Le briographe

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vendredi 1 mars 2013

Interview Christophe Arleston

Dans l’antichambre d’Ekhö

Ekhö monde miroir, T1 : New York, d’Alessandro Barbucci et Christophe Arleston
Soleil, 48 p. couleurs, 13,95€

  

En mars 2013, le Salon du Livre de Paris consacre une grande exposition à Christophe Arleston. Lequel sort une nouvelle série, Ekhö monde miroir, avec Alessandro Barbucci aux crayons. Tout cela méritait bien une rencontre.

 

En un peu plus de 20 ans d’écriture, Christophe Arleston, pilier des éditions Soleil, a signé plus de 130 albums, dont les séries Lanfeust avec Didier Tarquin et Trolls de Troy avec Jean-Louis Mourier, mais aussi Léo Loden, Le Chant d’Excalibur, Les Maîtres cartographes, Les Naufragés d’Ithaq, Les Forêts d’Opale, pour ne citer qu’un échantillon de sa bibliographie…

 

INTERVIEW 

Une exposition vous est consacrée au Salon du Livre de Paris 2013. Avez-vous été impliqué dans son organisation ?

Christophe Arleston : Pas trop, par manque de temps. L’idée proposée par le scénographe du Salon du Livre était de faire une expo sur le principe du « cabinet de curiosités », en réalisant une sorte de fac-similé de mon bureau. Certaines parties de mon bureau ont été photographiées pour être collées aux murs en grandeur nature, d’autres éléments sont réalisés en 3D. Les trois écrans sur lesquels je travaille vont être utilisés pour montrer comment je bosse sur mes scénarios. Mais surtout, l’exposition va m’emprunter un élément fondateur de mon imaginaire : une très grande et très belle carte ancienne de l’Asie qui décore mon bureau. C’est une carte de 1756, pleine de détails, d’illustrations et de commentaires sur les peuplades qui vivent ici ou là, et qui mesure dans les 2,50 mètres par 2. Elle appartenait à ma grand-mère, qui était prof d’histoire-géo. J’ai passé des dizaines d’heures à déchiffrer cette carte en vieux français. Mon amour de la fantasy, de l’exotisme, des cultures, mon goût de la découverte des civilisations, me vient de là. C’est la pièce maîtresse de mon bureau. L’expo va aussi montrer des choses que j’utilise tous les jours, comme de ces classeurs à pochettes transparentes, dans lesquels je mets des photocopies des planches en cours. Bref, l’expo s’efforce de faire une réplique de mon cocon, de l’environnement dans lequel j’ai besoin de m’immerger pour écrire. 

 

Ces dernières années, vous avez beaucoup travaillé en collaboration avec d’autres scénaristes. L’exposition évoque aussi les collaborations avec d’autres auteurs ?

Je ne crois pas. J’ai fait pas mal de bouquins avec des coscénaristes, et j’aime bien me confronter à d’autres personnalités pour enrichir les univers. Mais j’avoue ne pas cultiver l’égalité : je reste le maître d’œuvre, celui qui garde le dernier mot, je me réserve le final cut. Travailler avec d’autres scénaristes a été une expérience intéressante et amusante, mais ces derniers temps, je me suis recentré sur des scénarios que je mène seul. C’est un sursaut de fierté. Je commençais à entendre des échos me suspectant d’être devenu une sorte de chef de studio, qui signerait le travail réalisé par ses nègres…

 

INFLUENCES

Nombre de vos livres se passent sur la planète Troy, en différents lieux et à différentes époques, mais avec cette planète comme socle commun. C’est une démarche très proche de celle de Terry Pratchett, l’auteur des Annales du Disque-Monde. Vous le lisez ?

J’ai découvert Pratchett quelques années après avoir commencé Lanfeust. Quand j’ai commencé à lire Les Annales du Disque-Monde, je m'y suis senti chez moi ! Mais il n’est pas une influence directe. À 15 ans, on est une éponge. Après 35 ans, on n’est plus influençable de la même manière. Je suis un fan inconditionnel de Terry Pratchett. Mais les auteurs qui ont marqué mon imaginaire et mon écriture sont ceux de la génération précédente, que Pratchett a sans doute lus lui aussi. Mes influences principales, c'est Jack Vance, Fritz Leiber, un peu Silverberg, Frederik Pohl… des gens comme ça. Et P.G. Wodehouse (1) ! Wodehouse écrivait des histoires de maître d'hôtel anglais en 1925, dans des milieux de petite noblesse oisive et friquée. Ça n'a rien à voir ni avec la SF ni avec la fantasy. Mais il y a un lien, dans la façon de raconter, dans l'humour, dans la façon de traiter les ellipses. Jack Vance, que j’ai rencontré et qui est un de mes pères fondateurs, me disait aussi combien la lecture de Wodehouse l’avait influencé. Je crois que Pratchett a été à la même école : sa ville d’Ankh-Morpork ressemble à celle de Lankhmar (dans Le Cycle des épées de Fritz Leiber), avec ce fleuve si lent et tellement sale qu'on ne sait pas dans quel sens il coule... Cela se recoupe. Au passage, j'ai la chance de bien connaître Patrick Couton, le traducteur de Terry Pratchett, un Nantais que je vois chaque année aux Utopiales.

