Le briographe

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jeudi 1 septembre 2011

Interview Midam, pour Kid Paddle T12, Panik room

Kid Paddle T12 dans les starting Blorks !

 

Avec un tirage de 450 000 exemplaires, le tome 12 de Kid Paddle fait partie des plus grosses sorties de la rentrée. Sa particularité, c’est d’être édité par une structure indépendante, MAD Fabrik, créée en 2009 par l’auteur et consacrée aux univers de Midam. Deux tomes de Game Over et un album éducatif de GRRReeny, le tigre écolo, ont permis de rôder la machine. Reste à la voir tourner à plein régime.

 

 

Panik room est le premier Kid Paddle édité par Mad Fabrik. Qu’est-ce qui vous a fait quitter Dupuis, votre éditeur historique ?

Midam : À l’époque de la renégociation de mon contrat, Dupuis m’avait fait une proposition moins bonne que la précédente, qui datait de 2000 ! J’ai compris qu’il était temps que j’aille voir ailleurs. Je ne suis pas le premier : de nombreux auteurs de Dupuis pour la jeunesse ont quitté cet éditeur.  Franquin, Peyo, Roba, Morris… tous ceux qui ont fait la BD franco-belge d’humour sont partis. Je ne crois pas que ce soit une coïncidence. À partir du moment où un éditeur dispose d’un fond éditorial énorme, il tend à se reposer sur ses lauriers et à négliger les demandes des auteurs, qui concernent bien entendu leurs nouveaux albums. Parce que même si l’auteur part faire éditer ses nouveautés ailleurs, de toute façon l’ensemble du fond, chez l’éditeur historique, va être valorisé par chaque nouveauté.

 

Vous avez pris contact avec d’autres éditeurs ?

Avec Adam, nous avons fait un album chez Soleil : Harding was here. L’expérience n’a pas été très positive et Mourad Boudjellal m’a dit qu’il n’avait pas envie qu’on fasse un second tome. J’ai discuté avec Jacques Glénat, qui a fait une bonne proposition… mais chez les éditeurs, il y a toujours des univers prioritaires. Un effort est fait sur un personnage une année donnée, mais à l’album suivant, l’éditeur préfère soutenir une autre série. À partir du moment où mes collègues auteurs me sont présentés comme des concurrents, c’est qu’il est temps de sortir du système.

 

Finalement, vous avez donc choisi l’autoédition…

La création de MAD Fabrik me permet de mettre en pratique une vision plus aérée. Je fais un album et je l’accompagne. Je peux ne pas me mettre directement sur le travail autour du prochain tome, si je préfère me consacrer un moment aux licences, ou inventer un gadget. Quand je travaillais chez un éditeur, on ne me laissait jamais proposer d’idées hors-BD. Pourtant, il est possible de mettre autant de créativité dans une boîte de céréales que dans une planche de BD.

 

Les albums de Game Over paraissent à un rythme plus rapproché que ceux de Kid Paddle. Pourquoi ?

Pour Game Over, je me suis entouré de scénaristes et d’un assistant pour le dessin, Adam. Je me contente de superviser l’ensemble. Ce système n’est pas transposable à Kid Paddle. La série est trop personnelle pour que je puisse être content du travail d’un autre. En quinze ans un certain nombre de confrères talentueux m’ont proposé des idées de scénario. Je n’en ai accepté que de très rares, car les propositions ne me semblaient jamais totalement dans l’esprit de Kid Paddle. Je n’ai pas beaucoup d’idées d’avance, et je ne veux pas m’astreindre à réaliser un scénario par an, car cela m’obligerait à laisser passer des gags de qualité moyenne.

 

C’est pourtant un rythme qui a longtemps été le vôtre !

J’ai tenu huit ans, jusqu’au huitième album. Puis je n’y suis plus arrivé. L’obligation de trouver un gag pour le lundi suivant, c’est quelque chose de formateur, mais c’est aussi un stress, une angoisse. Tout dépend bien sûr de la hauteur à laquelle vous placez la barre de votre contentement. Certains auteurs sont vite contents, et peuvent faire trois ou quatre gags par semaine. Pour ma part je n’ai jamais réussi à me satisfaire de grosses ficelles. Donc je prends mon temps. Ce qui ne signifie pas que je ne me donne pas d’échéance. Nous avons d’ailleurs déjà fixé la date de sortie du prochain tome. Nous avons trouvé un vendredi 13 en septembre 2013. Comme Kid Paddle aime les films d’horreur, ce sera donc la date de sortie du tome 13.

 

Le tome 12 se distingue par la présence inhabituelle de gags avec des filles… Kid évolue ?

Contrairement à une conviction que j’avais au début de la série, j’ai senti qu’il était finalement possible que Kid soit confronté à des filles. Mais à condition que ce soit à sens unique. Ce qui me parait amusant, c’est de jouer sur un quiproquo. On peut imaginer qu’une petite fille soit intéressée par Kid Paddle, mais lui ne s’en rend pas du tout compte, il s’en fiche complètement. Cela permet d’ajouter un élément sans déformer l’univers et sans faire mentir la bible de départ.

 

Diriez-vous que Kid Paddle est une série plutôt destinée aux garçons ?

C’est ce que j’imaginais, mais c’est contredit par le public qui vient en dédicace : il y a autant de filles que de garçons. Apparemment, les filles aiment beaucoup Horace. Peut-être à cause de son côté naïf. Il y aurait peut-être matière à faire un spin-off consacré à Horace, si j’avais la bonne idée de départ. Il y a bien longtemps, j’avais imaginé faire un album sur Rikiki le canard, qui est son jouet préféré. On ne sait pas grand-chose de ce jouet, mais on se doute que son univers est tout petit et un peu ridicule...

 

Quand on s’adresse à des enfants, y a-t-il une angoisse à ne pas réussir à passer d’une génération à l’autre ?

C’est une question fondamentale. L’humour évolue, ce qui fait rire aujourd’hui ne fera peut-être pas rire demain. Pour donner toutes les chances à mon personnage, je lui donne un univers qui lui est complètement personnel. Par exemple, peu importe qu’il n’ait pas une télévision qui ressemble aux TV de 2011, qui sont toutes plates. Parce que si je commence à dessiner des TV de 2011, en 2014, la série sera complètement has been. Il en va de même pour tous les objets, téléphones, consoles ou bornes d’arcade qui n’existent que dans cet univers parallèle au nôtre qui est celui de la série. Je suis convaincu qu’il serait fatal d’essayer de moderniser l’univers en essayant de se rapprocher de la mode et des designs actuels. J’essaie d’être intemporel et de marquer le moins possible les décors, pour cette raison.

 

 

PS : le titre fait bien entendu référence aux « Blorks », créatures monstrueuses qui pullulent dans les jeux vidéos favoris de Kid Paddle, et même dans sa chambre (sous forme de figurines).

mercredi 5 janvier 2011

Boutanox, prix SFR Jeunes Talents BD strips 2010

L’édition 2010 du concours SFR Jeunes Talents BD strips 2010 était présidée par Christian Binet, pilier de Fluide Glacial et auteur des Bidochon. C’est Boutanox, né en 1982 et animateur pour le Centre Paris Lecture, qui remporte le concours.

 

 

 

- Pourquoi avoir participé au concours de strips SFR Jeunes Talents 2010 ?

En fait, je n’y suis pas pour grand chose : c’est l’équipe de SFR jeunes talents qui m’a contacté après avoir vu mon blog, pour me proposer d’y participer. Etant donné qu’un strip ne représente pas une masse colossale de travail (je ne sais pas si j’aurais participé à un concours qui demandait de dessiner 50 planches), je me suis décidé à tenter le coup. Il va falloir que les choses arrêtent de me tomber toutes crues dans le bec, ça en devient gênant…

 

- Quel est ton parcours de dessinateur, pourquoi, pour qui dessines-tu ?

