga ?
FN : Pour un récit comme
celui-ci, qui soulève des thèmes extrêmement graves, il vaut mieux savoir où on
va et ne pas naviguer à vue. J’ai donc commencé par rédiger un plan, un
traitement d’une cinquantaine de pages, qui m’a permis de définir que la bande
dessinée allait faire environ six tomes. J’ai mis du temps à chercher comment
j’allais architecturer le tome 1. A l’époque, Laurent Muller était directeur
éditorial chez Glénat [après quoi il a
cofondé les éditions 12 bis, NDLR]. Il a lu le projet et l’a adoré. Nous
nous sommes alors mis en quête d’un dessinateur. Sylvain a fait partie des
premiers reçus.
SV : Laurent me
connaissait depuis Gil St-André.
Il savait que j’avais envie de changer d’univers, et il m’avait envoyé
différents projets, sans que j’aie le déclic. Puis il m’a envoyé ce scénario,
et c’était exactement ce que je recherchais, à la condition de pouvoir y mettre
un dessin qui ne soit pas un dessin réaliste comme Fabien et Laurent pouvaient
s’y attendre quand ils m’ont contacté. Je n’avais pas envie de refaire du
réalisme d’époque, comme j’avais pu faire sur Gil St-André, transposé aux années 1940.
J’avais envie de revenir à un dessin plus expressionniste, plus lâché, qui est
celui de mes origines.
Celui des
affiches éditées au Cycliste ?
Oui, et de mon premier bouquin
chez eux, L’écrin. J’avais
beaucoup appris en faisant du dessin réaliste sur Gil St-André, mais j’avais
envie de revenir à quelque chose de plus lâché. Du coup, j’ai montré à Fabien
mes recherches et mon book rempli de dessin de style plus caricatural, et nous
avons convenu que ce style pouvait être approprié à son histoire, à condition
que la mise en scène, soit elle réaliste.
En même temps, quelle audace ! Raconter l’histoire
d’un Juif collabo, c’est déjà un thème un peu ardu. Le traiter dans un style
caricatural, cela paraît une évidence maintenant que c’est sorti, et qu’on peut
voir la qualité de la série et ses intentions. Mais pour lancer un projet comme
cela, ça n’a pas dû être simple…
FN : Il faut reconnaître
qu’on a fait peur à pas mal de monde. Et qu’on s’est fait peur aussi. Je ne
révèle pas de secret en disant que des avocats ont été consultés autour de ce
projet. Au-delà des considérations juridiques, cela me rendrait malade d’être
perçu comme un antisémite. Etre à tort, traité d’antisémite par les gens qui
chassent les antisémites, cela peut faire beaucoup souffrir. Mais ce qui ne
devait absolument pas arriver, aurait été d’obtenir l’assentiment d’antisémites
avérés. Le personnage de Joanovici est ambigu. Notre position ne l’est pas. Par
exemple, dans le second bouquin, la façon dont nous mettons en parallèle ce
destin extraordinaire et le destin de ceux qui n’avaient pas les moyens de
Joanovici, révèle parfaitement notre opinion sur le régime de Vichy. Joanovici,
qui obtient son certificat d’aryanité, et qui doit passer devant toute la file
des gens qui eux, ne peuvent pas tricher, est sans doute la scène la plus
emblématique de la série. Oui, c’est un Juif qui s’enrichit, et certains des
pires clichés antisémites sont incarnés par ce personnage. Mais il fallait bien
montrer qu’il est une exception, et que ce n’est pas par sa religion, bien au
contraire qu’il est comme il est. Nous avons été très rassurés par l’accueil
reçu dès le premier tome. Mais il est exact que nous avons pris un
risque.
Et sur le plan graphique ?
SV : Les intentions de
Fabien m’ont paru limpides en lisant son scénario. Je savais qu’on n’était pas
dans l’engagement politique douteux. La seule crainte que j’ai eue était sur la
physionomie du personnage, sur le fait que je puisse forcer certains traits. On
sait tout ce que la caricature a pu véhiculer de néfaste pendant l’Occupation.
Mon choix stylistique visait à rendre les personnages plus expressifs, plus
vivants.
Ce qui nous a sauvés d’une
mauvaise interprétation de notre propos, c’est sans doute le travail que nous
avons fait en commun, de mise en
scène, de traitement visuel d’intentions précises, définie dans le scénario et
qu’il fallait retransmettre en images.
FN : C’est pour cela aussi
que nous sommes allés chercher des photos et que nous les avons fait figurer
dans les albums. Pour que les lecteurs puissent saisir le rapport à la réalité.
