Le briographe

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samedi 3 janvier 2015

Jirô Taniguchi, portrait

Jirô Taniguchi, le mangaka universel

  

Une des expositions les plus attendues du FIBD 2015 est la rétrospective « L’Homme qui rêve » consacrée à Jirô Taniguchi. Publié en français depuis 1995, Taniguchi a longtemps fait figure de porte-étendard d’un manga intimiste. Son œuvre, très variée, ne se résume pas à cela.

 

Premier auteur japonais primé à Angoulême, avec le prix du meilleur scénario en 2003 pour Quartier lointain, Jirô Taniguchi a ensuite également reçu le prix du meilleur dessin, en 2005, pour Le Sommet des dieux. Si le premier titre est un manga nostalgique et intimiste, le second parle d’alpinisme, du dépassement de soi. Avec deux titres aussi différents récompensés à deux ans d’intervalle, le message est clair : Taniguchi est un grand, un immense auteur.

Les années d’apprentissage

Jirô Taniguchi nait le 12 août 1947 dans une famille modeste, à Tottori, une ville moyenne de Honshu, à huit heures de train de Tokyo. Comme de nombreux enfants de sa génération, il se passionne pour le manga, dessine beaucoup et participe aux concours organisés par les hebdomadaires comme Shônen Sunday et Shônen magazine… mais il est loin d’envisager de faire du dessin sa profession. À 18 ans, il saisit la première opportunité de quitter sa province pour une grande ville, en acceptant un emploi de bureau dans une entreprise de Kyoto… et déchante rapidement : la vie de salary man ne lui convient pas du tout. Heureusement, au bout de six mois, un ami de Tokyo lui parle d’un poste d’assistant à pourvoir chez un mangaka professionnel, Kyûta Ishikawa (un auteur inédit en France, spécialisé dans les histoires animalières dans un style réaliste et avec des décors soignés, un peu à la Tarzan). Taniguchi y fait son apprentissage pendant cinq ans. Puis il tente de dessiner ses propres récits, une première version pour enfants de la vie de Seton, le grand naturaliste américain. Il répond également à quelques commandes de mangas érotiques, puis redevient assistant, cette fois auprès de Kazuo Kamimura (l’immense auteur de Lady Snowblood, Le Fleuve Shinano, La Plaine du Kantô…). Taniguchi se souviendra de ses jeunes années, de façon romancée, dans Un zoo en hiver (Casterman, 2009). Quant à la ville de Tottori qu’il était si pressé de fuir à 18 ans, il en fera le théâtre de deux de ses romans graphiques parmi les plus fameux : Le Journal de mon père (1999) et Quartier lointain (2002).

Du polar au récit littéraire…

En 1977, son tantosha (agent éditorial) lui présente l’écrivain Natsuo Sekikawa, qui devient son scénariste. Ensemble, ils vont composer des polars inspirés par le roman noir américain, notamment Trouble is my business (Kana, 2013). Le succès est modeste et en 1986 Sekikawa est prêt à jeter l’éponge. Mais leur éditeur leur donne carte blanche pour un ultime projet. Par bravade, Sekikawa propose un thème qui lui semble à contrecourant de la mode de l’époque : une grande fresque historique sur le monde littéraire et artistique pendant l’ère Meiji. L’éditeur accepte, et les cinq tomes d’Au temps de Botchan sont publiés de 1987 à 1991 (traduits au Seuil à partir de 2002, puis par Casterman en 2011). Cette fois le public est au rendez-vous, et la critique acclame la naissance du « manga littéraire ». Mais plutôt que de creuser ce sillon, Taniguchi décide de diversifier sa production. Il multiplie les collaborations avec différents scénaristes, apportant la même exigence à réaliser des mangas sportifs, des histoires animalières, des aventures d’alpinisme, des épopées de samouraïs ou des récits intimistes…