À l’origine, je dessine surtout pour moi. Jean Ferrat disait « Je ne chante pas pour passer le temps » ; moi, quand j’étais au collège et au lycée, c’était clairement pour passer le temps, parce que je n'envisageais pas de passer des heures à m'ennuyer alors que j'avais un crayon et du papier. Etant donné que dessiner était un acte transgressif, je n’ai pas voulu en faire une obligation en suivant des études artistiques, et j’ai continué à gribouiller sur des coins de feuilles pour faire marrer mes copains ; ça fait juste un an que, en ouvrant un blog, je me suis mis à dessiner pour des gens que je ne connaissais pas…

 

- Comment as-tu choisi le strip que tu as présenté au concours ?

J’ai repris l’idée d’un dessin que j’avais fait en réponse à une réflexion d’un enfant, entendue à mon travail, pendant une action lecture sur une école. Il avait dit « L’homme préhistorique a inventé la musique parce qu’il s’ennuyait et n’avait pas la télé ». J’ai essayé d’imaginer à quels jeux pouvaient jouer deux hommes de Cro-Magnon quelconques… Si un jour ces strips sont édités en album, promis, je retrouve le gamin et je lui donne un pourcentage.

 

- Etre lauréat du concours SFR Jeunes Talents t'a permis de rencontrer Christian Binet, l'auteur des Bidochon. Quel souvenir garderas-tu de cette rencontre ?

Quand je suis arrivé devant le café où devait avoir lieu la rencontre, j’avais un peu le trac, je suis resté fumer une clope avant de rentrer ; il y avait, devant la porte, un monsieur avec un chapeau qui fumait un cigare. J’avais déjà vu Christian Binet en photo, il me semblait bien que c’était lui ; je me suis donc avancé timidement : « Euh… Vous êtes Christian Binet ? » Heureusement, c’était bien lui, sinon j’aurais eu l’air con. Du coup on a commencé à discuter devant la porte, et toute la rencontre a été comme ça : informelle, détendue, y compris avec les autres personnes qui étaient présentes. On a parlé  BD, dessin, de choses et d’autres… Je n’avais pas l’impression d’être « le petit anonyme qui a gagné le droit de rencontrer une star », c’était juste une discussion très sympathique avec un grand professionnel dont j’apprécie énormément le travail. C’était instructif, enrichissant et agréable. En plus l’équipe de SFR Jeunes Talents m’a payé une bière.

 

 - Passée la satisfaction d'avoir eu ton strip publié dans Zoo n°29 et dans Libération, quels sont tes projets pour valoriser ce Prix ?

Déjà, avant de savoir que j’avais gagné, j’avais décidé de dessiner la suite de « L’Âge de Pierre » : j’en suis à la troisième planche, et j’ai bien l’intention de continuer. Ensuite, ce prix peut me servir de sésame pour replacer mes dessins à droite à gauche : j’ai d’ailleurs prévu d’aller, pour la première fois, traîner mon book à Angoulême… Toujours est-il que la meilleure valorisation qui puisse être, c’est que ça me donne envie de continuer, ça me donne confiance en mon hypothétique et potentiel avenir en tant que dessinateur de BD. Je ne dessine plus pour passer le temps…

 

Pour en savoir plus : Les réflexions inutiles de Boutanox, http://boutanox.blogspot.com

mercredi 1 septembre 2010

Les Bidochon au four (solaire) et au moulin (à poivre)

Après le téléphone portable et Internet, les Bidochon continuent d’explorer les nouvelles technologies, et cherchent le confort dans les gadgets vendus par correspondance. Christian Binet, qui met en scène ce couple de Français si typiques depuis trente ans, commente pour nous le nouvel album…

 

Dans le tome 20, les Bidochon sont confrontés à un certain nombre de gadgets plus ou moins farfelus…

Christian Binet : Farfelus, c'est vous qui le dites. La plupart existent réellement ! Le plus drôle, c'est que les rares objets que j'ai inventés pour l’album ne sont pas les plus improbables. Par exemple, le parasol bronzant qui laisse passer les UV existe pour de bon !

 

La véritable star de l'album, c'est le moulin à poivre électrique éclairant !

Un jour, il y avait un orage et une panne de courant. Cela m’a inspiré l’anecdote de Robert Bidochon, ne possédant que ce poivrier pour toute lampe de poche, et changeant ses plombs en saupoudrant de poivre tout son intérieur. C'est un objet que j'utilise plusieurs fois dans l'album, car il est à la fois absurde (qui peut bien avoir besoin d'éclairer son steak moment de le poivrer ?) et très répandu.

 

Pour la première fois, dans cet album, vous avez glissé une touche de couleur…

C'est un petit truc en plus pour le tome vingt. Dans l'album, ce sera fluorescent, ça va être éblouissant ! Mais n'allez pas croire que c'est le début d’albums en couleurs. Le noir et blanc me convient très bien.

 

Où cherchez-vous les thèmes des albums ?

Je ne les cherche pas vraiment. C'est la vie quotidienne qui me les apporte sur un plateau. Des sujets d'albums, j'en ai presque trente d'avance. C'est autant de tiroirs dans lesquels j'accumule des éléments au fur et à mesure que viennent les idées. Il y a certainement des thèmes que je n'aborderai jamais. Un bon thème nécessite d'être assez ouvert pour être développé sur 45 pages. L'album sur Internet m'avait posé ce problème : après une première histoire, j’étais resté bloqué pendant six mois. 45 pages avec deux personnages derrière un écran d'ordinateur, cela risquait d'être monotone. Puis j’ai trouvé un système pour ouvrir l’espace : puisque Internet apporte tout chez soi, je me suis mis à faire apparaître dans leur salon tout ce qu'ils voient sur l'écran.
Les thèmes naissent comme ça. J'y réfléchis longtemps avant. Là, suis en train de préparer le prochain album, qui sera encore une fois dans l'air du temps, puisqu'il s'agira d'écologie et de « protection de la planète ». Je me regarde donc ce qui se fait, je fais mon marché. Les toilettes sèches ou le compost avec des vers, le tri sélectif... Il y a de plus en plus de sujets possibles autour de cette thématique.

 

Dans les premiers tomes, les Bidochon suivaient le parcours type du ménage qui s'installe dans l'existence. L’expérience de la parentalité en moins, puisque Robert est stérile…

C’est vrai, les Bidochon ne peuvent pas avoir d'enfants, mais on pourrait leur en confier temporairement. Ce serait amusant de confronter le goût de la routine de Robert avec des éléments perturbateurs comme des enfants. Ne serait-ce que pour la bagarre autour de la possession de la télécommande de la TV !

 

Quand vous les avez créés il y a trente ans, vous étiez nettement plus jeune que vos personnages. À présent, vous êtes plus âgés qu'eux. Ceci a-t-il un impact sur le regard que vous portez sur les Bidochon ?

Ce qui change le regard, ce n'est pas l’âge, c'est l'expérience qu'on a pu acquérir avec le temps, en s'interrogeant sur l'humanité, la vie, la mort. Quand on est jeune, on schématise beaucoup, on emploie beaucoup de clichés. En vieillissant, on apprend à connaître les gens, on s’intéresse à ce qu’ils font, on les écoute. La perception qu'on a des autres devient plus subtile. Les Bidochon sont devenus plus sympathiques au fur et à mesure à cause de cela. Parce que finalement, ce sont des gens simples qui ne font de mal à personne.

 

Les Bidochon, T20 : Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès

Fluide Glacial, 48 p. N&B, 10,40€

 

vendredi 2 juillet 2010

2 expressos : Takahama nous tient au jus

Avec la quête d’un dessinateur français à la recherche d’une Japonaise rencontrée dix-sept ans plus tôt, Kan Takahata, la dessinatrice de Mariko Parade, Kinderbook ou L’eau amère, nous convie dans 2 expressos à un nouveau récit intimiste, sur fond de confrontation entre deux cultures. Un p’tit noir et blanc bien corsé !

 

 

Comment êtes-vous devenue dessinatrice de manga ?

Kan Takahama : C’est une succession de coïncidences. Quand j’étais étudiante aux Beaux-arts, lors d’une soirée on m’a mise au défi de raconter une histoire en manga. À mon insu, une amie a envoyé cette histoire à un éditeur japonais, qui m’a recontactée.

 

Vous intégrez alors le magazine Garo, réputé en Europe pour avoir été le titre phare des mangas  du genre Gegika [histoires pour adultes, dans une veine alternative ou artistique], deux ans avant que ce titre ne s’arrête. Quelle était l’ambiance dans ce magazine, pendant ces dernières années ?

