Le briographe

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vendredi 3 juillet 2009

Xiao Pan, explorateur de la BD chinoise

Après avoir coorganisé en octobre 2005 le premier « Festival de l’image dessinée française » à Beijing (Pékin), Patrick Abry fonde les éditions Xiao Pan, début 2006, pour promouvoir la bande dessinée chinoise en France, et plus généralement dans le monde occidental. Avec un crédo : la bande dessinée chinoise ne ressemble à aucune autre.

Commençons par quelques précisions de vocabulaire. Dans sa forme traditionnelle, la bande dessinée chinoise est appelée lianhuanhua (ce qui signifie « images enchaînées »). Il s’agit généralement de petits livres dans un format carré ou à l’italienne, avec un dessin unique par page accompagné par des récitatifs, sans emploi de bulles de dialogue. Le lianhuanhua a longtemps été promu par le régime et utilisé comme outil de propagande. Mais ce soutien officiel n’a plus court depuis les années 1990, et l’ouverture de la Chine sur les marchés extérieurs a diversifié les sources d’inspiration pour les artistes chinois. Une nouvelle forme de BD voit le jour, le manhua. Ce terme est tout simplement la manière chinoise de prononcer « manga ». Les œuvres concernées sont plus proches des formats et des codes des bandes dessinées japonaises, mais avec des variantes : le manhua se lit de gauche à droite (dans le sens « occidental », donc, contrairement au manga), et les artistes chinois sont adeptes de la couleur, qui n’est pas dominante en manga.

Dès les premières publications, Xiao Pan choisit de mettre en avant les spécificités du manhua, pour éviter que le genre ne soit considéré comme du sous-manga, phénomène dont la BD coréenne, le manhwa, avait pu souffrir. Cela passe par des publications en albums grand format cartonné couleur (notamment Un monde idéal, en cinq tomes, récit rebelle et onirique de Peng Chao et Chen Weidong), mais surtout par la publication d’auteurs avec une identité artistique très forte. Parmi eux, Zhang Bin, mieux connu sous le nom de Benjamin, va très vite séduire un large public, à la fois par sa personnalité très rock dans l’attitude, et surtout par sa virtuosité. Utilisateur émérite de Photoshop et des techniques numériques, Benjamin a une palette de couleurs très personnelle, repérable au premier coup d’œil et un dessin au rendu quasi photographique. Ses histoires (Remember, Orange, One day) évoquent l’adolescence, dans tout ce qu’elle comporte d’espoirs et d’incertitudes, d’énergie et d’inassouvi.

Mais en ces années de surproduction, porter un catalogue composé principalement d’auteurs inconnus n’est pas chose aisée. « Les libraires n'ont pas la place de montrer plusieurs titres Xiao Pan par mois. », constate Patrick Abry. « Nous avons dû changer de stratégie, ne garder que les titres qui ont le plus de chances et réduire le nombre d'artistes avec lesquels nous collaborons ». Ainsi, après deux années de diversification et de programme éditorial très soutenu (environ 30 publications par an, en 2006 et 2007), Xiao Pan réduit la voilure. Comme toutes les petites structures, l’éditeur doit faire face à une concurrence très vive. Comment éviter la fuite des talents ? « Tout se passe sur la relation construite et le suivi très proche des auteurs, de leurs attentes, de leurs désirs. Un exemple : en début d'année, un ami me souffle à l'oreille que Marvel aimerait bien travailler avec Benjamin. Quand j'en parle avec ce dernier, il me dit qu'il s'agit d'un rêve pour lui. Depuis, j'ai négocié un contrat avec Marvel et Benjamin a déjà produit deux couvertures pour les New mutants ».

Le second semestre 2009 sera marqué par deux temps forts pour Xiao Pan : la parution d'un collectif 100% féminin, China girls, et celle d'un art book de Song Yang (auteur de Wild Animals, Matous et Pingouins, Reload …), intitulé Bad girl et couplé avec une exposition de ses œuvres (huiles sur toiles, sculptures, tirages numériques, vidéos...) à la galerie Arludik, à Paris à partir du 26 novembre.

lundi 29 juin 2009

Incontournable BD Gest’ !

Plus de 70 000 albums, 12 500 auteurs, 7500 objets para-BD… Non, nous ne sommes pas en plein inventaire de la librairie BD idéale. Nous sommes sur BD Gest’, logiciel de gestion de collection de bandes dessinées et site web où se réunit la plus importante communauté de bédéphiles francophones. Suivez le guide !

