Le briographe

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mercredi 12 octobre 2005

Christian Binet : des planches, des planches et des toiles

En octobre 2005, les lumières vont pleuvoir sur Christian Binet : les feux de la rampe brilleront de tout leur éclat pour accompagner les premières représentations de la nouvelle pièce de théâtre adaptée des Bidochon ; on comptera vingt-cinq bougies sur le gâteau d'anniversaire de la création du plus célèbre couple de Français moyens. L'œuvre cachée de l'auteur va aussi sortir de l'ombre, avec la publication d'un Carnet intime. Préparez-vous à être éblouis !

 

 

 

Vingt-cinq ans ! Vingt-cinq ans à dessiner Les Bidochon… ça se fête !

Christian Binet : Le plus souvent, pour célébrer l'anniversaire de héros de BD, les auteurs demandent à leurs copains de dessiner les personnages à leur façon. Je voulais faire autre chose. Un album pour l'occasion, je n'avais pas vraiment le temps... alors j'ai eu l'idée de faire un livre-objet, avec des pages cartonnées, pour faire comme un conte pour enfants. J'ai composé des illustrations un peu naïves, avec des couleurs pastel. Et un texte écrit en lettres gothiques pour faire comme les introductions des dessins animés de Walt Disney, quand on voit un livre dont les pages s'ouvrent magiquement, juste avant que l'histoire ne commence…Le propos du livre est de montrer Robert et Raymonde quand ils avaient 25 ans, juste avant leur rencontre. Mais alors que la partie qui concerne Raymonde est assez poétique, celle de Robert est sabotée. Cela rétablit l'équilibre : dans les albums, c'est l'inverse. On en savait plus sur Robert que sur Raymonde.

 

Au fait, la première apparition des Bidochon, c'était dans Kador ou dans les Histoires Ordinaires ?

CB : La toute première, c'est dans Histoires ordinaires. Mais avant cela encore, j'avais écrit une histoire jamais reprise en album, dans laquelle le personnage s'appelait Ben Bidochon : c'était un Algérien qui gagnait au loto.

 

Les Bidochon sont connus jusqu'en Chine, paraît-il ?

CB : Il n'y a pas d'accord entre la Chine et la France pour la gestion des droits… donc les dessinateurs français sont souvent pillés. J'ai été invité par le service culture de l'Ambassade de France à Pékin pour faire une expo. On m'a montré des Bidochon pirates, traduits dans des fanzines chinois. Le China Daily s'est un temps intéressé à Kador, mais je crois qu'ils ont finalement été horrifiés par le langage souvent cru de cette série. Ahaha !

 

Le 5 octobre, ce sera la première de Princesse Raymonde au Théâtre des Blancs Manteaux à Paris. Vous avez participé à cette adaptation théâtrale ?

CB : L'adaptation m'a été proposée par la comédienne Emmanuelle Fernandez, qui jouera Madame Bidochon. Son idée était de développer le personnage de Raymonde, qui s'imagine en princesse rencontrant le prince charmant. J'ai retravaillé le texte avec elle : nous avons repris dans les albums tout ce qui tourne autour des produits de beauté, des méthodes de gymnastique, de l'envie de Raymonde de connaître l'amour ou d'avoir des rapports sexuels alors que Robert freine des deux pieds et n'a surtout pas envie qu'on l'emmerde avec ça… La pièce s'ouvre sur une scène où on voit Robert faisant mollement des extenseurs, poussé par sa femme qui rêve au prince charmant. Ne l'ayant pas eu, elle aimerait que son mari se rapproche un peu du modèle… donc elle lui fait faire de la gym.

 

Avant cette pièce, il y avait déjà eu "Les Bidochon se donnent en spectacle", vers 1989/90…

CB : Oui, la pièce a tenu quatre ans. Au début, c'était parfait, mais au fur et à mesure que les comédiens cédaient leur place à d'autres, on s'éloignait de plus en plus des Bidochon. Le dernier interprète de Robert Bidochon que j'avais vu m'avait totalement effaré, au point que j'avais demandé à ce que la pièce s'arrête : l'acteur ressemblait plus à Lucky Luke qu'à Monsieur Bidochon et il avait fait du personnage une sorte de Beauf à la Cabu, ce que Robert Bidochon n'est pas.

 

Cette fois, vous êtes heureux du choix des comédiens ?

CB : Très : Emmanuelle Fernandez a un mélange de naïveté et d'opiniâtreté qui correspond bien au personnage de Mme Bidochon. Et pour la première fois, avec Olivier Couasnon, on a un vrai chauve pour jouer Monsieur Bidochon ! Jusqu'à présent, les acteurs qui jouaient ce rôle étaient jeunes, d'où l'obligation de leur garder un béret sur la tête pendant toute la pièce. Et puis, je trouve le titre Princesse Raymonde très évocateur. Si je fais un long métrage d'animation, il portera probablement ce titre.

 

Ce projet de dessin animé Les Bidochon ne date pas d'hier !

CB : Cela doit faire cinq ou six ans que j'y pense. C'est long parce que j'ai toujours des projets à côté. Et comme serait un long métrage, il faut trouver une idée qui puisse être exploitée pendant une heure et demie.

 

Avez-vous vu le dessin animé d'Isao Takahata Mes voisins les Yamada, qui sont en quelque sorte des Bidochon japonais ?

CB : J'en ai vu quelques bribes. C'est intéressant, comme toutes les œuvres qui concernent la vie quotidienne : les pièces de Feydeau, ou de Molière (Monsieur Jourdain, c'est un Robert Bidochon !). Après, c'est l'angle et le regard porté qui font la différence.

 

Remontons dans le passé : comment êtes-vous arrivé à la BD adulte dans Mormoil puis Fluide Glacial ?

CB : Ca n'a pas été simple. Je suis issu d'une famille très religieuse et j'ai commencé ma carrière dans les journaux catholiques : Record, Bayard, Fleurus… j'y publiais des dessins d'humour plutôt gentillets. Rampal, un des fondateurs de Mormoil, collaborait aussi à Fleurus. Il m'a proposé de participer à son journal. Pour moi, c'était comme de pouvoir braver les interdits… mais ça me donnait des problèmes de conscience. Il faut dire que jusqu'alors on m'avait inculqué la peur du péché et un sens démesuré de la culpabilité. Dessiner des seins et des bites, c'était libérateur mais difficile. En tout cas, l'expérience Mormoil m'a permis d'être remarqué par Gotlib, qui avait quitté L'Echo des Savanes pour lancer Fluide Glacial. Moi, je venais d'être viré de Bayard en raison d'un changement de formule, sans indemnité malgré cinq ans de collaboration. Bayard représentait 80% de mes revenus. Morchoisne m'a dit "Mais enfin, appelle Gotlib ! Tiens, voilà son numéro !". Je suis resté à tourner devant le téléphone, mais… impossible d'appeler une telle sommité. Et un jour, le téléphone a sonné : "Bonjour, je suis Marcel Gotlib. Je suis dessinateur de bande dessinée" – comme s'il avait besoin de préciser ! C'est comme ça que ma carrière a vraiment commencé. Et voilà, j'ai passé trente ans à m'amuser, sans être obligé d'avoir des horaires, de partir au boulot ou d'avoir un patron sur le dos, sans manquer d'argent… en travaillant pour un journal dans lequel on peut s'exprimer en toute liberté. Oui, je dois beaucoup à Gotlib.

 

Depuis votre entrée à Fluide Glacial, vous n'avez jamais été tenté de publier des planches dans un autre support ?

CB : J'ai fait quelques histoires pour (A Suivre). Par exemple, les premières planches de Déconfiture au petit déjeuner. Mais ils étaient déçus, ils voulaient que je leur fasse du Bidochon ! Alors finalement, j'ai continué dans Fluide, et c'est là qu'est sorti l'album.

 

C'est un album assez atypique dans votre œuvre !

CB : A l'époque, il y avait à Angoulême un prix du meilleur album d'humour, avec cinq nominés chaque année. Je n'ai jamais été sélectionné. Je ne cherchais pas forcément la reconnaissance ou les honneurs. Le problème, c'est que quand on voit défiler toute la profession sur les estrades et que d'année en année on n'obtient jamais rien, on finit par se demander si son boulot n'est pas tout simplement de la merde. Cela m'empoisonnait. Pour séduire les jurys, j'ai donc essayé de faire un album concept, plus artistique, avec un dessin costaud… Peine perdue. J'ai compris que quoi que je dessine, rien n'y ferait.  Je suis donc revenu à mes Bidochon et aux choses que j'avais envie de faire.