Comme j’étais débutante, travailler pour Garo a été une expérience très enrichissante d’un point de vue personnel. Mais ça a été une période difficile sur le plan financier, car j’étais sur un strict régime de droits d’auteurs. Mes seuls revenus étaient liés à la vente de mes livres, et la publication dans le magazine ne me rapportait rien. Par la suite, j’ai été beaucoup plus vigilante quant aux conditions financières qu’on me proposait ! Comme Garo à l’époque était en perte de vitesse, la rédaction était encore plus exigeante sur la qualité des histoires publiées. Cela m’a donc donné beaucoup de rigueur, même si je garde le souvenir d’années difficiles d’un point de vue financier.

 

Qui défend le genre Gegika, depuis que Garo a disparu des kiosques ?

Le staff qui faisait Garo a fondé un nouveau magazine, AX, avec à peu près les mêmes objectifs artistiques.

 

Après la disparition de Garo, comment avez-vous rebondi ?

J’ai fait la rencontre de Frédéric Boilet, un dessinateur français de manga installé au Japon. Il  m’a proposé de venir avec lui au festival d’Angoulême, en 2003, et qui m’a fait rencontrer les éditeurs de Casterman, avec qui je travaille depuis. Au Japon, le système éditorial est assez différent. J’ai deux éditeurs qui suivent mon travail mais ils ne sont pas affiliés à une maison d’édition. Ce sont plus des agents artistiques, chargés de proposer mes pages aux maisons d’édition. En conséquence, mes livres sont publiés sous une grande variété de labels.

 

La postface de 2 expressos donne l’impression que ce livre a été commandé par Casterman. Est-ce le cas ?

Tout à fait. La proposition de Casterman consistait surtout à tenter la publication simultanée d’une œuvre en France et au Japon. J’ai pris du retard mais j’avais à cœur d’aller au bout de la démarche. Pour ce qui est de l’histoire, Casterman m’a laissé carte blanche, et on m’a laissé travailler à mon rythme, sans la moindre pression.

 

Un mangaka sans pression, cela existe, vraiment !?

Au Japon, seuls les grands auteurs bénéficient d’une certaine aisance. Pour les jeunes auteurs, c’est bien plus rare. Le fait d’avoir une liberté totale dans le scénario est encore plus atypique. Parmi mes amis mangakas, aucun n’a partagé cette chance que j’ai eue de pouvoir être totalement libre du contenu de son livre.

 

2 expressos nous fait suivre la rencontre entre un dessinateur français et les habitants d’un village japonais. C'est un thème que vous avez choisi parce que le livre allait être publié en France ?

Pas uniquement. Je voulais aussi placer l’intrigue dans un milieu rural japonais, parce qu’à l'époque, je venais de rentrer chez ma mère qui habite à la campagne. De plus, je trouve que les relations humaines sont plus intenses dans les villages que dans les villes. 

 

Dans Mariko Parade, vous évoquiez la cérémonie du thé. Dans ce nouveau livre, vous mettez en scène un barman japonais incapable de servir un café correct à ses clients… et qui aura besoin d’un mentor européen pour lui apprendre l’art du café !

En effet, je n’y avais pas prêté attention. En tant que Japonaise, le thé fait partie de ma vie, j’en bois quotidiennement. À l’inverse, il n’y a pas de cérémonie du café mais les Japonais sont de plus en plus curieux de cette boisson. Et effectivement, si Mariko Parade expliquait aux Occidents comment boire le thé, ce livre-ci initie les Japonais au café à la française, tout en montrant aux Français quelle peut être la vision des Japonais sur cette boisson.

 

Vous nous faites découvrir le « yakudoshi », une superstition japonaise selon laquelle les hommes et les femmes traversent deux années maudites au cours de leur existence. Pour les hommes, 25 et 42 ans ; pour les femmes 19 et 33 ans. Comment êtes-vous en train de traverser votre année maudite, vous-même ?

Je viens juste de sortir d’une phase de dépression. J’ai divorcé d’un mari qui était alcoolique. J’ai donc eu plus que ma part de malheurs, ce qui me dispense d’en rajouter pendant le yakudoshi (l’année maudite). Au Japon, tout le monde prend le yakudoshi à la légère… jusqu’au moment d’y être. Quand on est en plein dedans, la culture prend le dessus et c’est une source d’inquiétude. La culture japonaise conseille aux mamans d’offrir à leurs filles, pendant le yakudoshi, un objet long et fin : un bracelet, une ceinture ou un collier. Ma mère m’a offert un collier, que je porte régulièrement, parce que je l’aime bien, et peut-être aussi pour conjurer le mauvais sort.

Ce n’est pas uniquement de la superstition. Au Japon, une femme qui, à 33 ans, n’est pas mariée ou n’aurait pas trouvé une stabilité professionnelle, se trouve de fait dans une situation sociale pénible. Et pour les hommes, 42 ans est l’âge auquel une certaine fatigue physique survient, où la question de l’accomplissement professionnel se pose le plus. Le yakudoshi est l’année de tous les malheurs, surtout pour ceux qui n’ont pas réussi à s’accomplir avant cette échéance ! C’est une année de bilan, où on se demande ce qu’on a fait de son existence… Ce questionnement peut se révéler assez angoissant.

 

Un autre passage remarquable, dans le livre, c’est quand Michihiko explique à son comparse français pourquoi les Japonaises chérissent autant les produits de marque… Porter un produit de luxe traduit le besoin de se sentir plus belle, ce qui semble naturel. Ce qui m’interroge, c’est que les Japonaises se sentent actuellement dans l’obligation d’accumuler les objets de marque, faute de quoi elles perdent toute confiance en elles. Je n’ai pas d’explication à ce sujet ! Par ailleurs, leurs maris ont tendance à acheter plusieurs fois le même article. Cela peut paraître bizarre aux Occidentaux, mais au Japon, le vrai signe de richesse, c’est de posséder plusieurs fois la même chose. C’est une mode qui est apparue pendant la bulle spéculative des années 1990-91. Les riches ont commencé à montrer leur fortune en achetant les produits de luxe en plusieurs exemplaires. Le phénomène s’est poursuivi, comme une sorte de quête de la perfection et comme le moyen de prouver qu’on est comblé matériellement.

 

Quelques mots à propos de votre prochain livre ?

J’aimerais raconter, sous forme d’album couleur et dans un format franco-belge, mon existence au cours des cinq dernières années. C’était une période trouble, que j’ai vécue comme une spirale infernale. Tout n’a pas été triste, mais tout m’a paru sombre ! Et pour la suite, j’ai en stock quelques projets d’histoires longues, qui ne peuvent pas être développées en one-shot.

 

 

Remerciements à Julian Thoyer pour la traduction

 

samedi 1 mai 2010

Y'a bon Libon !

Retranscription d'interview de Libon, avec la participation de Capucine

 

Quelle formation as-tu suivie ?
Libon : Au départ, je suis concepteur graphique, diplômé de l’EPSAA. En sortant de l'école et j'ai tout de suite trouvé du boulot dans les jeux vidéo, parce que je faisais du graphisme sur ordinateur depuis que je suis tout petit. Je suis resté dans ce milieu pendant cinq ou six ans, avec une petite incursion dans le web design. Mais j'avais envie d'autonomie pour mes projets et j'ai donc arrêté le jeu vidéo, domaine qui nécessite de travailler en équipe. Mon arrivée dans la BD correspond au besoin de pouvoir raconter des histoires, de les dessiner et de tout gérer tout seul.

 

Comment as-tu géré la transition entre ton activité salariée et un statut d'auteur ?
J'avais mis un peu d'argent de côté. Et Capucine, ma compagne qui est elle aussi dessinatrice et auteur, travaillait. C'était donc moins casse-gueule que si j'avais fait cette rupture tout seul. J'ai peut-être eu de la chance, mais j'ai réussi à m’en sortir assez vite.