 

Une autre de vos influences marquées, c’est la mythologie : les termes de « Troy », « Odyssey », l’histoire du Voyage aux ombres qui transpose dans un univers asiatique le mythe d’Orphée…

Oui, j'en ai énormément lu dans mon enfance. Quand j'ai commencé à écrire, j'ai très vite perçu que la mythologie grecque, les contes de Grimm et de Perrault, sont des univers de fantasy. Je n'avais pas du tout la culture tolkienienne de l’Europe du nord, qui se nourrit de mythologie germanique. J'ai construit ma fantasy naïvement, à partir des éléments que j'avais. Je crois que c'est pour ça que j'ai rencontré un large public : j’utilisais des éléments qui parlaient à tout le monde, qui font partie de notre bagage culturel de méditerranéens.

 

En lisant les deux premiers Lanfeust Odyssey, on a l'impression que vous faites un retour aux tout débuts de la saga, avec Cixi-la-nièce qui est un clone de sa tante, avec Nicolède qui redevient jeune... C’était pour que le troisième tome soit encore plus surprenant ? Ou bien le troisième tome a-t-il été écrit en réaction aux deux premiers ?

Eh bien, quand on a plus de 100 albums derrière soi, il arrive encore qu'on commette de grosses erreurs ! Quand on a lancé Lanfeust Odyssey, Didier Tarquin a voulu partir sur un dessin plus comics. Et moi, j'ai voulu donner un côté plus jeune à Lanfeust, puisqu'il n'a que 18 ans, en lui faisant reprendre ses études de magie. Nous avons progressivement compris qu'on suivait une fausse bonne idée. On a fini le tome deux en préparant le fait de tout casser au début du tome trois. Après tout ce qu'il a vécu, Lanfeust est forcément marqué. Il peut assumer des histoires sombres, ce qui n’empêche pas de garder un ton « grosse déconnade ». Le tome trois a bien dynamité les erreurs des deux premiers. Et dans le tome quatre, on retrouve le bon esprit Lanfeust tel qu'il doit être. En particulier, il fallait retrouver une bonne composante féminine. Le vrai sujet de la série, c’est Lanfeust et les filles. Le reste est un peu accessoire. Et là, j’ai bien construit mon quatuor de filles !

 

On perçoit aussi votre volonté de rupture, par le traitement de déshumanisation que vous avez fait subir à Hébus, le troll…

Didier avait tendance à rendre Hébus de plus en plus humain, graphiquement. Sa dérive naturelle, c'est d’en faire une sorte de gros Schwarzenegger roux et poilu avec des mouches. Alors je lui rappelle régulièrement que les trolls sont voûtés, avec une échine. Inclure cette scène dans le scénario, c'était le contraindre à redonner de l'animalité à Hébus.

 

Votre nouvelle série s’intitule Ekhö, monde miroir. On y découvre de petites créatures, les Preshauns… Comment les décririez-vous ?

Un Preshaun, visuellement c'est une sorte de gros écureuil habillé comme un horloger bavarois du XVIIe siècle et qui a un côté très british dans sa façon de vouloir prendre le thé à heures fixes. Ce sont des créatures toutes mignonnes, on dirait des peluches. Mais on s'aperçoit très vite que c'est eux qui font tourner ce monde. Ce n'est pas un monde de fantasy totalement imaginaire comme je les fais d'habitude. Cette fois, j’ai voulu prendre la Terre, la vraie, et lui bâtir un monde miroir : Ekhö, qui comme son nom l'indique est un écho de la Terre. C'est un monde sur lequel se retrouvent certaines personnes qui allaient mourir sur Terre. À la toute dernière seconde, « on » les a fait basculer sur Ekhö. Dans le premier album, les héros se retrouvent dans un New York d’heroic fantasy, sans électricité. Les taxis new-yorkais sont toujours là mais ils sont montés sur des sauriens. Le métro fonctionne grâce à des mille-pattes. Tout le jeu dans cette série, c'est de parodier notre monde, en inventant des équivalents. C'est à la fois source de gags et de satire sociale. L'héroïne a une double personnalité, elle est habitée par quelqu'un d'autre. Dans chaque épisode, elle devra résoudre un problème qu'a eu cette personne avant de mourir, pour retrouver sa personnalité propre.