 

La reconnaissance officielle a finit par vous toucher : le ministre de la Culture vous a fait Chevalier des Arts et des Lettres en mai dernier…

CB : Cela m'a fait plaisir. D'ailleurs, une médaille, c'est mieux qu'un grand prix d'Angoulême : après la cérémonie, on n'est pas obligé de s'emmerder pendant un an à faire des affiches, des conférences de presse, des inaugurations d'exposition etc. De toute façon, je m'étais débarrassé de mes doutes en faisant savoir que je refuserais le grand prix d'Angoulême. Je ne vois pas comment je pourrais collaborer une année avec la direction d'un festival qui m'a snobé pendant toute ma carrière !

 

A contrario, vous êtes très apprécié des milieux politiques, grâce à M le Ministre.

CB : C'est une série que j'ai très souvent dédicacée à des ministres en partance. Les deux albums dédicacés par l'auteur, cela semble le cadeau idéal ! Ca n'a pas tellement vieilli, le langage politique n'a pas changé…

 

Vous envisagez de reprendre cette série pour un troisième tome ?

CB : J'en ai la tentation régulière… surtout que je n'ai pas encore abordé le thème de la campagne électorale. Au niveau local, les candidats se bouffent le nez sans avoir le talent des personnalités politiques nationales ; c'est à la fois pitoyable et comique, il y a sûrement quelque chose à faire !

 

Et Les Bidochon, un 19eme tome en vue ?

CB : J'ai traversé plusieurs périodes de lassitude par rapport à ces personnages. J'ai failli les tuer plusieurs fois, pour ne plus y revenir. Je suis heureux de les avoir conservés, parce que j'ai eu d'autres idées depuis et j'étais content de les retrouver. Mais j'ai eu besoin de les mettre de côté pendant un temps. Je les trouvais trop tranquilles, dans une époque qui ne l'est pas.  Impondérables, qui est une série avec des situations beaucoup plus dures, me semblait plus en accord avec la période.

 

Impondérables ou Propos irresponsables ? On ne sait plus quel est le titre de la série !

CB : Les deux séries partagent une forme en chapitres avec une phrase en exergue au début, mais dans Impondérables, on retrouve tous les personnages dans un épilogue. Ce principe n'existait pas avec Propos irresponsables.

 

Un autre album "à part" dans votre œuvre, c'est L'institution, où vous racontez votre enfance en pension. L'autobiographie en BD était fort rare, à cette époque…

CB : Gimenez m'avait précédé avec Paracuellos. On m'a mis en pension à l'âge de six ans et mon père avait le chic pour venir me chercher en retard et me ramener en avance. Le plus dur n'était pas de se retrouver séparé de ses parents, mais plutôt le bourrage de crâne incessant, la culpabilisation à outrance : ce sont des boulets qu'on traîne toute sa vie. J'ai pu m'en libérer grâce au dessin, en me protégeant derrière les personnages et l'humour, qui chez moi est une forme de pudeur. J'ai toujours du mal à me mettre en avant.

 

Vous dévoilez tout de même une autre facette de votre personnalité, dans le livre Carnet intime qui sort le 17 octobre : enfin vous montrez vos peintures. La dernière fois que vous les avez dévoilées, c'était pour la monographie qu'Yves Frémion vous avait consacrée en 1984 ?

CB : Ah oui, on y voyait quelques peintures. Dont certaines que j'ai brûlées depuis.

 

Vous brûlez vos toiles !?!

CB : Eh bien… ça m'arrive régulièrement. Les musiciens aussi déchirent leurs partitions quand ils sont mécontents. Pour Carnet intime, comme il fallait sélectionner ce qu'on allait publier, j'en ai profité pour faire du vide.

 

La peinture, pour vous, c'est le besoin de passer à une autre forme ?

CB : Selon moi, la peinture est une forme d'expression qui va bien au-delà de la bande dessinée. On peut y matérialiser des choses et des sentiments qui n'ont pas de nom et qu'on porte en soi. C'est donc une mise à nu. C'est certainement pourquoi j'ai tant d'hésitation à montrer mes tableaux. Le succès en bande dessinée comble largement mon besoin de reconnaissance, je ne ressentais pas le besoin d'exposer mes tableaux. Mais à force d'insister, les amis ont fini par affaiblir cette résistance. Comme je ne peux pas m'empêcher de me masquer un peu, au lieu d'un livre sérieux sur mes peintures, je suis parti sur une idée de parodie de livre d'art…

 

Vous vous êtes même trouvé une date de décès ! Nous sommes en pleine interview posthume. Pourquoi avoir choisi de mourir le 8 novembre 2004 ?

CB : Par hasard ou presque. J'ai choisi novembre, parce que dans les biographies, c'est bien quand l'artiste meurt dans une ambiance de brouillard. Quant à l'année, je ne voulais pas mettre 2005 : je n'aurais plus vécu dans l'angoisse du jour fatidique. Il valait mieux que ce soit une date passée. Sur le fond, je crois que tout le monde rêve un peu de pouvoir organiser lui-même ses funérailles.

 

Ah tiens ! Ce n'est donc pas pour augmenter votre cote – tout le monde sait qu'un peintre est beaucoup plus cher quand il est mort…

CB : Ah, mais je suis de toute façon hors de prix : j'ai mis en tête de l'album la liste des musées qui se sont portés acquéreurs de mes œuvres… tous les plus grands y sont ! Dans une parodie, on se demande toujours jusqu'où on peut en rajouter… mais j'en ai aussi profité pour glisser quelques petites choses personnelles, qui passeront inaperçues pour la majorité des lecteurs, et qui toucheront certains autres.

Propos (responsables) recueillis le 29 août 2005 

 

Bibliographie

Les Bidochon  (18 tomes)

Kador (4 tomes)

Monsieur le Ministre (2 tomes)

Poupon la peste (2 tomes)

Déconfiture au petit déjeuner

Forum

Histoires ordinaires

L'Institution

Propos irresponsables (2 tomes)

Impondérables

Pensées de Chevet

Les Bidochon ont vingt-cinq ans

Carnet intime : Binet, l'oeuvre peint.

Bédés juvéniles (aux éditions Bédérama)

Les Bidochon se donnent en spectacle (Ed. J'ai Lu)

 

dimanche 11 septembre 2005

Ralf König, bitte schön !

Graphiquement à mi-chemin entre Claire Brétécher et Christian Binet, il joue avec succès la carte de l'humour sociologique. En Allemagne, ses livres se vendent par centaines de milliers. Ils sont traduits en onze langues, publiés dans dix-sept pays et ont été adaptés à quatre reprises au cinéma. Récompensé par le prix du meilleur scénario pour Comme des lapins au Festival d'Angoulême 2005, Ralf König est tout simplement un auteur culte : son succès dépasse depuis longtemps la seule communauté homosexuelle qui lui inspire ses personnages. Qui osera encore prétendre que le plus petit livre du monde est une anthologie de l'humour allemand ?

 

 

 

Les auteurs de bande dessinée sont peu nombreux en Allemagne, n'est-ce pas ?

Ralf König : C'est vrai. Et comme les rares auteurs allemands inventent des histoires de science fiction ou d'heroic fantasy qui ne m'intéressent pas du tout,  j'ai presque complètement arrêté de lire de la bande dessinée. Il y a en Allemagne une tradition du dessin d'humour pour la presse, mais je dois être actuellement le seul dessinateur qui écrit des histoires humoristiques en bande dessinée.

 

Comment tout cela a-t-il commencé ?