 

Tu as commencé par quoi en bande dessinée ?
Par le Psikopat. C’est Carali qui le premier, m’a ouvert ses colonnes et m’a pris des planches, comme il l'a fait avec plein de gens. J'ai commencé par illustrer des nouvelles d'Olivier Ka, et proposer quelques gags en une planche. Ensuite j’ai un peu participé au magazine Tchô, mais on m’y reprochait de faire trop proche de Fluide Glacial. J’ai envoyé des planches à Thierry Tinlot, rédacteur en chef de Spirou à cette époque. C’est ainsi qu’ont commencé les aventures de Jacques [Jacques, le petit lézard géant, 3 tomes parus chez Dupuis NDLR].

 

Jacques ne s’appelait pas encore comme ça, au début…
Je l’avais appelé Claude Zilla… mais on s’est aperçu que ce nom existait déjà en littérature jeunesse ! On a donc changé de nom en catastrophe. Je ne voulais pas lui donner un nom de mascotte, je voulais qu’il ait un vrai prénom, comme quelqu’un. D’où Jacques. Jacques est un petit lézard à la con, comme on en voit sur les murs quand il fait beau. Au cours d’une expérience nucléaire secrète, prévue pour rester très discrète, Jacques s’est pris une toute petite bombe atomique sur la tronche. Et à la suite d’une mutation, il est devenu un petit peu géant. C’est un peu l’histoire de Godzilla, mais en mini. Du coup, il parle et marche, et pense (un peu). Lui est content, mais il fait peur à tout le monde (sans s’en apercevoir).

 

Et comment es-tu passé chez Fluide Glacial ?
C’est Thierry Tinlot (devenu entre temps rédac-chef de Fluide) qui m’a rappelé. Il m’a demandé si j’avais un truc plus adulte à lui proposer. J’avais justement envie de raconter les aventures d’un gros con super branchouille. Ça a donné Hektor Kannon. Au début, c’est un personnage à qui je voulais faire subir les pires choses… et finalement, il est resté débile, mais sans jamais être méchant. Et je ne suis pas non plus très méchant avec lui. Hektor est juste devenu quelqu’un de complètement irresponsable. Quand il a une idée, elle est forcément bonne, et il y va à fond, sans jamais de demander s’il y aura des conséquences.

 

Ton trait et tes couleurs sont particuliers. Ton « style » est le fruit d’une recherche ?
Pas réellement. Le dessin, c’est un peu comme l’écriture. On peut bien sûr essayer d’imiter l’écriture de quelqu’un, mais chacun de nous possède une écriture « normale », qui lui est propre. Je n’ai pas travaillé mon dessin en termes de recherche graphique. Mais les choses évoluent d’elles-mêmes. Pour élaborer le premier album de Jacques le petit lézard géant, j’ai dû redessiner les deux premières histoires. Je me suis alors rendu compte que la figure de Jacques avait doublé de taille dans l’intervalle. Cela s’explique par le fait que toutes les expressions de Jacques partent de sa bouche.

Je crois aussi que mon souci n’est pas tant le dessin lui-même, que l’envie que les personnages « jouent » bien. Il m’arrive d’ailleurs de changer quelques mots dans une bulle, pour que le texte corresponde mieux à une expression de visage particulière sur un dessin. Mes histoires, je les imagine comme au Muppet show, c'est-à-dire filmées sur une scène, depuis le public. Je ne fais donc pas vraiment de placements caméra originaux. Il m’est arrivé de tenter des plongées ou contreplongées, mais ça apportait plus de confusion à l’histoire que d’intérêt… J’ai donc vite laissé tomber.

 

Tu es amené à te poser plus de questions, quand tu dessines sur scénario, comme pour la série Animal Lecteur, que lorsqu’il s’agit de ton histoire ? Ou l’inverse ?
Non, c’est exactement pareil. Mais en réalité, Sergio Salma et moi avons exactement la même façon de faire du scénario : en les dessinant. Je ne passe jamais par une pure phase de texte, je dessine mes histoires, ça me permet de voir immédiatement si ça marche ou non.

 

Et pour les couleurs ? Ta palette de couleurs est très personnelle…
Là, en revanche, cela résulte effectivement d’une recherche. Je suis incapable de faire des couleurs à la main, et je n’aimais pas du tout le résultat des aplats posés à l’ordinateur, je trouvais que ça arrachait les yeux. J’ai donc longtemps cherché comment faire des couleurs à l’ordinateur, qui soient compatibles avec mes dessins : j’avais l’impression qu’il me fallait des couleurs pas tout à fait nettes, je trouvais que ça correspondrait mieux à mon trait. Finalement, j’ai scanné de vieux papiers, des pages de gardes d’encyclopédies du 19ème siècle un peu marquées par les années, et j’ai fusionné avec des aplats… Le grain, les tâches, les nuances de couleurs, qui viennent perturber l’aplat et le rendre moins électronique,  sont nés de cette façon. Et pour ce qui est de la palette, comme je n’aime pas les couleurs froides, je corrige en décalant la balance des couleurs.

 

La série Jacques étant achevée au troisième tome, qu’est-ce que tu proposes à Spirou, pour la remplacer ?
J’avais fait un mini-récit, Les cavaliers de l’apocadispe, qui raconte les bêtises de trois petits gamins aussi irresponsables qu’Hektor Kannon. Je vais retourner dans cet univers.

L’univers d’Hektor Kannon, les vernissages, la branchitude, le hype… c’est un monde dont tu fais partie ?
J’habite dans le onzième arrondissement de Paris, il y aurait donc matière à observer, mais ce n’est pas mon monde. J’ai très peu de rapport avec des gens branchés, et Hektor Kannon n’est pas un témoignage sociologique. Ce que je cherche, c’est à lui faire faire les choses les plus débiles possibles. Je ne vais jamais aux vernissages, je n’ai pas d’amis bobos... Tout est fantasmé.

 

Combien de temps ça prend, pour faire une histoire d’Hektor Kannon ?
Le plus long, c’est de peaufiner le scénario et les dialogues. La phase de dessin elle-même est assez rapide.

 

Ta troisième série actuelle, Tralaland, fait elle aussi l’objet d’une prépublication dans un magazine jeunesse de Bayard, BDlire. Tu as un attachement particulier à la presse, il te semble plus simple de communiquer avec une rédaction plutôt qu’avec des éditeurs ?
J’aurais sûrement des difficultés à bosser pendant un an sur un même projet, dans un contexte éditorial cadré et précis. Je préfère avoir plus de variété, c’est ce que me permettent les magazines.

 

Quelle est le pitch de Tralaland ?
C’est une série jeunesse qui fonctionne un peu sur le principe d’Alice au pays des merveilles. On y suit un gamin un peu bagarreur, qui vit dans les terrains vagues et joue à la baston avec ses copains, qui se retrouve dans un pays enchanté, où c’est le bonheur à tous les étages, il y a des arcs-en-ciel et tout le monde est content. Mais pour lui, tout cela est très anxiogène, et il cherche à tout prix à rentrer chez lui. Il tombe sur deux personnages : Bob, qui est un savant sans tête, et Bisou le loup, qui est con comme un balai.

 

Tralaland est vraiment l’archétype de la série « tout public », qui peut plaire à tous les âges…
Je ne pourrais pas faire une histoire qui m’ennuie à lire. Donc même si je fais des histoires pour les enfants, il faut d’abord qu’elles me fassent rire moi.

 

Comment distingues-tu une histoire jeunesse (ou tout public) d’une histoire pour les adultes ?
Par les thèmes. Un personnage bourré à la coke, ça ne peut pas faire marrer un enfant de six ans. En même temps, au départ, Jacques n’était pas prévu pour Spirou, c’est une histoire que je destinais à Fluide Glacial. Mais je n’ai rien eu besoin de censurer, à l’exception d’une bulle, où des clochards vociféraient des insultes ahurissantes. Je me suis contenté d’agrandir le texte, pour qu’on ne puisse rien lire de précis… Finalement c’est presque pire ! En tout cas, je ne sais pas comment il faut « cibler » un public. C’est pourquoi mon réflexe est toujours d’écrire les histoires pour moi-même.