Montagne et nature

Taniguchi entreprend sa toute première saga d’alpinisme extrême en 1987, sur un scénario de Shiro Tosaki.  K (édité chez Kana en 2006) décrit les sauvetages périlleux réalisés par un alpiniste surdoué, presque irréel, dans une certaine tradition du dépassement de soi courante dans le manga. Lorsque treize ans plus tard Taniguchi adapte Le Sommet des Dieux (d’après le roman original de Yumemakura Baku), l’alpiniste Habu Jôji n’est cette fois pas infaillible.  La saga n’en est que plus crédible, elle y gagne en intensité dramatique. Taniguchi excelle à représenter les ambiances de montagne ou du grand Nord, comme dans Le Chien Blanco (1990) ou dans L’Homme de la toundra (2005). Dans la méticulosité graphique de Taniguchi, transparaît son profond amour pour la nature, les grands espaces et la faune qui les peuple. On ne s’étonne donc pas de trouver parmi ses œuvres une évocation de la vie du naturaliste Ernest Thomson Seton (2004), l’inspirateur du scoutisme, ou une Encyclopédie des animaux de la préhistoire (2006).

Registre intime et contemplatif

Une autre composante de l’œuvre de Taniguchi, primordiale dans sa conquête du public occidental, tient dans sa capacité à raconter des histoires émouvantes sans jamais verser dans le pathétique. Quartier lointain, Le Journal de mon père ou Un ciel radieux sont trois célébrations de l’existence, trois rappels de sa fragilité et de l’urgence à profiter de ses proches, tant qu’ils sont là ! Avec une économie d’expression toute asiatique, l’auteur aime aussi célébrer les petites joies fugaces. L’Homme qui marche, suite de balades contemplatives sans histoire à proprement parler, est une ode à la flânerie où le chemin compte plus que la destination. Le Gourmet solitaire reprend le même principe, mais il s’agit cette fois de balades gastronomiques. Les Années douces, adapté du roman d’Hiromi Kawakami, ajoute à la célébration du temps présent une pincée de romance.

Coopérations

Fasciné très tôt par sa découverte des revues Heavy Metal et Métal Hurlant, Taniguchi revendique l’influence des dessinateurs occidentaux sur son œuvre. Il en retire une ouverture aux collaborations avec les auteurs français relativement inédite, même si la distance géographique ou les différences culturelles ne facilitent pas les choses. Icare, sur un scénario de Moebius, ne tient pas les promesses qu’un tel choc des titans laissait espérer. Mon année, projet sur un scénario de Jean-David Morvan, semble aujourd’hui interrompu au premier tome sur quatre. Au-delà des coopérations avec des auteurs occidentaux, Taniguchi s’est vu proposer des expériences par des éditeurs occidentaux, donnant lieu à des albums pas toujours publiés au Japon, comme La Montagne magique au format album (Casterman 2007), ou plus récemment Les Gardiens du Louvre (coédition Futuropolis et Louvre éditions) ou un carnet de voyage sur Venise dans la collection « Travel books » de Louis Vuitton.

Big in France

Que reste-t-il à conquérir à cet auteur touche-à-tout ? Son propre public, peut-être. Taniguchi fait partie des mangakas favoris des français,  mais au Japon son succès est plus modeste : il s’est vendu dix fois plus d’albums Quartier lointain en France qu’au Japon. Pour ce qui est de la gageure artistique, parmi les genres qu’il n’a pas encore traités, il lui reste éventuellement à tenter l’aventure du manga pour enfants... il y songe, selon le livre d’entretiens avec Benoît Peeters Jirô Taniguchi, L’Homme qui dessine (Casterman, 2012). Taniguchi envisagerait également une adaptation en manga des haïkus du poète Bashô ! En attendant ces hypothétiques travaux futurs, il reste quantité de livres que 20 ans d’adaptation en français ont laissés inédits.