 

Comment arbitrez-vous entre la décision de compléter une série déjà lancée, et celle de créer un tout nouvel univers ?

C'est le hasard des rencontres avec les auteurs. Alessandro Barbucci est un copain depuis longtemps. Je lui avais demandé d'être directeur artistique pour le projet Lord of Burger. Finalement, c'est lui qui s’est chargé du dessin ; et même de tout l'album, s'agissant du dernier tome. Quand Lord of Burger s’est arrêté, nous avons cherché un nouveau projet pour continuer de travailler ensemble. Il m'a dit qu'il avait envie de faire de la fantasy. Je lui ai dit d'accord, à condition que je trouve quelque chose de totalement différents de mes séries habituelles. C'est parti comme ça !

 

 

Jérôme Briot

(1) Wodehouse est notamment le créateur de Jeeves, un majordome anglais qui passe son temps à sauver la mise à son jeune maître fantasque, inversant les rapports maître / valet.

 

 

En bonus, quelques questions non publiées dans Zoo :

Le rachat de Soleil par Delcourt

Vous étiez un collaborateur proche de Mourad Boudjellal, le fondateur des éditions Soleil. Comment avez-vous vécu le rachat de Soleil par les éditions Delcourt ?

Un collaborateur, non ! Je suis un auteur. J'ai convaincu Mourad de financer Lanfeust Mag, le journal dont je continue à m'occuper. Je n’ai jamais eu la moindre responsabilité éditoriale chez Soleil. De temps en temps, j'ai utilisé et de mon influence pour faire publier de jeunes auteurs prépubliés dans le magazine et auxquels je croyais beaucoup. Mon seul rôle éditorial s'est borné à ça : avoir poussé la publication de recueils des gags des Geeks, des Gobelins, ou du Blogustin.

Quand j'ai fait la connaissance de Mourad, il était seul dans sa librairie, il faisait la maquette de ses premiers livres en Letraset sur son comptoir. Ce n'était pas encore très structuré. Mourad m'a signé sans avoir rien lu. C’est quelqu’un qui fonctionne au feeling. On a passé un repas ensemble en parlant de tout et de rien. À la fin, il m'a demandé si j'avais un projet. J’en avais un, que je lui ai raconté au café pendant 10 minutes. Il m'a dit « C’est bon. On y va. » Je crois qu'il n’a lu mes livres qu’une fois imprimés. Et il m’a toujours accordé une confiance absolue.

Les choses continuent de la même manière avec Guy Delcourt, très naturellement. Le rachat a été vécu avec un certain soulagement, par moi et par d’autres auteurs, parce que Mourad qui est hyperactif commençait à s’ennuyer dans la bande dessinée. Quand Soleil a atteint le niveau de développement voulu, il a relancé Futuropolis ; il a constamment besoin de nouveaux défis. Par ailleurs, il était très angoissé par l’avenir, par la perspective que le livre papier soit supplanté par des supports numériques… Il avait l’impression de ne pas maîtriser cet avenir.  Cela a fait partie de sa décision de vendre. Le nouveau challenge à relever, c’était le défi du numérique, mais c’est un combat qu’il ne « sentait » pas. Une des forces de Mourad, c’est d’avoir toujours réussi, parce qu’il faisait ce qu’il connaissait bien, ce qu’il sentait.

De son côté, Guy Delcourt était très serein par rapport à cet avenir. Les changements qu’il entreprend se font en douceur, sans brusquerie. Il a beaucoup observé les difficultés que Media Participation a rencontrées lors du rachat de Dupuis, il en a tiré des enseignements. Il fait se rencontrer les équipes, mais petit à petit, en évitant les réactions identitaires d’un côté ou de l’autre.

 

Vous êtes ce qu'on peut véritablement appeler un auteur maison pour Soleil, puisque l'essentiel de vos livres sont publiés chez cet éditeur. Pourquoi avoir proposé d'autres projets chez Glénat, comme Lord of Burgers ou Chimère(s) ?