 

Quelles sont les circonstances de la naissance de la série Animal Lecteur, scénarisée par Sergio Salma ?
C’était à une réunion chez Spirou, je me suis retrouvé assis à côté de Salma, qui m’a expliqué le concept. Le thème me plaisait, c’est comme ça que nous avons démarré. Sergio dessine ses strips, de façon d’ailleurs assez détaillée. Et du coup, je me contente souvent de réinterpréter une scène, avec mon propre dessin. Il m’arrive souvent de m’inspirer de ses dessins pour imaginer les visages des personnages. Le résultat, c’est que c’est un peu comme si on avait vu la même personne, que chacun dessinait à sa façon.

 

Capucine et toi avez fait parti de la toute première vague d'auteurs de BD sur le web, les précurseurs des BDblogs…
Ca s’est fait par hasard. A l’époque où Mélaka avait commence son blog, pour pouvoir y faire des commentaires, il fallait soi-même ouvrir un blog. On s’est donc retrouvés avec un blog, sans trop savoir quoi en faire. Et comme nous avions un espace à disposition, c’était dommage de ne pas en profiter. En même temps que ça ne correspondait pas à un besoin, car nous avions déjà un site, turbolapin. Où, d’ailleurs, nous avons fini par rapatrier le blog.

 

Vous mélangez vos dessins ?
Capucine :
On a fait ça pour la première fois aux 24 heures de la BD. Libon et moi nous sommes inscrits sous une identité commune, en tant que « Dominique Boostopoulet ». Notre histoire a été reprise dans le collectif Boule de neige, [paru chez Delcourt, coll. Shampooing NDLR]. Libon crayonnait, moi j’encrais, et il terminait le travail en salissant un peu mon encrage avec des ombres.

Libon : Tout cela fonctionnait assez bien, c’est pourquoi nous avons eu envie de continuer. Ce qui a donné Sophia, une libre improvisation démarrée en 2007, qui fera prochainement l’objet d’un recueil chez Shampooing.

 

Sophia, en quelques mots ?

Libon : Un jour Capucine a débarqué avec Barbarella [de JC Forrest, NDLR] sous le bras. Elle m’a demandé : « Tu pourrais m’écrire une histoire comme celle-là ? ». « Bah oui », j’ai répondu. « Mais il faudrait qu’il n’y ait que des filles, parce que je n’aime pas dessiner les garçons ». Finalement, nous faisons le scénario à deux. Je crayonne. Capucine encre. Le livre reprend un peu le format des pulps, des romans de gare. Ca se passe à Paris en 1870.

Capucine : Sophia, c’est un mélange entre Angélique, marquise des Anges et Barbarella. L’héroïne est une sorte de beauté fatale qui doit sauver Paris. C’est drôle, mais présenté sous une forme de récit d’aventure. C’est totalement absurde, avec une absence dramatique et pitoyable de documentation, qui tranche avec la quantité des rebondissements. Nous allons terminer l’histoire en juin, et ça devrait sortir en librairie en septembre 2010.

 

Propos recueillis par Olivier Thierry et Jérôme Briot

lundi 22 février 2010

Mutafukaz, interview de Run

Mutafukaz 3, couvertureMêlant allègrement super-héros, yakuzas, lutteurs mexicains et envahisseurs infiltrés, Mutafukaz, avec son rythme survolté et sa façon unique de zapper d'un style à l'autre, de passer d'une inspiration comics à une séquence manga, avec son histoire parano-mystique et déjantée, est une série parmi les plus remarquables du moment. 

Et pourtant Run, son auteur, a essuyé dix ans de refus et d'obstructions diverses. Dix ans, pendant lesquels il lui a fallu faire preuve d'une patience obstinée, avant de rencontrer enfin un éditeur à la démesure de ce projet inclassable et génial. Nous avons rencontré celui que tout le monde présente comme une sorte de Quentin Tarantino de la bande dessinée !




Dans la préface de Mutafukaz, tu expliques que cela fait une dizaine d'années que tu travailles sur ce projet… Quelle est l’origine de la série ?
Run : C’est simple. Je bossais pour une boite multimédia, et j’avais ce projet en tête au moment d’y entrer. C’était une société en pointe des techniques flash, au tout début, à l’époque où les internautes se connectaient avec des modems 28k… Je bossais sur un jeu interactif, « Banja ». Et je faisais mûrir Mutafukaz en parallèle. D'ailleurs à l'époque il ne s'appelait pas encore comme ça, mais « Burning Head & Motherfucker ».

 



Entre l’idée initiale, et le livre, il y a eu de grandes fluctuations ?
On était dans un studio multimédia, j’avais des collègues qui faisaient de la 3D. Au bout d’un moment, je ne me sentais plus très à l’aise, parce que j’étais entré dans cette boite pour développer mon projet, et que ça ne les intéressait pas vraiment. J’avais demandé au boss cinq mois, pour faire un trailer animé de 7 minutes, en 2D/3D, un court métrage qu’on peut voir sur le site. Nous avons bossé à cinq sur ce trailer. J’espérais que ça aiderait le projet à se construire, dans une voie audiovisuelle, sous forme de série d’animation… Mais finalement, ça n’a été utilisé que comme plaquette commerciale, pour montrer le savoir-faire technique de la boite. Résultat, ça nous a juste amené à faire de la prestation de trucs à la con… J’ai fini par quitter la structure, en me disant que j’allais faire mon truc en solo, sous forme de bande dessinée. Seulement, ça n’a pas été si simple, car mes chers ex-employeurs avaient déposé les droits de mon projet ! J’ai donc dû patiemment attendre qu’ils… ferment. Ce qui n’a pas été trop long, le climat s’était dégradé, et au moment où je suis parti, les directeurs artistiques démissionnaient les uns après les autres. 
Une fois mes droits récupérés, j’ai pu commencer à faire une tournée des maisons d’édition, qui m’ont tous refusé ! Entre 1998, date des tout premiers coups de crayon, et 2006, il y a eu tout ça : l’animation, le départ, l’attente, les refus… et voilà.


Tu es passé par une phase d’édition sur le web, pour avoir autant de fan arts dès la fin du premier tome ?
Le site http://www.mutafukaz.com a été créé en 1999, avec des études de personnages, l’animation, quelques dessins… Pas grand-chose, mais assez pour que le projet soit un peu connu quand même.

Quelles sont les circonstances de ta rencontre avec Ankama ?
J’ai un pote qui cherchait du boulot, à qui j’ai servi de chauffeur pour l’emmener à un entretien chez Ankama. Il se trouve que Tot [un des créateurs d’Ankama, NDLR] connaissait Mutafukaz, grâce au trailer animé. Quand je lui ai dit que je cherchais une maison d’édition, il m’a répondu que lui cherchait à faire une maison d’édition ! Je suis arrivé dans la structure au moment où Ankama éditions venait juste de sortir l’Art-Book Dofus, et le tout premier tome du manga. À cette époque, tout était en cours de construction, il n’y avait même pas encore de diffuseur… Ca ne m’intéressait pas forcément de lancer Mutafukazchez un éditeur en lancement, j’avais très peur que ça reste à un niveau régional. 
J’ai appelé Stan (de Stan et Vince), qui m’a conseillé de tenter le coup, en me disant que je n’avais rien à perdre : avec un jeune éditeur, il y avait des chances pour que mon titre soit soutenu, même si ce n’était pas un succès immédiat. Ca m’a donné à réfléchir… et puis le contact avec Tot était vraiment excellent. C’est quelqu’un qui a, pour Ankama éditions, une ambition esthétique avant tout, avant même de se préoccuper de rentabilité économique.

Concernant Mutafukaz, qualité artistique et potentiel économique ne semblent pas incompatibles... 
Euh ! Maintenant que ça marche, c’est facile à dire. Mais on m’a longtemps regardé comme un extraterrestre, qui proposait un projet invendable. 

C’est la nouveauté, qui faisait peur ?
C’est surtout le genre de projet qui coûte cher à réaliser. Le premier tome de Mutafukaz n’a pas été conçu dans une recherche de rentabilité, Tot cherchait avant tout à réinvestir les revenus du jeuDofus dans des projets qui contribuent à l’image d’Ankama. Nous devons être la seule maison d’édition française qui se permet de faire des livres avec un seuil de rentabilité aussi haut. Tot m’a confié les rennes d’Ankama édition assez rapidement, c’est un métier que je découvre au fur et à mesure, surtout dans ses aspects fabrication… J’ai fait quelques bourdes.