RK : Comme beaucoup de dessinateurs, j'ai commencé tout petit. J'avais un cousin qui dessinait Donald super bien et moi, crevant de jalousie, je me suis appliqué jusqu'à faire mieux que lui. A l'école, je dessinais des caricatures de mes profs dans mes cahiers, ce qui faisait bien marrer les copains (et beaucoup moins les profs). Puis je me suis mis à dessiner des histoires Heroic Fantasy consternantes, façon Conan le barbare. Quand j'ai compris que j'étais pédé, au moment de mon coming out, je me suis mis à écrire des histoires dans lesquelles je mettais mes complexes et mes peurs, tout en essayant d'en rire. Mes premiers lecteurs ont beaucoup apprécié qu'enfin des bandes dessinées homos ne se situent pas dans un registre d'introversion ou d'apitoiement sur soi-même. C'est comme ça que j'ai commencé à être connu, en publiant des histoires dans les journaux underground homosexuels. Trois albums étaient déjà publiés quand je me suis inscrit dans une école d'arts à Düsseldorf. Après tout cela, je me suis alors présenté chez Rowohlt, un gros éditeur généraliste allemand (l'équivalent de Flammarion par exemple). Rowohlt a été immédiatement signé l'album Les nouveaux mecs. J'ai commencé à être connu par les hétéros. Depuis c'est la consécration… Et me voilà dans votre journal !

 

Vos livres sont traduits dans de nombreux pays. C'est quelque chose que vous intégrez à votre écriture, le fait que vos lecteurs ne seront pas seulement des Allemands ?

RK : Oh non, surtout pas ! A vrai dire, quand je dessine, je ne pense pas du tout aux réactions possibles des lecteurs, pas même des Allemands. Quand j'invente une histoire, je suis chez moi avec mes personnages et la question de savoir qui est susceptible de la lire plus tard, les réactions qu'elle provoquera peut-être, ce n'est pas quelque chose dont je me soucie à ce stade. Toutefois, je me suis souvent amusé à glisser des personnages étrangers dans mes histoires. On trouve donc un Espagnol dans Couilles de taureau, un Italien dans Super Paradise… Je me suis rendu compte que c'était très apprécié du public local, ravi que mes personnages allemands puisse s'amouracher d'un de leurs compatriotes. A part ce genre de clins d'œil… Non, vraiment, je ne supporte pas la pression. J'évite de me demander ce que les gens attendent de moi. J'essaie de rester décontracter et de m'amuser en écrivant. Faute de quoi, je ne peux plus travailler.

 

Parce que vous avez choisi l'humour, vous n'êtes pas spécialement tendre avec les homosexuels. Cela vous vaut-il quelques inimitiés ?

RK : Non, j'ai énormément de succès auprès des homos, qui ont pour la plupart beaucoup d'humour. Du moins, ceux qui me lisent ne se plaignent pas. Parfois des gens m'ont reproché de divulguer au monde hétéro des secrets du monde homo, de montrer ce qui se passer dans les orgies… Mais ce genre de réaction est assez rare.

 

Avez-vous jamais été confronté à des problèmes de censure ou d'autocensure ?

RK : D'autocensure, jamais. Mais en Allemagne, il y a une dizaine d'années, alors que Couilles de Taureau était publié depuis longtemps, un autoproclamé défenseur de la morale publique, magistrat de sa profession avait décidé que certains dessinateurs étaient dangereux pour la jeunesse. Je faisais partie de sa liste noire alors même que mes livres n'ont jamais été classés parmi les œuvres pornographiques par la commission officielle qui délivre les visas de censure. Du reste, comment des dessins sur lesquels les nez sont plus gros que les bites pourraient-ils être jugés pornographiques ? A l'évidence, c'est d'humour, de littérature ou d'art qu'il s'agit. Des flics sont malgré cela descendus dans des librairies de Bavière pour réquisitionner mes livres. Cette forme de censure délirante (et d'ailleurs illégale !) ne s'est heureusement jamais reproduite. D'autant moins que les journaux ont fait scandale, ce qui a beaucoup contribué à faire connaître mes livres… Avec le recul, cette affaire m'a plutôt servi : ça a boosté les ventes !

 

Pour autant, dans vos livres récents, les scènes de sexe sont moins explicites que dans les précédents…

RK : Oh, mais je ne m'interdis pas de dessiner des bites ! Simplement, il faut que cela serve l'histoire. Quand il faut montrer une copulation, je n'hésite pas. Mais j'ai cessé de dessiner des scènes de sexe par simple goût de la provocation. Je me suis rendu compte qu'en réalité cela casse le rythme, sans rien apporter à l'intrigue. Cela étant dit, les scènes hard n'ont pas complètement disparu. Dans le Roy et Al qui sortira en novembre, il y a des pages qui, sans être explicites, sont parfaitement claires. Tout le monde sait exactement ce qui se passe. Pour résumer, mon but n'est pas de faire de la provocation ni de la pornographie, mais de l'humour. Si je dessine des scènes trop hard, cela casse le rythme, cela risque de choquer les lecteurs et ça n'apporte rien à l'histoire. De toute façon, les images les plus torrides sont celles que le lecteur construit lui-même. A la limite, je n'ai pas besoin de montrer quoi que ce soit.

 

Le thème central de votre dernier livre Et maintenant embrassez-vous est le mariage entre personnes du même sexe. C'était important pour vous de participer à ce débat contemporain ?

RK : Ce sujet fait actuellement débat en Europe et je trouve cela très bien. En Espagne, les homosexuels qui le souhaitent peuvent faire un vrai mariage à la mairie, pas différent du mariage entre un homme et une femme. Cela va plus loin que le PACS à la française ou le partenariat qui existe en Allemagne. Si deux adultes consentants veulent se marier, je ne comprends pas pourquoi on voudrait les en empêcher…

Mais cette réflexion n'a rien à voir avec des revendications personnelles. Il ne me viendrait jamais à l'idée de me marier. Je considère cette question comme un débat de société intéressant, au même titre que les questions sur l'avortement ou la possibilité pour des femmes de devenir prêtres. Mais je n'avais pas réfléchi à utiliser ce thème comme point de départ à une histoire, jusqu'à ce que mon éditeur allemand me demande pourquoi je ne parlais pas du mariage homosexuel dans mes livres. En creusant un peu, je me suis rendu compte que c'était effectivement un sujet très fécond, qui permet de parler plus largement des relations avec la famille. Pour ma génération ou celle d'après, le mariage homosexuel peut paraître acceptable ou même normal. Mais pour la génération de mes parents… Si je rentrais à la maison en disant "J'aime un homme, on va se marier. Vous êtes tous invités, on va faire une grande fête !"… ma mère hurlerait avant de tomber dans les vapes !

 

Parmi vos lecteurs, les hétéros sont maintenant plus nombreux que les homos. Cette célébrité vous donne t-elle un rôle de porte-drapeau ou de militant ?

RK : C'est un rôle que la télévision allemande voudrait parfois me faire endosser, en m'invitant à chaque fois qu'il y a un talk-show pour parler de l'homosexualité ou un débat sur le mariage homo… mais je n'y vais jamais. Je ne crois pas être représentatif des homos. Je ne pense pas non plus que mes points de vue recoupent ceux de la majorité. Si mes livres aident les hétéros à être plus tolérants tant mieux, mais cela ne fait pas de moi un militant.

 

Pourtant, quand Conrad propose à Paul de se marier, il lui dit que c'est pour la cause !

RK : Oui, d'accord. D'un autre côté, Paul lui dit que c'est complètement ringard. Il reprend les arguments de toute une frange du milieu homo qui dit "mais on s'en fout du mariage ! C'est complètement dépassé, ça ne sert à rien !". J'essaie de manière humoristique de montrer les différentes facettes du débat.

 

La plupart de vos livres sont des chroniques sociales. Mais il vous arrive de vous lancer dans la parodie de genre : le polar avec La capote qui tue, le théâtre avec Iago ou Lysistrata. Comment ces livres naissent-ils ?

RK : La Capote qui tue est une idée que j'ai eue après avoir vu un bon polar. J'adore Shakespeare ; ses drames paroxystiques ont quelque chose qui m'a toujours beaucoup amusé… D'où Iago. Quant à Lysistrata, c'est juste une question de logique. J'étais allé voir une troupe de lycéens qui jouaient cette pièce d'Aristophane dans laquelle les femmes entament une grève du sexe pour dissuader leurs maris de continuer la guerre. Je me suis dit : "Mais c'est dingue ! Aristophane a oublié quelque chose ! Si les femmes ne veulent plus coucher avec leur mari, il reste les pédés ! C'est la situation en or, ils sont tous à cran !". Juste après cette révélation, je suis rentré chez moi et je me suis mis au travail.