C’est Jacques Glénat qui m'avait proposé de faire quelque chose sur la grande cuisine. Dans la mesure où c’était une idée de Glénat lui-même, je n'allais pas faire cette série chez Soleil. A l'inverse, j'ai toujours dit à Jacques Glénat que je ne ferais jamais de fantasy dans son catalogue.

 

mardi 8 janvier 2013

Portrait Leiji Matsumoto

Leiji Matsumoto, le maître du Space Opera

 

Invité star des Rencontres internationales à Angoulême, Leiji Matsumoto fête cette année ses soixante ans de carrière. Qu’on tire une salve d’honneur à la gloire du créateur d’Albator, du Galaxy Express et de l’Arcadia !

 

Akira Matsumoto n’a que quinze ans, en 1953, lorsqu’il remporte un concours organisé par le magazine « Manga Shônen ». S’il commence sa carrière de dessinateur à cette époque, c’est par la petite porte. Il enchaine les publications alimentaires et les jobs d’assistant. Ce n’est qu’en 1965 qu’il commence à utiliser le pseudonyme Leiji, qui signifie « guerrier Zéro ». La plupart de ses mangas restent inédits en France à ce jour, il serait donc un peu absurde d’en dresser la liste. Pour le public français, la découverte de Matsumoto passe par le petit écran, et la diffusion en 1980 d’un dessin animé de science-fiction : Albator.

Un âge d’or de la science-fiction

En 1977, La Guerre des étoiles de George Lucas et son cortège de jouets et de produits dérivés, crée une demande sidérale pour les œuvres de science-fiction, encore amplifiée en 1978 par la diffusion à la TV française de la série Goldorak de Go Nagai. C’est un véritable phénomène de société. Les producteurs français ont besoin de programmes pour satisfaire le public. Du Japon encore, ils importent San Ku Kaï (très, très inspiré de Star Wars). Puis Albator (première diffusion en France en 1980), réalisé par Rintaro d’après le manga de Matsumoto : une œuvre sombre, métaphysique, presque désespérée. L’histoire se déroule en 2977. L’humanité est en pleine décadence. Seule une poignée d’hommes réagit quand le peuple des Sylvidres, des femmes végétales extraterrestres, menace d’envahir la Terre. Ces rares résistants sont l’équipage pirate du Capitaine Albator (Herlock en version originale), embarqué à bord de l’Atlantis (connu en VO sous le nom d’Arcadia ou de Death Shadow), un galion spatial doté de l’âme de son créateur, Tochiro, ami disparu d’Albator. Quelques années plus tard, une seconde série, Albator 1984, reprend les personnages pour une antésuite, où Albator et Tochiro affrontent les Humanoïdes. Le même duo figure encore en tête d’affiche et en plein Far West dans la série Gun Frontier ; et joue les seconds rôles dans une autre saga de Matsumoto, Galaxy Express 999. Dans cette dernière (18 tomes parus chez Kana), le jeune Tetsuro embarque à bord d’un train de l’espace pour un interminable périple qui doit lui permettre d’atteindre la Métal, une planète où il pourra se faire robotiser. D’une série à l’autre, certaines scènes sont rejouées, parfois à l’identique, parfois avec des variances significatives et mystérieuses.

Opéras de l’espace

Tout cela contribue à la singularité de l’œuvre de Matsumoto : ses personnages sont des archétypes, des acteurs à qui il attribue des rôles, dans un univers qui évolue tout en étant cyclique, à la manière d’une spirale. L’exemple le plus parlant est fourni par la série L’Anneau des Nibelungen (8 mangas chez Kana ; série animée en six épisodes sous le titre Harlock Saga). Il s’agit d’une adaptation libre par Matsumoto de la « tétralogie » de Richard Wagner,  où Albator et Tochiro affrontent le dieu Wotan : l’expression space opera semble avoir été forgée pour désigner ce récit ! Un autre space opera notable de Matsumoto, cette fois en version musique électronique, est sa collaboration avec le groupe Daft Punk pour le film Interstella 5555 : the 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem, qui met en images l’album Discovery.

Pour compléter ce panorama rapide d’une œuvre à la fois exigeante et populaire, ajoutons encore Yamato, le cuirassé de l’espace, la toute première série animée de Matsumoto à avoir connu un succès international (dans le monde anglophone…) et dont l’adaptation en manga est en cours de publication aux éditions Clair de Lune. Et la possibilité d’un long métrage « Albator 3D », dont une bande annonce avait été présentée au festival d’Annecy en 2011…

 

Jérôme Briot

lundi 7 janvier 2013

Le Guide du mauvais père - tome 1

Papa pas poule

Le Guide du mauvais père - tome 1, de Guy Delisle
Delcourt, 192 p. N&B, 9,95€

 

Consacré à Angoulême l’an dernier avec un Fauve d’Or pour ses Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle profite de son état de grâce pour jouer non pas les sales mômes, mais le « mauvais père ».