 

En 1998, Philippe Magneron, un informaticien passionné de bande dessinée, commence à développer pour son propre usage un outil de gestion de collection de bandes dessinées. Il s’agit alors de remplacer la traditionnelle feuille Excel par quelque chose de plus pratique et de plus adapté… Le 20 décembre de la même année, il rend publique une première version de BD Gest’. Dès lors, les retours des utilisateurs vont le conduire à étoffer l’outil, pour en faire un logiciel de plus en plus complet, pratique et fonctionnel.

La révolution véritable arrive en juin 2001, avec la création de www.bedetheque.com. Grâce à cette base de données en ligne alimentée par les utilisateurs, quelques clics suffisent pour télécharger dans BD Gest’ les informations d’un album voire d’une série complète. Seuls les albums que personne n’a encore enregistrés nécessitent une saisie manuelle… qui vient à son tour enrichir la base centrale. Ce modèle collaboratif, que les spécialistes n’appellent pas encore « web 2.0 », permet la constitution d’une base en ligne forte de plus de 70000 fiches-albums, 17000 séries, 12500 auteurs. En consultation libre, le site s’avère des plus pratiques pour retrouver le titre d’un livre, le nom d’un auteur ou pour établir une bibliographie.

Résultat, dix ans et cinq versions après son lancement, le logiciel BD Gest’ Evolution compte près de 15000 utilisateurs, qui peuvent suivre leur collection, faire l’inventaire ou estimer la valeur de leurs albums, séries, objets dérivés et autres revues. Au-delà d’une photographie de l’existant, le logiciel permet aussi de chercher les albums manquants, d’être averti quand un nouveau volume d’une série suivie vient de paraître, et même de vendre en ligne des albums.

Comment passe-t-on d’un logiciel spécialisé à ce qui devient le site préféré des amateurs francophones de bande dessinée ? En apportant un contenu toujours plus riche et varié, explique Stéphane Farinaud, responsable éditorial du site www.bdgest.com et associé de Philippe Magneron : « nous avons voulu proposer de plus en plus de rubriques et de fonctionnalités à la communauté, souvent à sa demande, au point d'être devenu un outil pour tous, des lecteurs aux éditeurs ». La première rubrique, un forum, nécessaire à l’origine pour discuter du logiciel et de la base en ligne, et qui devient rapidement un lieu de débats entre passionnés. Après quoi arrivent les concours, les previews, les plannings éditoriaux, suivis bientôt par des rubriques rédactionnelles, notamment des critiques d’albums réalisées par une équipe de chroniqueurs animée par Laurent Cirade, troisième associé de la structure et membre de l'ACBD. Chaque semaine, une grosse douzaine de livres sont analysés de façon argumentée.

Toutes ces démarches amènent l’équipe BD Gest’ à se rapprocher des éditeurs. « Le plus dur a été de se débarrasser de cette image de petite communauté de collectionneurs », se souvient Stéphane Farinaud. Les réticences ont vite été balayée par l’évidence des chiffres : avec plus de 50000 membres enregistrés sur le forum, 3 millions de messages postés en dix ans et 4,5 millions de pages affichées par mois sur les sites, avec une fréquentation et de 16000 à 22000 visiteurs uniques par jour et plus de 20000 albums en vente dans les petites annonces, la puissance BD Gest’ est aujourd’hui incontestable. Les auteurs, eux, ne s'y trompent pas : un sur quatre est officiellement inscrit sur le site, et rares sont ceux qui ne s'intéressent pas à ce qui est dit dans les chroniques ou sur les forums.

dimanche 2 octobre 2005

Philippe Caza - Scènes de la vie de banlieue

A l'époque où il habitait en région parisienne, Philippe Caza avait un voisin du dessous. Un pénible, du genre à taper au plafond avec un balai quand le fiston jouait avec ses petites voitures sur le dalami. Cette période inspirera à l'auteur les Scènes de la vie de banlieue.

 

 

Philippe Caza est un auteur bien connu des amateurs de science-fiction : en plus de ses récits en bande dessinée, on lui doit les illustrations de couverture de plus de 250 romans d'anticipation (la plupart pour la collection J'ai Lu-SF) et deux longs métrages d'animation : Gandahar en 1985 avec René Laloux d'après un  roman de Jean-Pierre Andrevon et Les enfants de la pluie en 2003 avec Philippe Leclerc, adapté d'A l'image du dragon de Serge Brussolo.

 

Pourtant cet auteur à l'imaginaire foisonnant n'a pas toujours été un explorateur de mondes extra-terrestres. Entre 1976 et 1979, encouragé dans cette voie par Guy Vidal (alors rédacteur en chef de Pilote), Philippe Caza réalise de courts récits satiriques situés dans un décor urbain contemporain : forêt de HLM, voitures omniprésentes et Français moyens vissés devant leur téléviseur... Tout un petit monde morne et tranquille que l'auteur bousculait en y faisant intervenir des éléments fantastiques.