Ces derniers temps, j'ai lu beaucoup de contes orientaux, qui sont souvent assez licencieux. Immédiatement, j'ai eu la vision de Bagdad à deux époques : une ville remplies de relations voluptueuses comme dans Les mille et une nuits, et aujourd'hui un monde où les femmes sont cloîtrées, où les pédés sont lapidés et les femmes adultères exécutées… Je suis en train d'en faire une histoire avec un génie (comme celui d'Aladin) qui apparaîtrait à notre époque, rappelé par une sorte de taliban hargneux. Leur confrontation me plaît beaucoup. Voilà, c'est de cette façon que les histoires démarrent…

 

A de nombreuses reprises, vous avez écrit pour le cinéma, soit directement soit en adaptant vos livres.

RK : Le premier film, Les nouveaux mecs a fait sept millions et demi d'entrées en Allemagne. Un succès énorme sauf pour moi parce mon contrat était lamentable. Je n'ai rien gagné avec ce film. Pour le film suivant, adapté de La capote qui tue, j'avais le contrat idéal mais le film était tellement nul que ça n'a attiré personne. Je me suis vraiment impliqué dans le film Comme des lapins : j'ai assisté au tournage, j'ai même participé au casting. Tout s'est très bien passé, le film est très bien… Sauf que le producteur et le distributeur se sont engueulés. Aucune publicité n'a été faite pour accompagner la sortie en salles, le film a été à peine distribué et l'entreprise a fini en dépôt de bilan. Et enfin, pour l'adaptation de Lysistrata par une équipe espagnole, les acteurs choisis étaient tous des drag-queens complètement évaporées. Je ne supporte pas, ça donne vraiment des homos une image détestable. A présent, si quelqu'un vient à nouveau me voir pour faire un film… Hum ! Un film d'animation, peut-être. En fait, je suis très content avec mon crayon et mon papier. Je fais exactement ce que je veux avec mes personnages… Qu'on ne me parle plus de films !

 

Propos recueillis le 22 juin 2005
Merci à Fabrice Ricker pour son interprétariat

 

 

 

 

Bibliographie

 

Les dates indiquées sont celles de l'édition française. Hormis l'introuvable Gai Comix, paru en 1987 aux éditions Les pirates associés, les ouvrages de Ralf König sont édités en France par Glénat et traduits par Fabrice Ricker.

 

avec Conrad et Paul

Couilles de taureau (juin 1994)

Tranches de vit (octobre 1995)

Cuirs et sentiments (mai 1996)

Damna internat, si anal ! (janvier 1999)

Super Paradise (septembre 2000)

Poppers ! Mange-cul ! Pince-tétons ! (novembre 2002)

Et maintenant, embrassez-vous ! (juin 2005)

 

 

La Capote qui tue (janvier 1991)

Le Retour de la capote qui tue (octobre 1991)

Marrons Glacés (mars 1991)

Lysistrata (août 1992)

Les Nouveaux Mecs (août 1993)

Les Nouveaux mecs - Tome 2 : Beau bébé (mars 1994)

Beach boys (juillet 1995)

Bien à fond (novembre 1996)

Fourré à la crème (mai 1997)

Coeurs chauds (avril 1998)

Iago (juillet 1999)

Comme des lapins (juin 2004)

 

  

Conrad et Paul

Volage et insatiable, Paul multiplie les aventures. Conrad lui est casanier et romantique. Deux caractères opposés…  et pourtant ils sont ensemble depuis 15 ans. C'est dire s'ils s'aiment ! Conrad et Paul sont aux homos ce que les Bidochon sont aux Français moyens : un couple emblématique.

 

Comme des Lapins

A l'origine, Ralf König avait écrit cette histoire pour le cinéma. Puis il en a fait un livre. Heureuse initiative : alors que le film a connu un succès mitigé en Allemagne, l'album a obtenu le prix du meilleur scénario au Festival d'Angoulême 2005.

 

Les nouveaux mecs

Axel vient de se faire larguer par sa copine. Désabusé, il participe à un groupe introspectif, pour faire le point. Là, il rencontre Pierre, un homo qui tente de le séduire… Le film tiré de cet album fut un succès retentissant en Allemagne ; le livre lui-même fut le premier best seller de Ralf König.

 

Super Paradise

Après d'exaltantes amours de vacances à Mykonos, Paul, trop enflammé pour cultiver toujours la prudence exigée par le "safe sex", va découvrir qu'il est séropositif. L'occasion pour l'auteur d'aborder ce thème sensible de façon intelligente et juste, sans verser dans le pathos.

 

Lysistrata

Libre adaptation de la pièce d'Aristophane (écrite en 411 av. JC), dans laquelle les femmes, guidées par Lysistrata, se refusent à leurs maris pour exiger qu'ils cessent la guerre. Dans la version de Ralf König, comme les femmes se refusent à eux, les hommes apprennent à se passer d'elles !

 

Iago

Iago est une composition dans laquelle Ralf König emprunte à Shakespeare différents thèmes pour mieux rendre lui hommage. Nous sommes en 1603. Les acteurs de la troupe de théâtre de Shakespeare jouent Hamlet depuis deux ans, tandis que le dramaturge prépare Othello. L'amour, la passion et le drame vont encore frapper.

 

La capote qui tue

Un curieux serial killer fait des ravages parmi les clients d'un hôtel de passe de New York. Selon l'inspecteur Mecaroni, il s'agit d'une capote cannibale aux dents aiguisées. Personne ne le prend au sérieux. Mecaroni en fait une affaire personnelle… mais il faut dire que la chose lui a bouffé une roubignole !

 

 

lundi 6 juin 2005

Dupuy - Berberian

Monsieur Philippe, Monsieur Charles & Monsieur Jean

 

Depuis 1983, Dupuy et Berberian rédigent et dessinent à quatre mains des histoires en bande dessinée, des carnets de voyages, des illustrations de publicité ou littéraires. Ils entrent en 1984 à Fluide Glacial où ils créent Le journal d'Henriette, puis rejoignent les Humanoïdes Associés. Chez cet éditeur, ils développeront un personnage comme on n'avait jamais vu : un être du quotidien, trentenaire, célibataire, plein de doutes… presque réel : Monsieur Jean. L'idée fera école et contribuera à attirer la bande dessinée vers un registre adulte. Rencontre avec deux auteurs remplis d'exigence pour leur art.

 

 

En 2002, vous avez sorti le livre Bicéphale pour expliquer comment vous travaillez en duo, à la fois sur le scénario et sur les dessins. Ce livre, c'était pour qu'on ne vous pose plus la question ?

Philippe Dupuy : Oui, c'est une question qu'on nous a posé un nombre incalculable de fois. On y a répondu sérieusement, puis avec dérision… mais aucune réponse ne résout rien, parce que c'est quelque chose de difficile à rationaliser.

Charles Berberian : Comme il n'y a pas vraiment de réponse, Bicéphale contourne le problème par un décalage humoristique. D'abord avec un petit film d'animation réalisé par Philippe. On y voit des marionnettes à notre effigie qui travaillent ensemble, en utilisant un crayon pour deux grâce à un système de poulies… Puis des témoignages de camarades, comme Loustal, Avril, Jean-Claude Denis ou Blutch, également sous forme de marionnettes. Il y a aussi un texte qui énumère les points essentiels pour assurer la pérennité d'une collaboration comme la nôtre. En fait, nous avons répondu d'une façon plus directe avec le Journal d'un album.

 

Une collaboration tout de même étonnante, ce sont vos carnets de voyage !

D : C'est simple, au contraire. Quand nous voyageons, nous aimons dessiner sur place : c'est mieux que des photos qui restent dans un carton, parce qu'un dessin, il faut se poser pour le faire. On s'était aperçus qu'on était allés dans des villes, pas au même moment, mais que nous en avions l'un et l'autre ramené des dessins. Ils avaient des styles différents, mais ils se répondaient. D'où l'intérêt de réunir nos dessins dans un carnet commun plutôt que dans des carnets indépendants.

 

Le nouveau Monsieur Jean étonne par sa forme : il est composé exclusivement d'histoires en une ou deux pages… Pourquoi ce choix ?

D : Il y a dans les histoires en une page une immédiateté assez plaisante : dès qu'une idée est trouvée, on peut la coucher sur papier. Dans un grand récit, il faudrait essayer de l'intégrer à l'histoire, ce qui n'est pas toujours évident. La forme employée ici nous permet de montrer certaines facettes des personnages qu'on n'avait pas encore abordées. Nous avons créé le personnage d'Agnès pour apporter à Cathy l'entourage qui lui faisait défaut. C'est aussi l'occasion d'approfondir le personnage d'Eugène. Enfin et surtout, un album d'histoires en une page, c'était un bon moyen pour ne pas ressentir à nouveau le carcan de l'album standard.