 

En 2013, oubliez Dolto, traumatisez vos enfants ! Pourquoi faire ? Parce que ça peut être drôle. Parce que ça soulage. Parce qu’ils sont trop petits pour se défendre ! De toute façon, tôt ou tard, ils auraient fini par la connaître, la vérité sur la Petite Souris, le Lapin de Pâques… et la pénétration. Mais n’oubliez pas votre rôle éducatif : si vous ne les aidez pas un minimum, comment sauront-ils se servir d’une tronçonneuse, ou déboucher le siphon de l’évier ?

 

INTERVIEW

Après avoir signé « le meilleur album de l’année », vous aviez envie de changer totalement de registre ?

Guy Delisle : Tout a commencé au retour d’Angoulême 2012. Avant, en rentrant du festival, on faisait des strips qui étaient publiés dans Lapin [la revue des auteurs de L’Association]. Ça permettait de connaître la vision des autres. J’ai prolongé la tradition, en commençant avec un strip que j’ai publié sur mon blog… Comme j’avais de la place, j’ai fait plus long. Et de fil en aiguille, j’ai repensé à ce Guide du mauvais père dont j’avais eu l’idée il y a quelques années. Chaque auteur a en soi des envies très différentes de narration. En fait, il y a déjà un peu de ça dans Chroniques de Jérusalem : si on enlève la partie voyage, la partie explicative, la partie politique… il reste la relation avec les enfants.

 

Comment décririez-vous le Guide du mauvais père ?

C’est un guide de choses à ne pas faire, qui sont un exutoire. Quand ma petite fille se réveille le matin et vient me voir, alors que je viens de lire un article horrible à propos d’un singe à Singapour qui a enlevé un bébé… pendant une fraction de seconde, je me demande ce qui se passerait si je lui racontais l’histoire. C’est drôle d’imaginer ce que ça donnerait, si on racontait ce genre d’histoires terribles à des enfants, comme s’ils étaient des adultes. C’est un décalage que j’aime bien. C’est peut-être la première fois de ma vie que je ris à en pleurer en faisant une histoire.

 

Vos enfants savent que vous avez un double maléfique, en bande dessinée ?

Etre papa, c’est fatigant. J’espérais être le papa un peu cool, avec les pieds sur le bureau. Le problème, c’est que si tu commences à faire ça, tes enfants mettent les pieds sur la table en mangeant. Alors il faut se tenir bien à table, ne pas dire de gros mots, montrer l’exemple tout le temps… En BD, je peux me permettre pas mal de choses. Mais dans la vraie vie, je ne compte pas faire lire cet album à mes enfants. Pas avant quelques années en tout cas !

 

 

Jérôme Briot

dimanche 6 janvier 2013

Rapport ACBD 2012

Depuis 13 ans, Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), tient les comptes de la production éditoriale de la bande dessinée.

Le rapport Ratier, véritable bilan annuel de la profession, recense en 2012 pour le secteur bande dessinée un total de 5565 livres, publiés par 326 éditeurs différents. Sur ce total, près de 19%, soit 1069 titres, sont des rééditions sous une nouvelle forme (intégrales ou éditions augmentées). 311 artbooks et 76 essais sur la bande dessinée sont également comptabilisés. Les 4109 titres qui restent sont les nouveautés au sens strict : 1731 albums franco-belges, 1621 titres asiatiques, 366 comics américains et 391 bandes dessinées alternatives. C’est environ 7% de plus qu’en 2011 ! En revanche, recherche d’efficacité économique ou crainte d’un tassement des ventes, les placements des albums ont été plus prudents que les années précédentes : seuls 89 titres franco-belges et 25 mangas ont fait l’objet d’un premier tirage à plus de 50 000 exemplaires.L’année est marquée par l’acquisition de Flammarion par le groupe Gallimard : les labels Casterman, KSTR, Fluide Glacial et Jungle, rejoignent donc Futuropolis et Denoël Graphic et constituent un groupe d’envergure, quatrième du secteur derrière Média Participation (Dargaud, Dupuis, Le Lombard…), Delcourt (qui avait absorbé Soleil en 2011) et Glénat.