 

Ces histoires seront rassemblées en trois albums : Scènes de la vie de banlieue (1977), Accroche-toi au balai (1978) et L'Hachélème que j'aime (1982), parus initialement chez Dargaud puis réédités aux Humanoïdes Associés en 1991. L'ensemble a été réuni dans une intégrale en 2003, toujours disponible en librairie. On y rencontre deux personnages récurrents : l'avatar de papier de l'auteur (aussi barbu, poète et rêveur que nature),  régulièrement persécuté par Marcel Miquelon, ainsi nommé en prévision de sa rencontre avec Saint Pierre quelques mois plus tard (!). Miquelon est l'archétype du voisin grincheux  toujours prompt à dégainer son balai pour taper au plafond et faire un scandale au moindre bruit dès 22 heures sonnantes.

 

Après ces trois albums, Caza cessera définitivement de dessiner le contemporain pour se consacrer aux univers du fantastique et de la science-fiction. Ce seront notamment L'âge d'ombre et Le monde d'Arkadi, une série qui continue aux éditions Delcourt : l'auteur travaille actuellement sur un huitième tome, qui devrait être l'avant-dernier de la saga. A noter également, Caza a rassemblé ses croquis préparatoires pour Les enfants de la pluie dans Les mois sont de papier #2 aux éditions Le Pythagore (parution septembre 2005).

mercredi 1 septembre 2004

Coucho et Doc Savedge

Quand un aventurier se déplace en hélicoptère, c'est toujours accroché au dessous. Au volant d'un hors-bord, il ressentira l'irrésistible besoin de passer au travers d'une baraque en bois, quitte à faire un détour. Question de principe ! Amis du patrimoine de la bande dessinée, ce mois-ci nous vous présentons LE aventurier le plus typique qui soit : Doc Savedge, de Coucho trade marque.

 

Coucho se lance assez tard dans la bande dessinée. Il a près de trente ans lorsqu'il publie ses premières planches dans Antirouille, un fanzine mi-rebelle mi-baba comme les années 70 savaient produire. En 1977, Pilote adopte Deconan le barbaresque, bon sauvage pas très malin mais bien baraqué, dont Coucho réalise les scénarios pour son complice Pailler.

Coucho dessine aussi ; il intègre Fluide Glacial la même année et en sera un des piliers, présent dans chaque numéro avant une rupture soudaine et définitive en 1985. Il y publie d'abord les aventures de Poumo-Thorax, le super-héros le plus inattendu de la bande dessinée. Poumo-Thorax est un homme tronc enfermé dans un poumon d'acier, doté d'une arme de guerre redoutable et répugnante : le glaviot-qui-tue.

L'humour de Coucho, fondé sur le décalage et la parodie, consiste à tourner en dérision les poncifs les plus flagrants du cinéma ou de la télévision, à dénoncer les situations téléphonées ou les expressions toutes faites. Avec une absence d'autocensure et un mauvais goût aussi formidables qu'exceptionnels.

Précurseur, Coucho lance en 1982 une série qui se moque de l'Heroic Fantasy, avant même que ce genre soit à la mode : le Banni. Personnage sadique, pervers, moche et bestial, le Banni préfère manier la tronçonneuse plutôt que l'épée. Il ne manque jamais une occasion de violer la veuve (shlika ! shlika !) et d'éventrer l'orphelin (riiiip !). Après Fluide Glacial, le Banni trouvera refuge dans d'autres magazines comme Hebdogiciel, avant de tenter un come-back en 2001 avec l'album Lebanni.online.fr – Surfing à donf sur interneuneu.

Parallèlement à Fluide Glacial, Coucho publie des histoires dans Pilote et Charlie mensuel. Pour ce dernier, il crée Doc Savedge, l'archétype de l'aventurier. A défaut d'être son personnage le plus célèbre, Doc Savedge est le héros pour lequel Coucho a le plus d'affection. Ses aventures sont rassemblées en album chez Philippe Renaux Editeur en 1987, dans une collection dirigée par la jeune Isabelle Giordano, qui ne faisait pas encore carrière à la télévision.