 

Jérôme Briot

lundi 1 mars 2010

Pierre Duba, les crayons du subconscient

Racines, de Pierre Duba
SIX PIEDS SOUS TERRE, 164 P. COULEURS, 29,50 €

« Pendant que je dessinais, mes images se sont mises à raconter une autre histoire, à mon insu, comme si j’avais rusé avec moi-même… »


Son parcours, Pierre Duba le résume d’une formule lapidaire : « Au début, je voulais être auteur de BD. Puis j’ai laissé tomber. Et ensuite, j’ai commencé à en faire ! ». Né en 1960, Duba quitte l’école très tôt et entre en apprentissage en tant qu’ajusteur à 14 ans. De ce métier, il gardera une rigueur et le souci de la précision. Il reprend ses études et entre aux Arts déco de Strasbourg, avec l’ambition de devenir auteur de bande dessinée. Après quelques titres réalisés dans un trait qui hésite entre la ligne claire et Jacques Tardi, se mettant à douter de l’intérêt de sa production, il arrête totalement la BD pendant cinq ans. Puis il y revient, avec un style et des envies radicalement différents, et se met à composer (aux éditions 6 pieds sous terre) des œuvres autobiographiques, où se mêlent introspection et questionnement artistique.

S’il cultive la picturalité avec un soin méticuleux, Pierre Duba refuse le rapprochement avec la peinture. « En peinture, il y a une sacralisation de l’image, qui n’est pas présente dans mon travail. Je produis des images qui ne sont pas finies, et ce n’est pas grave puisqu’il y en a une avant et une après. C’est tout l’intérêt de la bande dessinée. Le besoin de passer d’une image à l’autre, d’être dans une dynamique, est très présent chez moi. ». N’en reste pas moins que ses livres, tout en utilisant le langage de la bande dessinée, emploient une narration contemplative ; ils se parcourent et s'interprètent plus qu'ils ne se lisent.

Son dernier titre, Racines, est le fruit de deux ans de travail. L’histoire (ou plutôt le prétexte narratif) est celle d’un écrivain qui se rend compte que son œuvre n’existe qu’à cause de son besoin de succès. Cette prise de conscience provoque un écroulement. Des torrents de lettres, de mots non formés, s’échappent de lui, déferlent et se répandent en une sorte de soupe primitive. Une sorte de monstre lovecraftien en émerge et le poursuit dans différentes visions. Puissamment onirique et donc très psychologique, ce livre est décrit par Pierre Duba comme sa réalisation la plus fictionnelle, la moins autobiographique. On peut en douter. D’abord, parce qu’un livre intitulé Racines, qui dès la couverture fait une évocation de l’enfance, ne peut pas être totalement innocent, ni même être simplement neutre. Et puis, nos rêves et nos cauchemars sont-ils moins l’expression de notre personnalité que nos actes ou nos paroles ?

vendredi 3 juillet 2009

Xiao Pan, explorateur de la BD chinoise

Après avoir coorganisé en octobre 2005 le premier « Festival de l’image dessinée française » à Beijing (Pékin), Patrick Abry fonde les éditions Xiao Pan, début 2006, pour promouvoir la bande dessinée chinoise en France, et plus généralement dans le monde occidental. Avec un crédo : la bande dessinée chinoise ne ressemble à aucune autre.

Commençons par quelques précisions de vocabulaire. Dans sa forme traditionnelle, la bande dessinée chinoise est appelée lianhuanhua (ce qui signifie « images enchaînées »). Il s’agit généralement de petits livres dans un format carré ou à l’italienne, avec un dessin unique par page accompagné par des récitatifs, sans emploi de bulles de dialogue. Le lianhuanhua a longtemps été promu par le régime et utilisé comme outil de propagande. Mais ce soutien officiel n’a plus court depuis les années 1990, et l’ouverture de la Chine sur les marchés extérieurs a diversifié les sources d’inspiration pour les artistes chinois. Une nouvelle forme de BD voit le jour, le manhua. Ce terme est tout simplement la manière chinoise de prononcer « manga ». Les œuvres concernées sont plus proches des formats et des codes des bandes dessinées japonaises, mais avec des variantes : le manhua se lit de gauche à droite (dans le sens « occidental », donc, contrairement au manga), et les artistes chinois sont adeptes de la couleur, qui n’est pas dominante en manga.