Jérôme Briot

 

PS : Les deux livres distingués par l’ACBD cette année sont : Une vie dans les marges, de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius), Prix Asie de la Critique 2012. L’Enfance d’Alan, d’Emmanuel Guibert (L’Association), est pour sa part couronné du Grand Prix de la Critique ACBD 2013.

 

samedi 5 janvier 2013

Gaspard et le phylactère magique

Gaspard ou l’enfance de l’art (séquentiel)

Gaspard et le phylactère magique, de Mickaël Roux et Alain Dary
Emmanuel Proust jeunesse / bd BOUM, 50 p. couleurs, 11 €

 

Comment expliquer les étapes de la création d’une bande dessinée aux enfants, sans que cela tourne à la leçon, et en leur donnant envie de se lancer ? En bande dessinée et grâce à Gaspard, bien sûr !

 

C’est les vacances, il pleut et Gaspard s’ennuie chez sa mamie. Surtout qu’il a oublié le chargeur de sa console. Heureusement, il y a un grenier interdit à explorer ! En soulevant un voile plein de poussière, notre jeune héros va réveiller le phylactère magique… et le fantôme de son grand-père, qui était dessinateur et va lui livrer toutes les petites ficelles du métier !


Interview 

– L'association bd BOUM, qui organise le festival BD de Blois, réalise habituellement des collectifs d'auteurs, sur des thèmes sociaux ou humanistes. Gaspard et le phylactère magique marque t-il un changement de cap ?

Bruno Génini (directeur de bd Boum) : Non, c’est une simple pause. Nous renouerons avec la BD témoignage l'an prochain. Par ailleurs, nous avons déjà édité des ouvrages à vocation pédagogique, comme BD en classe (Editions CRDP Orléans-Tours) en 2005 et Comment s'initier à la BD en primaire en 2009 (Editions CRDP Poitou-Charentes). L’association bd BOUM organise toute l'année des activités au sein des établissements scolaires. L'idée était de prolonger ces activités avec l'édition d'un ouvrage. Alain Dary est membre du conseil d’administration de bd BOUM et professeur des écoles. Il avait des envies d’écriture de scénario de BD ; c'était donc l'homme de la situation !

 

– Alain Dary, vous êtes le scénariste de Gaspard, comment ce projet a t-il été préparé ?

Alain Dary : Le projet est né il y a deux ans et demi environ. C’est une idée de Bruno Génini. Nous avions défini un cahier des charges. Il fallait que cet ouvrage explique les différentes étapes de création d’une BD, de manière ludique et pas rébarbative. L’idée de base étant qu’un enfant puisse lire cet album en autonomie et qu’il apprenne de solides notions de bande dessinée sans s’en rendre compte. Le rêve serait bien sûr que des enfants suivent les conseils du grand-père fantôme et tentent de réaliser leur propre petite BD ! Un autre objectif était de fournir aux enseignants un outil utilisable en classe. Un dossier pédagogique téléchargeable gratuitement a été réalisé par mes soins, avec l’aide d’une conseillère pédagogique de ma circonscription. Nous voulions apporter une aide aux enseignants pour qu’ils puissent s’essayer à la création d’une petite BD en classe… l’exercice n’étant pas si facile à réaliser sans aide !

 

– Quel est le public visé par ce livre ?

Alain Dary : Cet album a été pensé pour des enfants de 7 à 12 ans environ. Mais beaucoup d’adultes m’ont par la suite dit qu’ils y avaient appris beaucoup de choses !

 

 

Jérôme Briot

vendredi 4 janvier 2013

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929 de George Herriman
Les Rêveurs, 274 p. N&B, 35€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