Par exemple ?
Comme j’étais concentré sur différentes choses que je maîtrisais mal, j’ai envoyé le mauvais fichier à l’éditeur pour It came from the moon[Mutafukaz, tome 0]. Résultat, on a été obligés de mettre au pilon tout le premier tirage : c’était blindé de fautes d’orthographe, ce n’étaient même pas les bonnes images… 

Comment décrirais-tu Mutafukaz ?
Mutafukaz, c’est deux ados un peu losers, confrontés à une situation qui les dépasse. Viennent se greffer des anecdotes et des personnages secondaires. Mes deux références sont une nouvelle de Stephen King, L’invasion de Los Angeles, où un personnage est capable de voir des extra-terrestres, à cause de son cancer de la gorge, et Les envahisseurs. Mutafukaz, c’est un peu ce genre d’histoire, avec une trame un peu ringarde et parano, où le pouvoir a été infiltré par des extra-terrestres à forme humaine, et une société secrète d’initiés, qui forment un contrepouvoir quand il faut défendre l’humanité en péril : les luchadores de la Lucha Ultima. 
Mais à la limite, l’histoire est secondaire, c’est plus un scénario prétexte que véritablement une histoire par laquelle je suis porté. Ce qui m’intéresse, c’est de créer la surprise visuellement, avec des ruptures graphiques fortes dans le style de dessin, dans l’encrage et la colorisation. Cette composition en chapitres faisait partie de mon concept de base.


La Lucha Ultima, dernier rempart contre la menace extraterrestre !Avez-vous envisagé de bosser avec les auteurs de la série Lucha Libre, sur un cross-over Lucha Ultima contre les Luchadores Five, à la manière de ce qui se fait dans les comics américains ?
Quand nous avons eu vent d’un projet similaire porté par les Humanos, au moment de la sortie de Mutafukaz, c’était la panique. Ankama éditions démarrait tout juste, on s’est dit qu’on était foutus. Tot a contacté Jerry Frissen pour lui proposer de mettre des passerelles entre les univers Mutafukaz et Lucha Libre, ou au moins de glisser des clins d’œil ou des pubs croisées, pour amener les lecteurs de Mutafukaz vers Lucha Libre et vice-versa. Mais finalement ça ne s'est pas fait, et il n'est pas certain qu'une rencontre entre les deux univers narratifs, qui ne sont rattachés que par une référence commune à la lucha libre, ait un sens.
 

Qu'est-ce qui te plait tant dans le catch mexicain ?
C'est un sport très acrobatique, super speed. Ça se passe en trois rounds. Il faut deux rounds vainqueurs ou une humiliation totale de l'adversaire, qui consiste soit à le démasquer soit à lui tondre les cheveux s'il n'a pas de masque. Le côté masqué, qui est à présent devenu du folklore, vient au départ des guerriers aztèques et mayas, les guerriers Aigle et Jaguar. Je trouve dommage qu'en ce moment les gens s'enflamment sur la lucha libre et que ça devienne une esthétique à la mode, qui fasse de beaux habillages pour des émissions de TV, sans réellement s'intéresser à ce que c'est.


C'est ce regret qui vous a incité à éditer Los Trigres del Ring ?
Ce livre essaie de remettre les choses en place. Il parle un peu de la lucha libre aujourd'hui, mais également des origines de cette discipline, dans les années 30 jusqu'à l'explosion dans les années 70, avec les bandes dessinées etc. C'est également pourquoi dans It came from the moon, je me suis attaché à décrire le match de catch de façon très détaillée, avec des prises authentiques et le vrai nom des coups. Je l’ai préparé avec des catcheurs pour que ça fasse encore plus vrai. J’ai fait mon découpage, et je suis allé voir les gars en leur demandant ce qui était crédible ou non. Ensuite les catcheurs ont reproduit sur le ring le combat qu'il y a dans la BD.

Honnêtement, ce travail scrupuleux de documentation passe un peu inaperçu… Peut-être à cause du côté foisonnant et des nombreux changements de style qu'on trouve dans tes albums.
Ah, mais aucune scène n'est faite à la légère. Quand je bascule en style manga, je respecte les codes des films de samouraï. Il y a des petits détails qui n'intéressent que moi, mais j'ai besoin d'avoir cette précision. Sans ce travail de documentation et cette intégrité dans mes planches, si je vendais la lucha libre sans savoir ce que c’est, j’aurais l’impression d’être un imposteur. 

Une autre composante forte de la saga tient au sentiment mystique qu'on y trouve. Pour cela aussi, tu t’es beaucoup documenté ?
Je suis athée ; ou plutôt agnostique. Le rapport à la religion est quelque chose qui me hante depuis toujours, que je distille au compte-gouttes dans Mutafukaz car je n'ai pas envie d'arriver avec de gros sabots, avec un message sur le bien et le mal. Beaucoup d'histoires tournent de toute façon autour de la Bible, ou s’en inspirent. D'une certaine manière, Jésus est un des premiers super héros de l'histoire des hommes.

Au départ du projet, Mutafukaz a été conçu pour être une série animée. Ankama à acheté la chaîne de télévision No Life. Ta série commence à prendre de l'ampleur. Ankama dispose de certaines réserves financières pour investir… Y a-t-il un projet d'animation dans les cartons ?
Ce n'est pas inenvisageable, mais je préfère me concentrer sur ce que je fais plutôt que d'exploiter le filon. Si Mutafukaz doit devenir un jour une série d'animations il faudra que je m'en occupe pour que ça conserve une vision d’auteur. Pour l'instant j'ai déjà du mal à assurer de front la maison d'édition et ma BD, je ne vais pas me lancer dans une troisième aventure simultanée.

De quoi t’occupes-tu exactement en tant que directeur éditorial ?
Des auteurs et des livres d’Ankama éditions, hormis tout ce qui concerne l'univers Dofus directement géré par Tot. J'ai aussi aidé Tot à lancer le projet Wakfu, en aidant au script, au story-board et à la création des personnages. Ça m'intéressait d’y participer, mais ça signifiait un trou de six mois dans ma propre production du tome 3. Comme je ne concevais pas de faire attendre les gens pendant deux ans, et que j'avais un pote qui était disponible et qui a un style bien rétro, j'ai décidé de lancer le tome 0. C’est une préquelle qui était depuis longtemps en gestation dans mon esprit. Je pensais la proposer quand Mutafukaz serait terminé. Mais la fin du second tome était un bon moment pour commencer à dévoiler des trucs, sans trop en dire. Les personnages peuvent commencer à revêtir certains aspects qu'ils n'avaient pas à la lecture des tomes 1 et 2. L'album devait faire 70 pages au départ, il en fait finalement 168. J'y ai participé, car le combat de catch me tenait particulièrement à cœur. Ce combat marque l'opposition entre deux styles de lutte, comme il est l'opposition entre deux idéologies.

Quelle est la place de Métamuta dans la saga ?
Ce projet vient du coup de foudre que j'ai eu pour un auteur qui m'a présenté un projet qui n'était pas éditable. Comme je sentais son potentiel, je lui ai proposé de s'approprier l'univers de Mutafukaz. Jérémie Labsolu m'a proposé une réinterprétation introspective de l'histoire, en allant chercher dans la profondeur psychologique des personnages. C'est tout à fait complémentaire à mon travail, puisque de mon côté je me suis concentré sur le côté fun, l'action et les personnages. J'aime beaucoup la bande dessinée d'auteur et ce côté psychologique, mais je n'ai pas la maturité pour en faire. Plutôt qu'une simple réinterprétation de l'histoire, je lui ai raconté le passé d’Angelino. Métamuta est une histoire qui mélange réalité, fantasmes, désirs et souvenirs. C'est très « Lynchien » et aussi très risqué. Si le tome zéro a un peu dérouté les lecteurs, Métamuta a carrément dû les paumer.
Je sais qu'une partie des lecteurs est peu intéressée par l'histoire que je raconte, mais très attachée au style graphique et à sa dynamique. On n'a pas ça du tout dans Métamuta, qui est un album à la fois violent et poétique.