Dès les premières publications, Xiao Pan choisit de mettre en avant les spécificités du manhua, pour éviter que le genre ne soit considéré comme du sous-manga, phénomène dont la BD coréenne, le manhwa, avait pu souffrir. Cela passe par des publications en albums grand format cartonné couleur (notamment Un monde idéal, en cinq tomes, récit rebelle et onirique de Peng Chao et Chen Weidong), mais surtout par la publication d’auteurs avec une identité artistique très forte. Parmi eux, Zhang Bin, mieux connu sous le nom de Benjamin, va très vite séduire un large public, à la fois par sa personnalité très rock dans l’attitude, et surtout par sa virtuosité. Utilisateur émérite de Photoshop et des techniques numériques, Benjamin a une palette de couleurs très personnelle, repérable au premier coup d’œil et un dessin au rendu quasi photographique. Ses histoires (Remember, Orange, One day) évoquent l’adolescence, dans tout ce qu’elle comporte d’espoirs et d’incertitudes, d’énergie et d’inassouvi.

Mais en ces années de surproduction, porter un catalogue composé principalement d’auteurs inconnus n’est pas chose aisée. « Les libraires n'ont pas la place de montrer plusieurs titres Xiao Pan par mois. », constate Patrick Abry. « Nous avons dû changer de stratégie, ne garder que les titres qui ont le plus de chances et réduire le nombre d'artistes avec lesquels nous collaborons ». Ainsi, après deux années de diversification et de programme éditorial très soutenu (environ 30 publications par an, en 2006 et 2007), Xiao Pan réduit la voilure. Comme toutes les petites structures, l’éditeur doit faire face à une concurrence très vive. Comment éviter la fuite des talents ? « Tout se passe sur la relation construite et le suivi très proche des auteurs, de leurs attentes, de leurs désirs. Un exemple : en début d'année, un ami me souffle à l'oreille que Marvel aimerait bien travailler avec Benjamin. Quand j'en parle avec ce dernier, il me dit qu'il s'agit d'un rêve pour lui. Depuis, j'ai négocié un contrat avec Marvel et Benjamin a déjà produit deux couvertures pour les New mutants ».

Le second semestre 2009 sera marqué par deux temps forts pour Xiao Pan : la parution d'un collectif 100% féminin, China girls, et celle d'un art book de Song Yang (auteur de Wild Animals, Matous et Pingouins, Reload …), intitulé Bad girl et couplé avec une exposition de ses œuvres (huiles sur toiles, sculptures, tirages numériques, vidéos...) à la galerie Arludik, à Paris à partir du 26 novembre.

lundi 29 juin 2009

Incontournable BD Gest’ !

Plus de 70 000 albums, 12 500 auteurs, 7500 objets para-BD… Non, nous ne sommes pas en plein inventaire de la librairie BD idéale. Nous sommes sur BD Gest’, logiciel de gestion de collection de bandes dessinées et site web où se réunit la plus importante communauté de bédéphiles francophones. Suivez le guide !

 

En 1998, Philippe Magneron, un informaticien passionné de bande dessinée, commence à développer pour son propre usage un outil de gestion de collection de bandes dessinées. Il s’agit alors de remplacer la traditionnelle feuille Excel par quelque chose de plus pratique et de plus adapté… Le 20 décembre de la même année, il rend publique une première version de BD Gest’. Dès lors, les retours des utilisateurs vont le conduire à étoffer l’outil, pour en faire un logiciel de plus en plus complet, pratique et fonctionnel.

La révolution véritable arrive en juin 2001, avec la création de www.bedetheque.com. Grâce à cette base de données en ligne alimentée par les utilisateurs, quelques clics suffisent pour télécharger dans BD Gest’ les informations d’un album voire d’une série complète. Seuls les albums que personne n’a encore enregistrés nécessitent une saisie manuelle… qui vient à son tour enrichir la base centrale. Ce modèle collaboratif, que les spécialistes n’appellent pas encore « web 2.0 », permet la constitution d’une base en ligne forte de plus de 70000 fiches-albums, 17000 séries, 12500 auteurs. En consultation libre, le site s’avère des plus pratiques pour retrouver le titre d’un livre, le nom d’un auteur ou pour établir une bibliographie.

Résultat, dix ans et cinq versions après son lancement, le logiciel BD Gest’ Evolution compte près de 15000 utilisateurs, qui peuvent suivre leur collection, faire l’inventaire ou estimer la valeur de leurs albums, séries, objets dérivés et autres revues. Au-delà d’une photographie de l’existant, le logiciel permet aussi de chercher les albums manquants, d’être averti quand un nouveau volume d’une série suivie vient de paraître, et même de vendre en ligne des albums.