Dans le désert hallucinatoire de Coconino, Krazy Kat le chat est amoureux(-se ?) d’Ignatz la souris. Cette dernière ne cesse de l’éconduire en lui jetant des briques, mais Krazy prend cela pour des preuves d’amour. L’officier Pupp, un flic bouledogue peut-être épris de Krazy, rétablit l’équilibre en s’acharnant à mettre Ignatz sous les verrous. Décliné à l’infini et dans une extravagance surréaliste, le triangle animalier imaginé par George Herriman dans les années 1910, et paru jusqu’en 1944dans les journaux du magnat de la presse William Randolph Hearst, acquiert au fil des années le statut d’œuvre culte pour les anglo-saxons (preuve du goût de ces derniers pour les univers non-sensiques) et d’œuvre mythique pour le public francophone. Car si Krazy Kat a souvent été décrit comme « la meilleure bande dessinée de tous les temps », les éditeurs ne se sont pas bousculés pour en proposer une adaptation française. Un premier volume de Sunday pages en couleurs avait bien été proposé aux éditions Futuropolis en 1990 mais la vente de cette structure aux éditions Gallimard avait signé le glas du projet. Depuis, ni L’Association, ni Cornélius (souvent considérés comme les héritiers spirituels du Futuropolis de Robial et Cestac), ni les éditeurs patrimoniaux comme Horay, ni les grandes maisons d’édition n’ont cherché à publier Krazy Kat. Le public français ne méritait-il pas qu’on lui propose ce jalon du comic strip ? Était-il véritablement impossible de restituer en français cet univers si particulier, aux mille inventions et facéties de langage ? N’y avait-il de salut que dans la (splendide) édition américaine maquettée par Chris Ware et parue dans les années 2000 chez Fantagraphics ? Heureusement non ! Les Rêveurs, maison d’édition fondée par Nicolas Lebedel et Manu Larcenet, ont confié le job à Marc Voline, et sortent un premier volume de pages du dimanche de Krazy Kat. Grand format et dos toilé, le livre est très beau sans être trop cher, le boulot d’adaptation et de notes culturelles est à la hauteur de l’œuvre, et l’objet pèse le poids d’une brique, c’est dire si la cohérence a été soignée. Ce volume est en sélection Patrimoine du FIBD 2013 ; aussi méritoires soient les autres candidats de cette catégorie, pour le Fauve Patrimoine, les jeux sont faits, ce sera Krazy ! Ki d’autre ?

 

Jérôme Briot

jeudi 3 janvier 2013

L’Enfance d’Alan

L’Enfance d’Alan, d’Emmanuel Guibert
L’Association, 160 p. N&B, 19 €

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

 « Alan est mort l’été dernier. Huit mois après, le premier livre paraît à L’Association. Il raconte la préparation militaire d’Alan, aux États-Unis, entre 1943 et 1945. Je raconterai ensuite sa guerre et son occupation de l’Allemagne. Plus tard, son enfance. » Ces mots d’Emmanuel Guibert datent de 2000, et sont extraits de la préface du premier volume de La Guerre d’Alan. Douze ans plus tard, nous y voilà : le dessinateur poursuit son projet avec un quatrième volume de la biographie dessinée d’Alan Ingram Cope, consacré aux jeunes années de cet ami américain, entre 1925 et 1936. Racontée avec à la fois le sens du détail et celui de l’essentiel, L’Enfance d’Alan nous transporte dans une Californie d’avant-guerre, plus exactement sauvage mais qui n’a pas encore totalement basculé dans la modernité. Comme il n’a plus le cadre dramatique de la seconde guerre mondiale comme décor, le récit se fait peut-être plus virtuose encore, avec une formidable intelligence dans la mise en scène, tout en subtilité et en émotions. Sélectionné à Angoulême, lauréat du Prix de la Critique 2013 remis par l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), L’Enfance d’Alan est un des ouvrages qui auront marqué l’année 2012.

 

Jérôme Briot

mercredi 2 janvier 2013

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966, de Laurent Maffre
Actes Sud BD / Arte Editions, 160 p. N&B, 23,40€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 


À Nanterre, là où allait être construit le quartier de la Défense et la préfecture des Hauts de Seine, s’étendait de 1950 à 1971 un des plus grands bidonvilles de France. Entre 8000 et 10000 personnes, des familles algériennes, vivaient là dans des baraques de fortune. Sans électricité, sans égouts, avec un seul point d’eau pour cette ville dans la ville. C’étaient des ouvriers du bâtiment ou de l’automobile, venus participer à l’essor et à la reconstruction de la France, aux « Trente Glorieuses ». Laurent Maffre raconte le quotidien de ces familles vivant dans une précarité et une insalubrité entretenue par les autorités de l’époque, incapables de les reloger, mais leur interdisant d’améliorer leurs baraques pour que le bidonville ne devienne pas un quartier définitif. Le mariage cauchemardesque de Kafka et de Steinbeck. On n’y croirait pas totalement, s’il n’y avait la postface de Monique Hervo, 14 pages de photographies et de témoignages pour se souvenir de cette réalité honteuse.

mardi 1 janvier 2013

Voeux définitifs

Chers amis, 

Si vous lisez ceci, c'est que vous avez survécu à l'apocalypse de 2012.
Bravo !
N'empêche... elle finira bien par arriver, cette fin du monde. Peut-être pas collectivement. Mais individuellement, hein... c'est pas pour vous plomber le début d'année, mais ça me paraît mal engagé, cette affaire.
Du coup, en plus de vous présenter en ce début 2013 tous mes vœux de bonheur terrestre, santé & prospérité, je me suis dit qu'il fallait aussi que j’œuvre pour le salut de votre âme...