B : Nous sommes arrivés à une impasse avec les albums de 48 ou 54 pages. C'est un format imposé, qui nous oblige à amputer nos histoires de scènes importantes ou à les tronçonner en plusieurs albums. Etre toujours obligés de faire rentrer nos histoires dans des chaussures trop petites, cela finit par être agaçant. Donc nous avons décidé pour le moment de mettre de côté le long récit que nous avions commencé à écrire, le temps que l'objet "album de bande dessinée standard" évolue ou disparaisse.

 

Vous sentez une vraie résistance de la part des éditeurs pour sortir du format 48 pages ?

B : Nous sommes entrés en bande dessinée par l'album standard, pour progresser vers l'album noir et blanc volumineux… Ce qu'on aimerait à présent, c'est amener un format plus étendu chez de gros éditeurs.

D : Nous avons trouvé chez Dupuis une écoute. On les sent prêts à avancer. La collection Expresso va s'élargir, avec des "Double Expresso", qui feront jusqu'à 80 pages. Notre but n'est pas de faire des pavés pour le seul plaisir de caler la bibliothèque, mais de pouvoir raconter les histoires comme on l'entend. Notre exigence est simple, elle est que le format s'adapte aux histoires et qu'on ne soit plus obligés d'adapter l'histoire au format. Ce devrait être une évidence dans l'édition !

Notre envie, c'est de n'avoir aucune limite a priori, quitte à ce qu'un album se fasse en noir et blanc. Les gamins qui aujourd'hui lisent du manga ne liront peut-être pas de la bande dessinée plus tard… mais il est certain que les éditeurs ne pourront pas affirmer qu'ils ne savent pas lire du noir et blanc !

 

Vous avez toujours défendu une bande dessinée différente, plus intime… L'autobiographie est aujourd'hui un vrai courant, on trouve même des auteurs qui en font par manque d'inspiration. Qu'en pensez-vous ?

B : Je ne me sens défenseur d'aucun courant : partout il y a de bons et de mauvais livres. De très mauvais auteurs font de l'autobiographie. Et puis, certains livres qui ne sont pas autobiographiques en disent plus long sur leur auteur que certaines autobiographies où les auteurs ne s'investissent pas du tout. Pour moi la valeur première, c'est l'implication que les auteurs mettent dans leurs livres. Qu'il s'agisse de personnages réels ou inventés, il faut qu'il y ait une implication suffisante de l'auteur pour que je puisse croire à l'univers qu'il met en place. C'est par son implication qu'il va me permettre de penser que ses personnages, réels ou fictifs, sont des êtres de chair et de sang.

D : Au début, les personnes qui faisaient de l'autobiographie le faisaient par besoin et non en référence à un genre. Approximativement de Lewis Trondheim est un super bouquin, de même que Livret de Phamille de Menu – d'ailleurs, je préfère quand il dessine que quand il écrit, je trouve que c'est plus parlant au bout du compte. Quand je défends la possibilité de pouvoir faire des livres différents, ce n'est pas pour cracher sur la bande dessinée classique. Il y a des albums formidables qui s'accommodent du format 48 pages. Et même dans l'heroic fantasy, qui me semble un genre adolescent boutonneux, on trouve quelques jolies perles.

 

Quand vous avez commencé Monsieur Jean, vous aviez exactement le même âge que votre personnage. Les années défilent, plus vite pour vous que pour votre personnage. L'écart se creuse ?

D : Pas tant que ça, parce que nous avions de l'avance sur lui. Quand on a commencé Monsieur Jean, mon fils venait de naître. Peut-être que dernièrement, les choses ont été moins vite pour lui parce qu'il y a des périodes sur lesquelles il est plus intéressant de s'arrêter. Rien ne nous interdit de faire un rattrapage si on en ressent le besoin, avec une énorme ellipse entre deux albums.

B : On triche un peu. Il se passe dans cet album des choses qui ne sont pas éloignées de notre quotidien. Une dizaine d'histoires sont inspirées d'événements que nous avons vécus dans l'année. L'âge d'Eugène est proche de celui de nos enfants, ce qui permet de retranscrire des expériences presque sur le vif.

Cela étant, nous ne voulons pas faire vieillir les personnages trop vite. Jean a longtemps été emblématique des trentenaires pas sûrs d'eux. Nous avons éloigné notre personnage de ça, parce qu'il a vieilli et nous aussi… mais je n'ai pas très envie qu'il passe de cette étiquette à celle du bobo.

 

En atteignant l'équilibre évoqué dans le titre de l'album, Jean n'est-il pas en train de devenir comme Tintin : un personnage lisse entouré de personnages truculents ?

B : Les personnages principaux sont plus souvent des capteurs ou des récepteurs que des personnages qui émettent. C'est encore plus vrai dans le cas d'un personnage témoin qui sert de masque aux auteurs et au lecteur lui-même. Mais Jean n'est pas systématiquement lisse. La crise existentielle qu'il traverse dans le tome 6, même Cathy n'y comprend rien. Ce n'est pas le personnage stable ou rassurant qu'on pourrait croire.

D : Monsieur Jean n'est pas extraverti. Il est calme, posé, il s'énerve exceptionnellement. Pour autant, il n'est pas comme Tintin un personnage asexué, hors du temps, irréel. Jean trouve qu'on vit dans une époque où les gens sont égoïstes. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est les arrivistes. Je ne crois pas que ce soit un personnage lisse. Il a des convictions très ancrées, qu'il affirme en douceur, sur la longueur. Dans cet album on a mis les projecteurs sur d'autres personnages, mais Jean conserve un rôle très important : il est le lien entre eux tous.

 

Comment expliquez vous que Jean ne reproche jamais rien à Félix, qui est quand même d'un sans-gêne incroyable ?

D : C'est très fréquent qu'on ait des amis bourrés de défaut, qu'on continue de voir ! Les défauts des amis leur appartiennent… ils nous renvoient aux nôtres. Peut être que l'exubérance et le sans-gêne de Félix renvoient à Jean son côté trop renfermé et réservé, qu'on peut aussi considérer comme un défaut.

B : Je ne trouve pas Félix insupportable. Félix, c'est l'inadapté, l'inconséquent, l'irresponsable. C'est un personnage égocentrique, toujours à côté des choses. Rien que pour ça, je le trouve sympathique. Jean lui est entre ça et Clément, qui est plus installé.

 

Au bout de 20 ans de collaboration, y a-t-il des tics de dessins que vous avez, ou que vous relevez chez l'autre ?

B : Les problèmes sont les mêmes, qu'on soit un ou deux. Les carnets de voyages, qu'on fait chacun de notre côté, nous permettent de faire évoluer notre dessin sans rien imposer à l'autre au départ. Parfois nous prenons des mauvaises directions sans réfléchir, à d'autres moments nous déployons des trésors d'autocritique quand ce n'est pas nécessaire. L'intérêt de cette collaboration, c'est de pouvoir dialoguer pour faire mûrir les projets. Pour moi, c'est plaisant de raconter un projet à quelqu'un, pour voir si ça fonctionne ou pas. L'autre est le premier spectateur. Réussir à l'intéresser est un élément essentiel pour maintenir l'envie de faire des livres ou d'autres réalisations. En ce moment, par exemple, nous travaillons sur un petit film d'animation…

D : C'est pour un programme cinéma : différents auteurs, sous la direction d'Etienne Robial, préparent des films d'animations d'une dizaine de minutes chacun, sur le thème de la peur. A part nous, il y a Mattotti, Blutch, Charles Burns, Richard McGuire, Marie Caillou… Ce n'est pas totalement financé, nous espérons que ça verra le jour. Par ailleurs, j'ai envie de continuer à explorer des livres en solo, Charles a un projet de livre sur le Liban… Et ensemble, Jean-Claude Denis nous a confié le dessin d'un livre qui s'appellera Juste avant la fortune et on a plein de choses dans les cartons…

 

Propos recueillis le 29 avril 2005

 

Une question perso à Charles Berberian :

Pourquoi avoir proposé le scénario de Cycloman à un jeune auteur, Grégory Mardon, plutôt que de le dessiner vous-même, seul ou avec Philippe Dupuy ?