Comment passe-t-on d’un logiciel spécialisé à ce qui devient le site préféré des amateurs francophones de bande dessinée ? En apportant un contenu toujours plus riche et varié, explique Stéphane Farinaud, responsable éditorial du site www.bdgest.com et associé de Philippe Magneron : « nous avons voulu proposer de plus en plus de rubriques et de fonctionnalités à la communauté, souvent à sa demande, au point d'être devenu un outil pour tous, des lecteurs aux éditeurs ». La première rubrique, un forum, nécessaire à l’origine pour discuter du logiciel et de la base en ligne, et qui devient rapidement un lieu de débats entre passionnés. Après quoi arrivent les concours, les previews, les plannings éditoriaux, suivis bientôt par des rubriques rédactionnelles, notamment des critiques d’albums réalisées par une équipe de chroniqueurs animée par Laurent Cirade, troisième associé de la structure et membre de l'ACBD. Chaque semaine, une grosse douzaine de livres sont analysés de façon argumentée.

Toutes ces démarches amènent l’équipe BD Gest’ à se rapprocher des éditeurs. « Le plus dur a été de se débarrasser de cette image de petite communauté de collectionneurs », se souvient Stéphane Farinaud. Les réticences ont vite été balayée par l’évidence des chiffres : avec plus de 50000 membres enregistrés sur le forum, 3 millions de messages postés en dix ans et 4,5 millions de pages affichées par mois sur les sites, avec une fréquentation et de 16000 à 22000 visiteurs uniques par jour et plus de 20000 albums en vente dans les petites annonces, la puissance BD Gest’ est aujourd’hui incontestable. Les auteurs, eux, ne s'y trompent pas : un sur quatre est officiellement inscrit sur le site, et rares sont ceux qui ne s'intéressent pas à ce qui est dit dans les chroniques ou sur les forums.

dimanche 2 octobre 2005

Philippe Caza - Scènes de la vie de banlieue

A l'époque où il habitait en région parisienne, Philippe Caza avait un voisin du dessous. Un pénible, du genre à taper au plafond avec un balai quand le fiston jouait avec ses petites voitures sur le dalami. Cette période inspirera à l'auteur les Scènes de la vie de banlieue.

 

 

Philippe Caza est un auteur bien connu des amateurs de science-fiction : en plus de ses récits en bande dessinée, on lui doit les illustrations de couverture de plus de 250 romans d'anticipation (la plupart pour la collection J'ai Lu-SF) et deux longs métrages d'animation : Gandahar en 1985 avec René Laloux d'après un  roman de Jean-Pierre Andrevon et Les enfants de la pluie en 2003 avec Philippe Leclerc, adapté d'A l'image du dragon de Serge Brussolo.

 

Pourtant cet auteur à l'imaginaire foisonnant n'a pas toujours été un explorateur de mondes extra-terrestres. Entre 1976 et 1979, encouragé dans cette voie par Guy Vidal (alors rédacteur en chef de Pilote), Philippe Caza réalise de courts récits satiriques situés dans un décor urbain contemporain : forêt de HLM, voitures omniprésentes et Français moyens vissés devant leur téléviseur... Tout un petit monde morne et tranquille que l'auteur bousculait en y faisant intervenir des éléments fantastiques.

 

Ces histoires seront rassemblées en trois albums : Scènes de la vie de banlieue (1977), Accroche-toi au balai (1978) et L'Hachélème que j'aime (1982), parus initialement chez Dargaud puis réédités aux Humanoïdes Associés en 1991. L'ensemble a été réuni dans une intégrale en 2003, toujours disponible en librairie. On y rencontre deux personnages récurrents : l'avatar de papier de l'auteur (aussi barbu, poète et rêveur que nature),  régulièrement persécuté par Marcel Miquelon, ainsi nommé en prévision de sa rencontre avec Saint Pierre quelques mois plus tard (!). Miquelon est l'archétype du voisin grincheux  toujours prompt à dégainer son balai pour taper au plafond et faire un scandale au moindre bruit dès 22 heures sonnantes.