Considérant cette scène des questions juives, il aurait été tout de même été
ridicule sinon abject, de jouer cette scène en donnant à Joanovici une gueule à
la Clint Eastwood. Joanovici a la
tête qu’il a, c’est cela qui fait sens.
Quand on travaille sur un sujet
aussi sensible, il faut bien savoir ce qu’on a à dire, comment on le dit, faire
bien attention à la façon dont on risque d’être interprété. En même temps, il
ne s’agit pas de s’autocensurer ou d’être timoré.
Il y a un phénomène assez étonnant avec ce récit.
La mémoire qu’il laisse est très cinématographique, on se souvient des livres
comme s’il s’agissait d’un vieux film, un classique en noir et blanc. On est
presque surpris, à la relecture, de trouver des planches dessinées et en
couleurs…
SV : Je ne cherche
pas à faire un acte d’historien,
graphiquement. Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est
très liée au cinéma de ces années-là : La Traversée de Paris, L’Armée des ombres, Paris brûle t-il ? C’est cela, que les
gens ont à l’esprit, concernant ces années là. Je cherche plus l’évocation que
la précision au sens historique, jusqu’au moindre bouton de culote. Et
l’évocation passe par la restitution d’ambiance de films, qui font partie de
mon imaginaire, et comme de celui de nombreux lecteurs.
FN : Il faut aussi regarder les photos d’époque,
pour voir à quel point le dessin de Sylvain est finalement bien plus réaliste
qu’il y parait. Les gueules des gangsters des années quarante, des acteurs
comme Jean Bouise, en passant par tous les castings de Clouzot, les Blier etc…
tous ces gens ont des trognes pas possibles ! Ce qu’on appelle le réalisme
en dessin est une forme de convention. Retrouver une proximité avec le cinéma
de cette époque, et pour lequel nous avons tous deux un penchant,
Comment tu organises cette restitution
d’ambiance ? A quoi cela tient ? À une certaine façon de faire les
cadrages ou la mise en scène, qui serait similaire aux films sur cette
époque ?
SV : C’est assez spontané.
Je ne fais pas référence à tel ou tel film quand je dessine une case. Ou
exceptionnellement : la scène dans le commissariat aux questions juives
intègre une citation graphique évidente à un plan du film Monsieur Klein. Mais pour le reste, je tiens
la bande dessinée en haute estime, mais je ne cherche pas à avoir un traitement
BD. Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à refuser les
onomatopées, les compositions très BD, les inserts, les superpositions de
cases… Il n’y en a pas. Je
privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma.
Le jeu du texte off est un truc typiquement cinématographique aussi. Quand on
prolonge un texte alors que le personnage s’éloigne, on passe du dialogue à un
texte off. C’est plus élégant, et plus réaliste, que de mettre une énorme queue
de bulle sur une voiture qui s’éloigne à l’horizon. On ne peut pas être à côté
des personnages quand ils sont à 150 mètres… C’est difficile de les
entendre.
FN : Nous travaillons sur
une base de scénario découpé-dialogué qui est très proche du cinéma. Mon
langage, les indications que je donne, sont très proches du cinéma : zoom
avant, plan rapproché, plan large etc. La narration, dans son premier stade,
c’est mon travail. Le dessin, c’est le travail de Sylvain. Et notre travail en
commun, c’est la mise en scène.
Les éléments que tu remets à Sylvain sont purement
textuels ?
FN : J’écris d’abord une
continuité dialoguée, qui est comme un scénario de film. À la suite de quoi je
fais un découpage case à case, en donnant des indications de montage. J’évite
de faire le moindre dessin, dans la mesure où j’attends une surprise. Sylvain
propose alors des découpages qui sont très élaborés. On ne discute pas du
dessin, mais uniquement des points de vue et de la mise en scène.
SV : mes premiers
crayonnés sont assez élaborés, parce que j’ai besoin de voir mon jeu d’acteurs. Je suis incapable de
visualiser une scène avec des Monsieur Patate. Il faut que je produise le bon
regard, pour montrer à Fabien quelle est l’intention qui passe. S’il le sent,
c’est bon. Sinon, c’est qu’on n’est pas sur le bon axe, ou que le personnage n’est pas suffisamment
expressif.
FN : La grande question
que nous nous posons ensemble, c’est : « comment peut-on obtenir le
maximum d’émotion, en terme d’intensité ? ». Certaines scènes sont
des scènes d’installation. D’autres sont des climax. Quel que soit le potentiel
d’une scène, il faut toujours tenter d’en obtenir le maximum, par une mise en
scène appropriée.
SV : Parfois, le
dessinateur peut se laisser diriger par des préoccupations d’esthétique. Or, le
but ne doit pas être de faire une belle planche, mais de bien raconter. Peu
importe le nombre de strips, du moment que l’efficacité narrative est au
rendez-vous.