Charles Berberian : Philippe ne partage pas mon goût pour les comics américains, alors que moi c'est le genre par lequel je me suis intéressé à la bande dessinée. De nos jours, je m'intéresse plus aux auteurs comme Charles Burns, Chris Ware, Joe Matt et compagnie, mais la mythologie du super-héros me plait toujours autant. J'avais parlé de Cycloman à Sébastien Gnaedig, en lui disant que je ne pensais pas le dessiner. Il en a parlé à Grégory Mardon, qui lui aussi est un lecteur de comics et qui avait travaillé dans l'animation. J'avais envie de fonctionner d'une façon libre et aléatoire sur ce projet en noir et blanc, en rédigeant les scènes et les dialogues sans indication de découpage. De cette façon, Grégory avait la liberté de faire cinq pages s'il le souhaitait sur une phase comme "Cycloman s'élance et se dirige vers la mer". Je voulais faire ce livre en spectateur.

 

 

 

Une question perso à Philippe Dupuy

Hanté est votre premier album solo. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Philippe Dupuis : Ce sont des récits personnels, mais avec une distance. Ce n'est pas du tout Journal d'un album bis : ce sont des histoires d'animaux, de catcheurs, de bestioles bizarres, d'un peintre des années 20… et quelques histoires où je fais du jogging.

J'ai essayé dans Hanté d'appliquer les choses que j'ai comprises en regardant des films d'animation japonaise ou en lisant des manga. Miyazaki laisse aller, il ne cherche pas à donner toutes les clés. Cela donne des histoires dont l'interprétation varie selon le lecteur, selon peut-être aussi le moment de lecture. C'est pourquoi je préfère ne pas trop en parler : j'ai envie de laisser chacun se dépatouiller avec sa lecture, sans explications officielles de l'auteur.

 

 

 

Bibliographie commune :

 

1985 – Petit peintre

1987 – Graine de voyous

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 1

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 2

1989 – Une aventure de Stanislas : Klondike

1990 – Le chat bleu

1991 – Le destin d'Henriette (Le journal d'Henriette, tome 3)

1991 – Les Héros ne meurent jamais

1991 – Monsieur Jean, l'amour, la concierge (Monsieur Jean, tome 1)

1992 – Les nuits les plus blanches (Monsieur Jean, tome 2)

1994 – Les femmes et les enfants d'abord (Monsieur Jean, tome 3)

1994 – Journal d'un album

1996 – New York Carnets

1998 – Une envie de trop (Henriette, tome 1)

1998 – Vivons heureux sans en avoir l'air (Monsieur Jean, tome 4)

1999 – Barcelone Carnets

1999 – Un temps de chien (Henriette, tome 2)

2000 – La théorie des gens seuls

2001 – Lisbonne Carnets

2001 – Trop potes (Henriette, tome 3)

2001 – Le petit garçon qui n'existait pas

2001 – Comme s'il en pleuvait (Monsieur Jean, tome 5)

2003 – Esprit, es-tu là ? (Henriette, tome 4)

2003 – Inventaire avant travaux (Monsieur Jean, tome 6)

2004 – Tanger Carnets

2005 – Un certain équilibre (Monsieur Jean, tome 7)

 

Bibliographie Berberian :

 

1985 – Sauve qui peut (avec F. Avril)

1986 – Des mouches pour Nemon (avec Aussel)

2002 – Cycloman (avec G. Mardon)

2004 – Playlist

2005 – Nightbuzz : the spell (disque avec JC Denis)

 

 

Bibliographie Dupuy :

 

2005 – Hanté

 

mardi 8 mars 2005

Georges Wolinski, à la veille de son élection comme Grand Prix d'Angoulême

Le 3 janvier dernier, vous avez été élevé au rang de chevalier de la légion d'honneur… A présent vous vous sentez chevaleresque, légionnaire ou honoré ?

Georges Wolinski : Honoré plutôt ! Les gens pensent qu'on est obligé de faire toutes sortes de bassesses pour obtenir la légion d'honneur. On ne m'a pas demandé mon avis, j'étais le premier surpris… et je n'ai pas changé depuis que je l'ai reçue.

 

Pouvez-vous faire un bilan de votre année 2004 ?

La création de l'album Une vie compliquée pour l'Echo des Savanes est le travail qui m'a le plus accaparé l'an dernier. Je devais remettre six planches pour chaque numéro, ce qui me prenait une bonne dizaine de jours chaque mois. C'est assez difficile puisque cela s'ajoutait à mon travail pour le Journal du dimanche, Charlie Hebdo et Paris Match. Sans compter les à-côtés que personne ne comptabilise jamais… Un jour, il faudra que j'inscrive sur ma porte : "Wolinski – dessinateur : communions, bar-mitsva, mariages, changements d'adresses". Je refuse rarement un dessin aux copains… mais c'est du boulot !

 

Un commentaire sur le palmarès 2005 ?

Je suis heureux que Marjane Satrapi ait obtenu le prix du meilleur album : d'année en année elle confirme son talent. Je l'ai rencontrée à Angoulême il y a trois ans. Son album Poulet aux prunes est vraiment formidable. Il y a un tournant dans la bande dessinée. De plus en plus d'auteurs parlent d'eux-mêmes, se racontent…

 

C'est ce que vous faites depuis des années ! Etes-vous conscient d'être un précurseur pour cette jeune génération qui a un dessin plus jeté, plus spontané…?

Reiser aussi ! Et avant nous, il y avait un dessinateur américain, Jules Feiffer, qui faisait de la bande dessinée politique et de société. Il travaillait au New Yorker, à Playboy… c'était un grand dessinateur politique. Mon admiration va avant tout à Dubout, mais j'ai beaucoup été influencé par les dessinateurs américains, surtout l'underground et le magazine Mad. Le premier dessin que j'ai montré à Cavanna en 1961 était une parodie de Après la bataille de Victor Hugo à la manière de Bill Elder et Harvey Kurtzman. J'ai aussi une passion particulière pour Milton Caniff, inégalable selon moi : un roi du noir et blanc. Les femmes les plus érotiques, c'est lui qui les a dessinées. Il n'a pas d'équivalent aujourd'hui. Il existe des auteurs extrêmement talentueux mais pas de cette ampleur.

 

Quel est votre point de vue sur la bande dessinée d'aujourd'hui ?

On parle de surproduction, mais c'est un phénomène purement français. Il y a vingt ans, je travaillais énormément avec les Italiens, notamment pour le journal Linus qui a disparu. D'ailleurs presque tous les journaux de BD ont disparu : Pilote, A suivre… De nos jours, les bandes dessinées ne sont plus prépubliées, ce qui change énormément les choses. Plus aucun grand quotidien ne publie de la bande dessinée.

 

Pouvez-vous nous parler du festival d'Angoulême ? Comment le ressentez-vous ?

GW : J'y viens parce que mon éditeur y est présent. C'est l'occasion de rencontrer les gens de la profession et de revoir des copains. Et puis c'est une habitude : j'ai une longue carrière, je fais presque partie des murs… j'ai même fait partie du jury. Remarquez, ils ne m'ont jamais donné le Prix !

 

… ça viendra !

Je ne sais pas. Chaque année, c'est le même numéro : Fred, Margerin, Vuillemin… les copains, ma bande, viennent me voir en me disant : "Ooh, tu aurais vu ! Tu l'as raté d'un rien ! Ah, si Brétécher était venue, t'aurais eu une voix de plus !" (Rires).

 

Comment ça se passe ? Les anciens Grands Prix ont le droit de vote, à condition qu'ils soient présents ?

Oui c'est ça. Certains viennent chaque année, ceux qui ne votent pas pour moi, en particulier ! Ce n'est pas qu'ils ne m'aiment pas, mais ils pensent que je ne suis pas un dessinateur de BD. Ils ont raison, en plus ! Quoique… J'ai quand même écrit beaucoup d'albums, chez Albin Michel ou pour l'Echo des Savanes. Et j'ai contribué à des choses inscrites dans la mémoire des lecteurs, comme Charlie Mensuel. En même temps, il y a tellement de nouveaux talents, je comprends très bien qu'on les récompense plutôt que moi…

 

Cela fait combien de temps que vos amis vous répètent que vous êtes dans les favoris ?