 

Après ces trois albums, Caza cessera définitivement de dessiner le contemporain pour se consacrer aux univers du fantastique et de la science-fiction. Ce seront notamment L'âge d'ombre et Le monde d'Arkadi, une série qui continue aux éditions Delcourt : l'auteur travaille actuellement sur un huitième tome, qui devrait être l'avant-dernier de la saga. A noter également, Caza a rassemblé ses croquis préparatoires pour Les enfants de la pluie dans Les mois sont de papier #2 aux éditions Le Pythagore (parution septembre 2005).

mercredi 1 septembre 2004

Coucho et Doc Savedge

Quand un aventurier se déplace en hélicoptère, c'est toujours accroché au dessous. Au volant d'un hors-bord, il ressentira l'irrésistible besoin de passer au travers d'une baraque en bois, quitte à faire un détour. Question de principe ! Amis du patrimoine de la bande dessinée, ce mois-ci nous vous présentons LE aventurier le plus typique qui soit : Doc Savedge, de Coucho trade marque.

 

Coucho se lance assez tard dans la bande dessinée. Il a près de trente ans lorsqu'il publie ses premières planches dans Antirouille, un fanzine mi-rebelle mi-baba comme les années 70 savaient produire. En 1977, Pilote adopte Deconan le barbaresque, bon sauvage pas très malin mais bien baraqué, dont Coucho réalise les scénarios pour son complice Pailler.

Coucho dessine aussi ; il intègre Fluide Glacial la même année et en sera un des piliers, présent dans chaque numéro avant une rupture soudaine et définitive en 1985. Il y publie d'abord les aventures de Poumo-Thorax, le super-héros le plus inattendu de la bande dessinée. Poumo-Thorax est un homme tronc enfermé dans un poumon d'acier, doté d'une arme de guerre redoutable et répugnante : le glaviot-qui-tue.

L'humour de Coucho, fondé sur le décalage et la parodie, consiste à tourner en dérision les poncifs les plus flagrants du cinéma ou de la télévision, à dénoncer les situations téléphonées ou les expressions toutes faites. Avec une absence d'autocensure et un mauvais goût aussi formidables qu'exceptionnels.

Précurseur, Coucho lance en 1982 une série qui se moque de l'Heroic Fantasy, avant même que ce genre soit à la mode : le Banni. Personnage sadique, pervers, moche et bestial, le Banni préfère manier la tronçonneuse plutôt que l'épée. Il ne manque jamais une occasion de violer la veuve (shlika ! shlika !) et d'éventrer l'orphelin (riiiip !). Après Fluide Glacial, le Banni trouvera refuge dans d'autres magazines comme Hebdogiciel, avant de tenter un come-back en 2001 avec l'album Lebanni.online.fr – Surfing à donf sur interneuneu.

Parallèlement à Fluide Glacial, Coucho publie des histoires dans Pilote et Charlie mensuel. Pour ce dernier, il crée Doc Savedge, l'archétype de l'aventurier. A défaut d'être son personnage le plus célèbre, Doc Savedge est le héros pour lequel Coucho a le plus d'affection. Ses aventures sont rassemblées en album chez Philippe Renaux Editeur en 1987, dans une collection dirigée par la jeune Isabelle Giordano, qui ne faisait pas encore carrière à la télévision.

Coucho tente par deux fois de fonder un magazine. Ce sera tout d'abord Marcel, en 1986, qui malgré des ventes spectaculaires (27000 exemplaires vendus sur un tirage de 45000), ne dépasse pas le numéro un. Deux ans plus tard, un autre titre est lancé : Le banni. Mais le marché a changé, et ce journal ne rencontre pas le succès de Marcel. Coucho abandonne et se désintéresse du dessin pendant dix ans. Car la vraie passion de sa vie est ailleurs, dans les stades. Athlète de haut niveau, Coucho cours des 400 mètres haies, saute à la perche, se distingue au football américain, joue au rugby… Actuellement, le démon de la BD chatouille Coucho à nouveau. Il nous a confié préparer une histoire plutôt inédite dans son répertoire, un long récit qui évoque les rêveries d'un cycliste. Avec entre autres des souvenirs d'enfance et la saga de deux coureurs de fond mythiques : Emile Zatopek, dit "la locomotive humaine" et Alain Mimoun. Comme quoi, la passion et les pinceaux peuvent faire bon ménage !