Coucho tente par deux fois de fonder un magazine. Ce sera tout d'abord Marcel, en 1986, qui malgré des ventes spectaculaires (27000 exemplaires vendus sur un tirage de 45000), ne dépasse pas le numéro un. Deux ans plus tard, un autre titre est lancé : Le banni. Mais le marché a changé, et ce journal ne rencontre pas le succès de Marcel. Coucho abandonne et se désintéresse du dessin pendant dix ans. Car la vraie passion de sa vie est ailleurs, dans les stades. Athlète de haut niveau, Coucho cours des 400 mètres haies, saute à la perche, se distingue au football américain, joue au rugby… Actuellement, le démon de la BD chatouille Coucho à nouveau. Il nous a confié préparer une histoire plutôt inédite dans son répertoire, un long récit qui évoque les rêveries d'un cycliste. Avec entre autres des souvenirs d'enfance et la saga de deux coureurs de fond mythiques : Emile Zatopek, dit "la locomotive humaine" et Alain Mimoun. Comme quoi, la passion et les pinceaux peuvent faire bon ménage !

paru dans Bédéka #7

mardi 1 juin 2004

Mandryka et Le Concombre Masqué

Tarte molle et huile à pneus ! Pour la rubrique qui rend hommage au patrimoine de la bande dessinée, nous avons ce mois-ci invité une grosse légume : le très célèbre Concombre Masqué, qui depuis bientôt 40 ans nous entraîne dans son monde poétique et délirant. Il est apparu dans Vaillant (le journal de Pif), dans Pilote, dans L'Echo des Savanes (première formule) et dernièrement dans Spirou. Le voici dans Bédéka !

Voici une série animalière hors norme, puisque ses deux protagonistes principaux sont… des légumes. Le Concombre masqué et son ami Chourave vivent au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. Très exactement à l'endroit où "ailleurs" signifie "ici". Dans cet univers insolite, les métaphores prennent corps. Quand le soleil se couche, vous pouvez l'écouter ronfler. Un robinet qui fuit vous oblige à une course à pieds éreintante (pour le rattraper, bien sûr). L'absurde et le non-sens y sont parfaitement logiques et cohérents. Pour faire pousser des poulets rôtis, quoi de plus normal que de planter des œufs durs ? Un vocabulaire extravagant et inventif achève de faire de cette série un chef d'œuvre du 9e art et pour tout dire un classique de la littérature surréaliste. Certaines expressions ou interjections sont devenues des standards : "Bretzel liquide !", "Faut toujours que tu schniaques tout !", "Va au bugle !"…

Le Concombre masqué est né le 1er avril 1965 dans Vaillant. Mandryka, sous le pseudonyme Kalkus, livre à ce journal une demie page hebdomadaire. En 1969, le justicier "100% végétal donc 100% sain" rejoint Pilote, mais trois ans plus tard, exaspéré que Goscinny lui refuse les planches de son Histoire sans titre (renommée Le jardin Zen), Mandryka se fâche et fonde l'Echo des Savanes. Claire Brétécher et Marcel Gotlib le suivent dans cette aventure où chacun produit 16 planches trimestrielles. C'est pour Mandryka le rythme idéal pour réaliser un travail de qualité, en toute liberté créatrice. Mais ni lui, ni ses deux collègues ne sont des gestionnaires accomplis. L'Echo des Savanes croule bientôt sous les dettes. Gotlib et Brétécher interrompent leur collaboration. Mandryka, gérant du titre, doit faire face et rétablir l'équilibre. Il se résigne donc à céder aux attentes du public, qui préfère un magazine "pour adultes" à un journal adulte. Cette réorientation renfloue Mandryka mais le désole. Il prend la tangente dès qu'il en a la possibilité, en 1979.

Dans les années 1980, il sera brièvement rédacteur en chef de Charlie Mensuel et de Pilote, avant de faire son chemin dans l'illustration et la publicité. Les éditions Dupuis relancent le Concombre masqué en 1990, en commandant à Mandryka une série de gags en une planche pour Spirou... mais la jeune génération passe totalement à côté, et les albums feront un quasi fiasco.

Célébré grand prix du Festival d'Angoulême en 1994, Mandryka ne croit plus au succès possible de son personnage… jusqu'à ce que la ville de Genève ait la légumineuse idée d'organiser une Rétrospective Concombre, début 2003. L'exposition connaît un tel succès que l'auteur se remet à sa planche à dessins. Il prépare depuis une nouvelle aventure, Le bain de minuit, pré-publiée sur www.leconcombre.com à raison de quatre planches par mois (*). N'hésitez pas à badibulguer sur ce site, vous y trouverez de très nombreuses planches parmi les plus désopoilantes de Mandryka. En attendant qu'un éditeur bien avisé publie une intégrale…

 

(*) : quand le Grand Navebugle le permet, précise l'auteur.
article paru dans Bédéka #5