ça s'est accentué ces cinq dernières années, les "Ah ! Encore raté !".

 

Cette année sera la bonne ?

ça m'étonnerait !

Propos recueillis le 28 janvier 2005

jeudi 10 février 2005

Pierre Makyo, le conteur éclectique

Pierre Makyo est l'auteur remarquable et discret de plus de vingt séries de bandes dessinées. Pour la plupart, les histoires de cette œuvre variée se situent sur une frontière entre la réalité et le fantastique... là où le surnaturel peut faire irruption dans notre monde, à l'image du marais brumeux de la Balade au bout du monde.

 

 

« Une bonne histoire racontée au bon moment peut changer la vie… »

Pierre Makyo : C'est une théorie qui est le résultat de recherches sur le conte et ses mécanismes. Il y a un arsenal de théories sur le vocabulaire des contes, leur structure, le rôle des personnages … Cela ressort plus de la psychologie ou de la métaphysique que de l'envie d'édifier les enfants. 

 

Cette phrase fonctionne aussi, plus encore peut-être, pour le conteur lui-même !

En effet, ce que je découvre en essayant de progresser dans ma technique narrative et dans mon ambition de raconter des histoires me transforme, ainsi que ma vision du monde. Cela imbibe mes histoires. C'est d'ailleurs ce qui me passionne.

 

Vous avez commencé en tant qu'auteur complet. Quelles sont les circonstances qui vous ont donné envie d'imaginer des histoires pour d'autres dessinateurs ?

Au départ, je me sentais pur dessinateur. J'ai commencé à me bricoler quelques scénarios, plus comme prétexte pour dessiner que par volonté de mettre en œuvre une histoire. La rencontre avec Dodier a été déterminante : il m'a demandé un scénario, ce qui a bouleversé mes perspectives. Quand on scénarise pour soi-même, on peut se permettre de rester dans l'opacité et dans l'inexpliqué. Ce n'est plus possible quand on écrit pour quelqu'un. Mon premier jet était nul, mais j'ai eu le déclic.

Pendant un moment j'ai continué à dessiner tout en réalisant des scénarios pour d'autres. Puis j'ai fini par comprendre que je ne pouvais pas donner ma pleine mesure à la fois comme dessinateur et comme scénariste. Inventer des histoires fortes mais qui restent simples, c'est vraiment un travail spécifique, très différent du dessin… et cela me passionne. Comme par ailleurs je me trouve limité graphiquement, j'ai résolu il y a quatre ans de m'orienter plus vers l'écriture.

 

Comment choisissez-vous les dessinateurs de vos histoires ? Vous avez en tête un style précis et il faut trouver le dessinateur correspondant ou vous adaptez votre histoire au dessinateur ?

Quand je fais une histoire, j'essaie avant tout de trouver une idée forte et de bien l'exploiter sans me préoccuper de savoir si je vais ou non trouver un dessinateur. J'ai confiance dans le fait qu'à partir du moment où mon histoire est suffisamment forte pour avoir une vie propre, un dessinateur s'y intéressera et lui correspondra. Quand j'ai finir d'écrire Elsa, j'ai pensé qu'il serait difficile de trouver un dessinateur. Pour cette histoire, il fallait quelqu'un capable de dessiner des aquarelles représentant des dessins d'enfants, capable aussi de faire des couleurs directes, de la bande dessinée au trait et même de faux Modigliani. Cela paraissait impossible. Quand je suis allé voir l'exposition de peinture de Michel Faure à Laval, au moment où j'étais en train d'admirer combien il est doué, il est venu me taper sur l'épaule et me demander si je n'avais pas une histoire pour lui ! Un autre exemple : pour le quatrième cycle de la Balade au bout du monde, je cherchais un dessinateur. J'ai rencontré Laval Ng, dessinateur mauricien, au cours d'un festival BD à la Réunion. A cause d'un problème d'organisation, on s'était retrouvés à partager une chambre d'hôtel. Il m'a montré son travail ; c'était exactement la personne que je cherchais ! J'ai toujours bénéficié de ce genre de coïncidences quasi magiques. Cela me plaît bien et ce n'est pas sans rapport avec mon sujet de prédilection : le réalisme fantastique, les synchronicités et les hasards qui n'en sont pas.

 

Qu'est-ce qui vous décide à vous choisir vous-même pour dessiner une histoire ?

C'est simple : je me choisis quand les histoires sont dans un registre très personnel. Grimion gant de cuir est issu de mon goût pour la psychologie et l'alchimie mais surtout se situe dans le cadre de mon enfance. Mon grand-père paternel était paysan dans la Sarthe. J'avais envie de dessiner ces décors familiers. Le cœur en Islande est inspiré des histoires que mon autre grand-père, pêcheur en Islande, racontait à mon père qui me les a transmises. Quant à L'histoire de chaque jour, c'est aussi le fruit de recherches très personnelles.

 

Le principe d'avoir un dessinateur différent pour chaque cycle de La balade au bout du monde s'est mis en place de manière accidentelle ?

Oui, complètement. A la fin du première cycle, Laurent Vicomte m'avait proposé de conserver ce héros récurrent pour d'autres histoires en quatre volumes mais il voulait d'abord faire un one-shot plus personnel, Sasmira, qui s'est transformé en histoire plus longue… De mon côté j'avais depuis longtemps écrit le second cycle. Nous avons fini par convenir que ce ne serait pas possible de poursuivre la Balade ensemble. Et puis l'idée me plaisait d'avoir à chaque nouveau cycle un nouveau dessinateur pour renouveler l'énergie du feuilleton. Le public n'a pas entièrement suivi cette démarche, sans doute parce qu'il n'aime pas que le graphisme des héros change. Moi, je continue d'apprécier d'avoir un nouvel univers graphique à chaque fois.

 

Le premier cycle de la Balade est immédiatement devenu un best seller. Or, les auteurs de séries à succès sont souvent accusés de tirer artificiellement leurs histoires en longueur, pour exploiter le filon. Qu'en pensez-vous ?

Dans une série comme Blueberry, chaque tome est une histoire complète. Ce principe ne choque pas les lecteurs. Au contraire, on aime bien les héros récurrents. Mon intention dans la Balade est de suivre les histoires d'un héros récurrent, non pas sur un volume mais sur trois ou quatre tomes pour pouvoir développer les histoires. Je n'ai pas l'impression d'exploiter un filon, plutôt de m'amuser à explorer un univers et de le parcourir en tous sens. Pour cette saga, je pense que c'est plus le changement de dessinateur que le fait de raconter d'autres histoires qui déstabilise les lecteurs.  Sans doute ne trouvent-ils pas cela aussi amusant que moi.

 

Le public commence à prendre goût pour ce genre d'expériences ! Giroud l'a fait avec son Décalogue ; Sfar et Trondheim aussi avec Donjon… Peut-être avez-vous commencé trop tôt ?

Eh oui, il faut tout de même reconnaître que j'étais un précurseur ! (Rires). En définitive, la façon dont les choses sont perçues n'est pas fondamentale pour moi. J'aime inventer des histoires, j'aime les raconter et ma démarche est sincère. A partir de la, j’entends ce que les gens disent mais je n’en tiens compte que pour ce qui concerne ma possibilité d’améliorer les histoires elles-mêmes.Quand je fais un nouveau cycle de la Balade, c'est que j'ai quelque chose de nouveau à raconter. J'y mets toute mon énergie, j'y travaille avec application et même parfois avec un peu d'audace. Je n'ai pas l'impression d'être dans l'imposture, mais au contraire dans une belle posture de narrateur.

 

Pourquoi avoir abandonné Jérôme K. Jérôme Bloche, le personnage que vous aviez créé avec Dodier et Le Tendre ?

Dodier, mon complice de toujours, est un dessinateur très régulier. Lui préparer une histoire par an, j'aurais vécu ça comme une contrainte. Je craignais de tomber dans le systématisme, alors que j'aime faire des choses variées, sans cesse nouvelles. Dodier commençait à se sentir la motivation pour faire ses propres histoires, je l'ai encouragé dans cette direction.

 

Pouvez-vous parler d'Ikar, votre collaboration avec René Follet ?