N'est-ce pas un risque, pour une série aussi jeune, de confier les personnages à d'autres auteurs ?
La série est jeune, mais j'y pense depuis 10 ans. Je connais mes personnages par cœur, je sais ce que j'ai raconté. Je sais aussi tout ce que je ne raconte pas. Quand je vois qu'il y a des auteurs qui sont capables de mieux raconter que moi certains aspects de l'histoire, je saisis l'occasion. À la base je ne suis pas un dessinateur de bandes dessinées. Quand je vois la facilité qu'ont certains dessinateurs comme Raf-chan ou Florent Maudoux, je me demande même si je suis vraiment un dessinateur, parce que je fais ça plutôt dans la douleur. Bref, quand des gens peuvent raconter certaines choses mieux que moi, je leur laisse volontiers la barre. Je reste quand même présent pour assurer une cohérence à la série. 
 
 


Quelques mots sur le tome trois ?
C'est le tome des révélations. La pièce maîtresse de la série. On y découvre tout.
 
 

Site officiel : www.mutafukaz.com

mardi 1 décembre 2009

Il était une fois en France, rencontre avec Fabien Nury et Sylvain Vallée

Il était une fois en France (ou l'histoire de Joseph Joanovici, personnage aussi ambigu que fascinant) est plébiscité par les lecteurs et la critique, ainsi que sur BDGest, où les deux premiers volumes ont successivement emporté le BDGest'ART Scénario en 2007 et en 2008. Voilà qui, avec la sortie du troisième tome, le 28 octobre 2009, nous donne trois bons motifs pour consacrer une exposition à cette saga de Fabien Nury et Sylvain Vallée...

 

Comment avez-vous découvert l’existence de ce monsieur Joanovici ?

Fabien Nury : Il y a quelques années, quand je travaillais sur Les Brigades du Tigre, j’avais été conduit à m’intéresser à l’histoire du crime organisé en France. Ce qui m’a amené à la « French Connection ». De là, au rôle du crime organisé sous l’Occupation, qui est plus qu’ambigu, notamment la  gestapo française. Et au milieu de mes documentations sur les gangsters corses, je suis tombé sur ce nom, Joseph Joanovici, qui avait l’air de faire des affaires avec beaucoup d’entre eux. En creusant, j’ai découvert cette personnalité incroyable et fascinante, dont l’histoire était bien plus originale et avec beaucoup plus d’émotions possibles, de dilemmes et de paradoxes, qu’avec tous les gangsters auxquels je m’étais précédemment intéressé. Il existe une documentation assez abondante sur Joanovici, et, ce qui est très intéressant, contradictoire.

 

C’est-à-dire que les historiens ou commentateurs prennent un parti ou l’autre ?

FN : Oui, il y a des œuvres à charge, d’autres à décharge. Boudard a écrit à décharge. Dans Le Roman vrai de la IIIe et IVe  République, ils écrivent à décharge. Certaines sources cherchent à exonérer Joanovici, d’autres voudraient l’enfoncer.

Sylvain Vallée : Il y a aussi quelques bouquins plus neutres, qui cherchent l’objectivité. Le livre de Grégory Auda, notamment [Les belles années du « milieu » 1940-1944 - Le grand banditisme dans la machine répressive allemande en France, Michalon], que d’ailleurs nous avons eu la chance de rencontrer, plus ou moins par hasard.

FN : En faisant le tour de toutes ces sources, je me suis rendu compte que j’avais envie de toutes les croire, en bien comme en  mal. Je crois, et il y a de nombreux témoignages à cet appui, qu’il a sauvé environ 150 personnes des camps de la mort. Ce qui n’est pas rien. Je crois aussi qu’il a fait tuer des gens, et qu’il a participé directement à un meurtre. Ce qui n’est pas rien non plus.

 

A-t-il des descendants, qui auraient pu vous donner un retour direct sur votre œuvre ?

FN : Joanovici a eu des filles. Il n’a eu aucun descendant qui porte son nom. Nous n’avons eu aucun écho, mais de toute façon nous ne sommes pas les premiers à parler de lui. Une grande partie de sa vie fait partie du domaine public. C’est quelqu’un qui a été très célèbre après-guerre. C’était un peu le Bernard Tapie de la fin des années 1940, mais en bien plus sulfureux ! Un certain nombre de proches de Joanovici a probablement plutôt eu envie de faire oublier leurs liens avec lui.

SV : Difficile de se réclamer de lui, alors que le feuilleton Joanovici était constamment dans la presse des années 1950, avec de nouvelles révélations tous les mois. Et puis, nous faisons de la bande dessinée, nous ne révélons rien de nouveau.

FN : J’ai reçu quelques courriers de gens qui prétendaient avoir des informations sur Joanovici… mais aucun héritier ne nous a donné son avis sur la façon dont nous traitons de son parent.

 

Et donc, cette anecdote, sur la rencontre avec Grégory Auda ?

SV : J’étais, avec mon éditeur, à la recherche du crédit photographique de la photo anthropométrique que nous avons mise en page de titre. Nous sommes donc allés à la source, aux archives de la Préfecture de police de Paris. On se balade avec le bouquin d’Auda sous le bras, puisque la photo en question apparaît sur la couverture. Et on rencontre quelqu’un qui nous explique que l’auteur de notre livre travaillait là, à la préfecture, dans le bureau juste à côté ! Nous avons donc eu la possibilité de discuter avec lui, et de fil en aiguille, il nous a rédigé la préface du tome 2.

 

Comment Sylvain Vallée a-t-il été choisi, pour cette saga ?

FN : Pour un récit comme celui-ci, qui soulève des thèmes extrêmement graves, il vaut mieux savoir où on va et ne pas naviguer à vue. J’ai donc commencé par rédiger un plan, un traitement d’une cinquantaine de pages, qui m’a permis de définir que la bande dessinée allait faire environ six tomes. J’ai mis du temps à chercher comment j’allais architecturer le tome 1. A l’époque, Laurent Muller était directeur éditorial chez Glénat [après quoi il a cofondé les éditions 12 bis, NDLR]. Il a lu le projet et l’a adoré. Nous nous sommes alors mis en quête d’un dessinateur. Sylvain a fait partie des premiers reçus.

SV : Laurent me connaissait depuis Gil St-André. Il savait que j’avais envie de changer d’univers, et il m’avait envoyé différents projets, sans que j’aie le déclic. Puis il m’a envoyé ce scénario, et c’était exactement ce que je recherchais, à la condition de pouvoir y mettre un dessin qui ne soit pas un dessin réaliste comme Fabien et Laurent pouvaient s’y attendre quand ils m’ont contacté. Je n’avais pas envie de refaire du réalisme d’époque, comme j’avais pu faire sur Gil St-André, transposé aux années 1940. J’avais envie de revenir à un dessin plus expressionniste, plus lâché, qui est celui de mes origines.

 

Celui  des affiches éditées au Cycliste ?

Oui, et de mon premier bouquin chez eux, L’écrin. J’avais beaucoup appris en faisant du dessin réaliste sur Gil St-André, mais j’avais envie de revenir à quelque chose de plus lâché. Du coup, j’ai montré à Fabien mes recherches et mon book rempli de dessin de style plus caricatural, et nous avons convenu que ce style pouvait être approprié à son histoire, à condition que la mise en scène, soit elle réaliste.

 

En même temps, quelle audace ! Raconter l’histoire d’un Juif collabo, c’est déjà un thème un peu ardu. Le traiter dans un style caricatural, cela paraît une évidence maintenant que c’est sorti, et qu’on peut voir la qualité de la série et ses intentions. Mais pour lancer un projet comme cela, ça n’a pas dû être simple…

FN : Il faut reconnaître qu’on a fait peur à pas mal de monde. Et qu’on s’est fait peur aussi. Je ne révèle pas de secret en disant que des avocats ont été consultés autour de ce projet. Au-delà des considérations juridiques, cela me rendrait malade d’être perçu comme un antisémite. Etre à tort, traité d’antisémite par les gens qui chassent les antisémites, cela peut faire beaucoup souffrir. Mais ce qui ne devait absolument pas arriver, aurait été d’obtenir l’assentiment d’antisémites avérés. Le personnage de Joanovici est ambigu. Notre position ne l’est pas. Par exemple, dans le second bouquin, la façon dont nous mettons en parallèle ce destin extraordinaire et le destin de ceux qui n’avaient pas les moyens de Joanovici, révèle parfaitement notre opinion sur le régime de Vichy. Joanovici, qui obtient son certificat d’aryanité, et qui doit passer devant toute la file des gens qui eux, ne peuvent pas tricher, est sans doute la scène la plus emblématique de la série. Oui, c’est un Juif qui s’enrichit, et certains des pires clichés antisémites sont incarnés par ce personnage. Mais il fallait bien montrer qu’il est une exception, et que ce n’est pas par sa religion, bien au contraire qu’il est comme il est. Nous avons été très rassurés par l’accueil reçu dès le premier tome. Mais il est exact que nous avons pris un risque.