paru dans Bédéka #7

mardi 1 juin 2004

Mandryka et Le Concombre Masqué

Tarte molle et huile à pneus ! Pour la rubrique qui rend hommage au patrimoine de la bande dessinée, nous avons ce mois-ci invité une grosse légume : le très célèbre Concombre Masqué, qui depuis bientôt 40 ans nous entraîne dans son monde poétique et délirant. Il est apparu dans Vaillant (le journal de Pif), dans Pilote, dans L'Echo des Savanes (première formule) et dernièrement dans Spirou. Le voici dans Bédéka !

Voici une série animalière hors norme, puisque ses deux protagonistes principaux sont… des légumes. Le Concombre masqué et son ami Chourave vivent au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. Très exactement à l'endroit où "ailleurs" signifie "ici". Dans cet univers insolite, les métaphores prennent corps. Quand le soleil se couche, vous pouvez l'écouter ronfler. Un robinet qui fuit vous oblige à une course à pieds éreintante (pour le rattraper, bien sûr). L'absurde et le non-sens y sont parfaitement logiques et cohérents. Pour faire pousser des poulets rôtis, quoi de plus normal que de planter des œufs durs ? Un vocabulaire extravagant et inventif achève de faire de cette série un chef d'œuvre du 9e art et pour tout dire un classique de la littérature surréaliste. Certaines expressions ou interjections sont devenues des standards : "Bretzel liquide !", "Faut toujours que tu schniaques tout !", "Va au bugle !"…

Le Concombre masqué est né le 1er avril 1965 dans Vaillant. Mandryka, sous le pseudonyme Kalkus, livre à ce journal une demie page hebdomadaire. En 1969, le justicier "100% végétal donc 100% sain" rejoint Pilote, mais trois ans plus tard, exaspéré que Goscinny lui refuse les planches de son Histoire sans titre (renommée Le jardin Zen), Mandryka se fâche et fonde l'Echo des Savanes. Claire Brétécher et Marcel Gotlib le suivent dans cette aventure où chacun produit 16 planches trimestrielles. C'est pour Mandryka le rythme idéal pour réaliser un travail de qualité, en toute liberté créatrice. Mais ni lui, ni ses deux collègues ne sont des gestionnaires accomplis. L'Echo des Savanes croule bientôt sous les dettes. Gotlib et Brétécher interrompent leur collaboration. Mandryka, gérant du titre, doit faire face et rétablir l'équilibre. Il se résigne donc à céder aux attentes du public, qui préfère un magazine "pour adultes" à un journal adulte. Cette réorientation renfloue Mandryka mais le désole. Il prend la tangente dès qu'il en a la possibilité, en 1979.

Dans les années 1980, il sera brièvement rédacteur en chef de Charlie Mensuel et de Pilote, avant de faire son chemin dans l'illustration et la publicité. Les éditions Dupuis relancent le Concombre masqué en 1990, en commandant à Mandryka une série de gags en une planche pour Spirou... mais la jeune génération passe totalement à côté, et les albums feront un quasi fiasco.

Célébré grand prix du Festival d'Angoulême en 1994, Mandryka ne croit plus au succès possible de son personnage… jusqu'à ce que la ville de Genève ait la légumineuse idée d'organiser une Rétrospective Concombre, début 2003. L'exposition connaît un tel succès que l'auteur se remet à sa planche à dessins. Il prépare depuis une nouvelle aventure, Le bain de minuit, pré-publiée sur www.leconcombre.com à raison de quatre planches par mois (*). N'hésitez pas à badibulguer sur ce site, vous y trouverez de très nombreuses planches parmi les plus désopoilantes de Mandryka. En attendant qu'un éditeur bien avisé publie une intégrale…

 

(*) : quand le Grand Navebugle le permet, précise l'auteur.
article paru dans Bédéka #5