Il se trouve que j'ai découvert le moyen infaillible de vous offrir à tous une éternité de bonheur céleste. Le pari de Pascal nécessitait toute une vie de dévotion ; je vais pour ma part simplement vous indiquer l'entrée d'une porte dérobée du Paradis, qui vous permet d’atteindre le Nirvana sans effort. Suivez le guide !

 

Tout d’abord, souvenez-vous qu'un des moyens d'obtenir le Nirvana consiste à prononcer un million de fois le mantra :

“Hare Krishna Hare Krishna
Krishna Krishna Hare Hare 
Hare Rama Hare Rama
Rama Rama Hare Hare”


C’est impossible à réciter d’une traite, mais… le bouddhisme tibétain considère valables les prières mécanisées : écrivez votre prière sur un papier que vous glissez dans un rouleau, faites tourner, et hop, la prière est active. C’est le principe du moulin à prières. Certains sont actionnés manuellement, d’autres utilisent la force du vent, de l’eau…

 

 Moulin éolien


 

Moulin hydraulique

Bref, vous commencez à comprendre l’astuce. A l’ère de l’informatique, un simple tableur, je glisse le mantra dans une cellule, je recopie sur 250 colonnes et 4000 lignes… et voilà un million d’occurrences. Le fichier résultant est un peu gros (ça en fait, du texte !). Mais un coup de zip, et voilà : de 14 Mo, on passe à moins de 100 ko.Un million de mantras dans un format transportable et facile à partager. Il ne vous reste plus qu’à récupérer le fichier ici, et à l'ouvrir. Le Nirvana s’ouvre à vous. Cadeau !

 

Bonne année, bonne santé, bonne éternité.

 

samedi 8 décembre 2012

Interview d'Amruta Patil

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €
 


- Après Kari, un roman graphique contemporain, pourquoi avoir choisi de vous lancer dans une adaptation du Mahābhārata ?

Amruta Patil : C’était un défi personnel : m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Je voulais passer d’une histoire individuelle à une histoire qui appartient à l'imaginaire collectif.

 

- Que représente le Mahābhārata pour les Indiens ?

Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Ramayana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons à la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité.

 

- Qu’est-ce qui rend votre projet différent des autres adaptations ?

Avant tout, je travaille avec un médium différent. Et j’ai passé au crible un nombre incalculable de contes, pour déterminer un récit qui soit pertinent à notre époque. Cette histoire m’a toujours parue extrêmement universelle et fondée sur la base même du bon sens humain. Donc, je me suis efforcée d’éliminer consciencieusement tous les détails inutiles ou obscurs. Y suis-je parvenue ? C’est à voir !

 

- Comment réalisez-vous vos pages ? Apparemment vous utilisez différentes techniques…

Pour ce livre, le processus d’écriture et de dessin ont eu lieu simultanément. J’ai fait un storyboard de petite taille, avec des gribouillis et les grandes lignes de l’histoire. Puis j’ai travaillé sur le texte final, et j’ai peint les images.

 

- Au lieu de montrer l’auteur, le poète Vyasa, en train de dicter son poème au dieu Ganesh à tête d’éléphant, vous montrez un conteur et les personnes qui l’écoutent. C’est une manière de rendre le récit plus vivant ?

Contrairement à la tradition judéo-chrétienne, notre mythologie n’entretient pas le culte du “Livre”. La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public assis. Tout le monde est invité à prendre place parmi le public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.

 

- Peu de dessinateurs indiens ont été publiés en France jusqu’à présent. Si bien que l’existence ou l’identité de la bande dessinée indienne est très peu connue. Les indiens aiment-ils la BD ? Que lisent-ils ?

Il n’y a pas de tradition établie de création de bande dessinée en Inde. Bien que certaines traditions artistiques, comme les peintures de style Patta Chitra, ou encore les autels portatifs Kavaad [dont les portes sont peintes avec des images qui peuvent servir de support pour raconter des légendes, NDR] s’apparentent à l’art séquentiel. Ce n’est que depuis une dizaine d’année que les romans graphiques ont fait leur entrée dans l’imaginaire d’une population plutôt urbaine, et anglophone. 

Propos recueillis par Jérôme Briot

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