FN : L’échec absolu serait
que le lecteur ne ressente rien en lisant le bouquin.
Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Il était une fois en France ? Vous
considérez l’histoire de Joanovici comme très emblématique de la nation
française ?
FN : Outre la référence à
Sergio Leone, importante pour moi puisque Il était une fois dans l’Ouest, et
Il était une fois en Amérique sont
tous les deux dans la liste de mes dix films préférés, il y avait le fait de
vouloir évoquer un genre, l’épopée criminelle, et donc il y avait un rapport à
l’image : les tractions, les chapeaux mous etc. Un titre se comprend en
complément de l’image de couverture, c’est ce doublon qui fait sens.
Joanovici, voilà un personnage
qui est un immigré, qui arrive analphabète et sans avoir grand-chose pour lui.
Et ce gars construit son ascension en étant au cœur à la fois de la résistance
et de la collaboration. Il devient donc une figure totalement emblématique
d’une des périodes qui font le plus travailler notre imaginaire collectif en
France, depuis plus de soixante ans, et certainement une des périodes les plus
sombres. Le sujet permettait ce titre. Joanovici était vraiment dans l’œil du
typhon : il était à La Rochelle pendant l’exode. Il était à Paris pendant
la libération. Il était rue Lauriston [au siège parisien de la Gestapo, NDLR].
Et en même temps il était avec les résistants. Cette rencontre en un destin
individuel et notre histoire collective m’a sauté aux yeux. Très vite, en
lisant l’histoire de Joanovici, je me suis dis que si j’en faisais quelque
chose, cela devrait s’appeler Il était
une fois en France.
SV : Même si Joanovici
représente cette période historique par toutes sortes de facette, il faut aussi
la montrer directement par moment. C’est pourquoi, par exemple, nous avons
ajouté deux planches dans le tome 2 [p.12 et 13 NDLR] , pour montrer le
retour à Paris de Lucie, Joseph et du faussaire, à contresens de l’exode, et
Paris où flottent désormais des croix gammées.
FN : Nous devons, avec les
personnages, pénétrer en zone occupée. Il y a des svastikas partout rue de
Rivoli, les Allemands défilent sur les Champs Élysées. Tout le reste du volume
est mis en résonnance par ces deux planches.
Comme pour tout livre composé d’après des faits réels,
on se pose la question de la part de l’authentique et du romancé, et tout
particulièrement à propos de Lucie Fer. C’est un personnage incroyable, une
femme qui reste en retrait, mais d’une dévotion sans limite, prête à tous les
sacrifices pour son patron…
FN : Ce récit est écrit
d’après des faits réels, mais ne prétend pas être une thèse
d’Histoire…
SV : … oui, s’il avait
vraiment fallu rester dans l’exactitude historique, Lucie n’aurait pas eu le
physique que nous lui avons donné. La « vraie » Lucie Fer avait un
physique beaucoup plus ingrat.
FN : En même temps, elle a
vraiment eu une relation avec Otto Brandl, probablement dans le but d’aider
Joanovici qui se trouvait dans une situation impossible en en 1941. Elle est
vraiment restée avec Joanovici jusqu’à ses derniers jours en 1965 à Clichy.
Nous sommes donc, hormis sur le plan physique, très fidèles à la réalité. Et
franchement, je n’aurais jamais pu trouver un nom aussi parfait que Lucie Fer
pour décrire cette femme. Ce sont les ferrailleurs eux-mêmes, terrifiés par la
dureté du personnage, qui lui ont donné ce nom. De la même façon, le juge qui
poursuit le méchant s’appelle Legentil ; c’est trop beau pour être
inventé.
Nous faisons un travail de
condensation et de dramatisation de l’histoire. Le but, pour nous, est de
produire une lecture qui demande peu d’efforts, avec une grosse récompense
émotionnelle et une grosse crédibilité. Pour obtenir cet effet, on s’autorise à
inventer et à mêler de l’authentique et du romancé. Mais si cela permet
d’intéresser les lecteurs à cette période de l’Histoire, et pousser ceux que
cela intéresse vraiment à faire quelques recherches pour en savoir plus, nous
en sommes heureux.
Comment fais-tu pour découper ton histoire en
différents tomes ?
FN : Le tome 1 présente
toute la série. Le 2 commence en 1940 et se termine en 1943. Les tomes 2, 3 et
4 se focalisent uniquement sur la période de l’Occupation. Le 3 démarre à
l’hiver 1943. Joseph et Lucie comptent leur argent. Et ils en ont beaucoup,
trop peut-être. Joseph commence à se dire qu’il va lui en falloir, des
certificats de moralité, pour se faire pardonner tout ce fric… Il décide
comment il va aller les chercher.