Avec Dodier nous partagions une vénération pour René Follet et son dessin. Nous faisions des gammes sur ses personnages qui dansent plus qu'ils ne marchent. Follet a un dessin réaliste mais plein de fantaisie, il est aussi un immense illustrateur. Pourtant ses bandes dessinées n'ont jamais vraiment rencontré leur public. Je voulais lui proposer une histoire dans laquelle sa fantaisie pourrait s'exprimer. J'ai donc créé Ikar, qui reste une de mes histoires préférées… et… ça n'a pas marché ! Peut-être que j'ai tort de vouloir mêler l'humour avec une certaine poésie ? J'ai essayé à nouveau avec Alzeor Mondrago… même punition. Ou alors, c'est que mon humour ne fait rire que moi. Dommage, parce que c'est un registre que j'aime.

 

Pourquoi ressentiez-vous le besoin de revenir sur Graines de Paradis et d'en proposer une réécriture avec un nouveau titre, L'histoire de chaque jour ?

Quand j'ai fait Graines de Paradis, j'avais l'idée d'une trilogie avec les deux premiers épisodes en bande dessinée et un roman en conclusion. A la fin du second volume, le héros dit "plus tard je serai écrivain et je raconterai notre histoire". Il y a donc un jeu de miroirs entre le roman et la BD. L'écriture du roman, réalisée parallèlement à celle des scénarios des BD a modifié des choses dans le projet global. Graines de Paradis n'était plus en adéquation avec ce projet. De plus, c'était un album – le seul de ma carrière – mal imprimé.

Cette trilogie est vraiment une photographie de l'état de mes recherches personnelles et de mes réflexions sur le rôle du conteur et le fait de raconter des histoires. Une histoire doit être utile, comme dans le théâtre indien où il faut que le spectateur ne soit plus tout à fait le même après la pièce. J'aime l'idée que les histoires transforment le lecteur.

Donc, comme j'avais vraiment envie que ce projet soit intelligible et peaufiné dans les moindres détails. A l'occasion de la sortie du second tome, j'ai redessiné 16 ou 17 pages du premier tome et j'ai refondu le projet global.

 

Ecrire le roman vous a posé des difficultés ?

Oui, on ne passe pas comme ça de la littérature en images au roman. Les conseils d'Anne Sibran et de Frédéric Richaud m'ont été précieux. Mes premières tentatives d'écriture ressemblaient plus à un scénario étiré qu'à un roman. Je pensais en scénario de bande dessinée. Débloquer tout cela m'a fait beaucoup de bien. Aller vers des écritures différentes ouvre d'autres perspectives et permet de revenir plus riche vers l'écriture pour la bande dessinée, ma vraie passion.

 

Propos recueillis le 23 décembre 2004 

 

Bibliographie

 

La balade au bout du monde (14 tomes – Glénat)

Un journaliste parti pour un reportage photo dans des marais se retrouve séquestré en plein Moyen-âge, dans le royaume de Galthédoc. Cette série créée avec Laurent Vicomte possède une atmosphère incomparable. Lui ont succédé Hérenguel, Faure puis Laval Ng. Le quatrième cycle est en cours de parution.

 

Le maître de peinture (2 tomes – Glénat)

Dans la Pologne des années 20, un jeune peintre familier des duels pour l'honneur au pistolet a flirté avec la mort pendant trois mois de coma. Depuis son réveil, il est hanté par l'image d'une femme. Dessiné par Michel Faure, complice de Makyo pour Elsa et le 3e cycle de la Balade au bout du monde.

 

Lumière Froide (3 tomes – Glénat)

Eva, actrice de cinéma, dispose d'un pouvoir de séduction tout à fait hors norme. Tous les hommes qu'elle croise tombent sous le charme… ce qui n'a rien de naturel. Scénario fascinant, superbement mis en images par Sicomoro, avec qui Makyo prépare une nouvelle histoire pour Aire Libre.

 

Jérôme K Jérôme Bloche (17 tomes – Dupuis)

Les aventures d'un détective privé plutôt fantasque et particulièrement attachant, décrit comme un compromis entre Humphrey Bogart et Monsieur Hulot. Le personnage a été créé avec S. Le Tendre ; Makyo a écrit ou co-écrit cinq albums de cette série poursuivie par Alain Dodier seul.

 

Grimion gant de cuir (4 tomes - Glénat)

Dans la Sarthe des années 1930, l'histoire de Grimion, né avec une infirmité à la main droite dissimulée par ses parents sous un gant de cuir. On croise dans cette histoire paysanne et sensible, empreinte de surnaturel, toute une galerie de personnages avec des trognes incroyables à la Tardi.

 

L'histoire de chaque jour (2 albums + 1 roman – Glénat)

Pour réconforter son amie Lise terrorisée par sa mère, Pierre invente chaque jour une nouvelle histoire. Cette consolation ne suffira peut-être pas à empêcher le destin de séparer les deux amis. En revanche, les contes forgés par le père de Pierre pourraient avoir ce pouvoir…

 

Les Bogros (3 albums – Dupuis / Theloma)

Les Bogros sont un petit peuple extrêmement craintif qui vit dans la forêt. Cette série comique créée pour le journal Pistil, dessinée par Makyo et coscénarisée par son frère Toldac est en cours de réédition Théloma. Par ailleurs, Makyo aurait le scénario d'un tome 4 dans ses tiroirs…

 

Ikar (2 albums – Glénat)

Entre science-fiction et heroic fantasy, une histoire imaginée spécifiquement par Makyo pour René Follet et pleine d'une douce folie : le prince Ikar est l'enfant de l'espoir, censé ramener la paix sur son monde barbare. Onirique, délirant et plein d'invention graphique.

 

A.D.N. (2 tomes – Glénat)

Une éprouvette de sang est trouvée dans un sac à main volé. D'après les analyses, ce sang a des propriétés inédites. Les scientifiques stupéfiés se mettent à la recherche de son détenteur, un ancien boxeur qui pour l'heure s'est exilé aux Etats-Unis. De fait, Alex a quelques facultés hors du commun…

 

jeudi 7 octobre 2004

Joann, super Sfar

En 1994, les premiers travaux de Joann Sfar étaient publiés. Dix ans et une centaine d'albums plus tard, cet auteur prolifique et inspiré ne s'en tient plus au seul 9e art. Toujours passionné de dessin et d'écriture, il écrit aussi des romans, dirige une collection pour Bréal et a collaboré en profondeur à la série d'animation Petit Vampire : 56 épisodes de 11 minutes, diffusés sur France 3 depuis le 20 octobre.

 

 

Avec tout ce que tu entreprends, les albums, les dessins animés, les romans et en plus la pratique de la musique… il te reste encore assez de temps pour rencontrer les journalistes ?

Joann Sfar : Oh mais j'ai des journées assez paisibles : je dessine de 9H00 à 13H00, et l'après-midi je fais des travaux d'écriture ou de story-board. Le soir, je suis avec mes enfants ou avec mes copains. Je n'ai pas l'impression de mener une vie de dingue. Tout ce qui relève de mon métier de dessinateur me fait plaisir. Personne ne me force à travailler beaucoup. Par contre, trouver vingt minutes par jour pour la guitare, c'est compliqué.

 

La diffusion du dessin animé Petit Vampire commence en octobre. C'est un projet qui te tenait à cœur ?

Je ne cours pas après le dessin animé : ce que je sacralise, c'est le livre. Avant d'accepter de faire la série Petit Vampire avec France 3, j'ai refusé quatre propositions d'adaptation. Comme disait Hugo Pratt disait à propos de Corto Maltese : "Je veux bien qu'on en fasse un film mais si on me prend mes jouets, je veux pouvoir m'amuser aussi". Je me suis aventuré hors du terrain du livre après avoir pris toute l'assurance nécessaire que j'aurais autant de liberté qu'en bande dessinée. Comme les conditions étaient idéales, j'étais ravi d'y participer.

 

Comment le projet a démarré ?

Les gens de France 3, à savoir Eve Baron et Pierre Siracusa, ont appelé en disant "Nous aimons bien Petit Vampire. Si vous voulez faire un dessin animé, nous sommes prêts à le financer". Chose unique dans le domaine de l'animation, nous avions le financement avant même d'avoir un projet. Là-dessus, Delcourt (qui avait des parts dans une société qui s'appelle Story) a lancé le projet. Avec mon épouse, nous avons commencé à travailler sur des histoires de Petit Vampire. Dès que nous avons mis le crayon sur la feuille, nous nous sommes aperçus que nous avions presque plus envie de faire des romans illustrés à la Roald