 

Et sur le plan  graphique ?

SV : Les intentions de Fabien m’ont paru limpides en lisant son scénario. Je savais qu’on n’était pas dans l’engagement politique douteux. La seule crainte que j’ai eue était sur la physionomie du personnage, sur le fait que je puisse forcer certains traits. On sait tout ce que la caricature a pu véhiculer de néfaste pendant l’Occupation. Mon choix stylistique visait à rendre les personnages plus expressifs, plus vivants.

Ce qui nous a sauvés d’une mauvaise interprétation de notre propos, c’est sans doute le travail que nous avons fait en commun,  de mise en scène, de traitement visuel d’intentions précises, définie dans le scénario et qu’il fallait retransmettre en images.

FN : C’est pour cela aussi que nous sommes allés chercher des photos et que nous les avons fait figurer dans les albums. Pour que les lecteurs puissent saisir le rapport à la réalité. Considérant cette scène des questions juives, il aurait été tout de même été ridicule sinon abject, de jouer cette scène en donnant à Joanovici une gueule à la Clint Eastwood.  Joanovici a la tête qu’il a, c’est cela qui fait sens.

Quand on travaille sur un sujet aussi sensible, il faut bien savoir ce qu’on a à dire, comment on le dit, faire bien attention à la façon dont on risque d’être interprété. En même temps, il ne s’agit pas de s’autocensurer ou d’être timoré.

 

 

Il y a un phénomène assez étonnant avec ce récit. La mémoire qu’il laisse est très cinématographique, on se souvient des livres comme s’il s’agissait d’un vieux film, un classique en noir et blanc. On est presque surpris, à la relecture, de trouver des planches dessinées et en couleurs…

SV : Je ne cherche pas  à faire un acte d’historien, graphiquement. Je cherche à parler à la conscience collective des gens, qui est très liée au cinéma de ces années-là : La Traversée de Paris, L’Armée des ombres, Paris brûle t-il ? C’est cela, que les gens ont à l’esprit, concernant ces années là. Je cherche plus l’évocation que la précision au sens historique, jusqu’au moindre bouton de culote. Et l’évocation passe par la restitution d’ambiance de films, qui font partie de mon imaginaire, et comme de celui de nombreux lecteurs.

FN :  Il faut aussi regarder les photos d’époque, pour voir à quel point le dessin de Sylvain est finalement bien plus réaliste qu’il y parait. Les gueules des gangsters des années quarante, des acteurs comme Jean Bouise, en passant par tous les castings de Clouzot, les Blier etc… tous ces gens ont des trognes pas possibles ! Ce qu’on appelle le réalisme en dessin est une forme de convention. Retrouver une proximité avec le cinéma de cette époque, et pour lequel nous avons tous deux un penchant,

 

Comment tu organises cette restitution d’ambiance ? A quoi cela tient ? À une certaine façon de faire les cadrages ou la mise en scène, qui serait similaire aux films sur cette époque ?

SV : C’est assez spontané. Je ne fais pas référence à tel ou tel film quand je dessine une case. Ou exceptionnellement : la scène dans le commissariat aux questions juives intègre une citation graphique évidente à un plan du film Monsieur Klein. Mais pour le reste, je tiens la bande dessinée en haute estime, mais je ne cherche pas à avoir un traitement BD. Je cherche un traitement proche du réel. Ce qui me pousse à refuser les onomatopées, les compositions très BD, les inserts, les superpositions de cases… Il n’y en a pas.  Je privilégie la simplicité, je pose juste un cadre sur le réel. Comme au cinéma. Le jeu du texte off est un truc typiquement cinématographique aussi. Quand on prolonge un texte alors que le personnage s’éloigne, on passe du dialogue à un texte off. C’est plus élégant, et plus réaliste, que de mettre une énorme queue de bulle sur une voiture qui s’éloigne à l’horizon. On ne peut pas être à côté des personnages quand ils sont à 150 mètres… C’est difficile de les entendre.

FN : Nous travaillons sur une base de scénario découpé-dialogué qui est très proche du cinéma. Mon langage, les indications que je donne, sont très proches du cinéma : zoom avant, plan rapproché, plan large etc. La narration, dans son premier stade, c’est mon travail. Le dessin, c’est le travail de Sylvain. Et notre travail en commun, c’est la mise en scène.

 

Les éléments que tu remets à Sylvain sont purement textuels ?

FN : J’écris d’abord une continuité dialoguée, qui est comme un scénario de film. À la suite de quoi je fais un découpage case à case, en donnant des indications de montage. J’évite de faire le moindre dessin, dans la mesure où j’attends une surprise. Sylvain propose alors des découpages qui sont très élaborés. On ne discute pas du dessin, mais uniquement des points de vue et de la mise en scène.

SV : mes premiers crayonnés sont assez élaborés, parce que j’ai besoin de voir mon  jeu d’acteurs. Je suis incapable de visualiser une scène avec des Monsieur Patate. Il faut que je produise le bon regard, pour montrer à Fabien quelle est l’intention qui passe. S’il le sent, c’est bon. Sinon, c’est qu’on n’est pas sur le bon axe,  ou que le personnage n’est pas suffisamment expressif.

FN : La grande question que nous nous posons ensemble, c’est : « comment peut-on obtenir le maximum d’émotion, en terme d’intensité ? ». Certaines scènes sont des scènes d’installation. D’autres sont des climax. Quel que soit le potentiel d’une scène, il faut toujours tenter d’en obtenir le maximum, par une mise en scène appropriée.

SV : Parfois, le dessinateur peut se laisser diriger par des préoccupations d’esthétique. Or, le but ne doit pas être de faire une belle planche, mais de bien raconter. Peu importe le nombre de strips, du moment que l’efficacité narrative est au rendez-vous.

FN : L’échec absolu serait que le lecteur ne ressente rien en lisant le bouquin.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Il était une fois en France ? Vous considérez l’histoire de Joanovici comme très emblématique de la nation française ?

FN : Outre la référence à Sergio Leone, importante pour moi puisque Il était une fois dans l’Ouest, et Il était une fois en Amérique sont tous les deux dans la liste de mes dix films préférés, il y avait le fait de vouloir évoquer un genre, l’épopée criminelle, et donc il y avait un rapport à l’image : les tractions, les chapeaux mous etc. Un titre se comprend en complément de l’image de couverture, c’est ce doublon qui fait sens.

Joanovici, voilà un personnage qui est un immigré, qui arrive analphabète et sans avoir grand-chose pour lui. Et ce gars construit son ascension en étant au cœur à la fois de la résistance et de la collaboration. Il devient donc une figure totalement emblématique d’une des périodes qui font le plus travailler notre imaginaire collectif en France, depuis plus de soixante ans, et certainement une des périodes les plus sombres. Le sujet permettait ce titre. Joanovici était vraiment dans l’œil du typhon : il était à La Rochelle pendant l’exode. Il était à Paris pendant la libération. Il était rue Lauriston [au siège parisien de la Gestapo, NDLR]. Et en même temps il était avec les résistants. Cette rencontre en un destin individuel et notre histoire collective m’a sauté aux yeux. Très vite, en lisant l’histoire de Joanovici, je me suis dis que si j’en faisais quelque chose, cela devrait s’appeler Il était une fois en France.

SV : Même si Joanovici représente cette période historique par toutes sortes de facette, il faut aussi la montrer directement par moment. C’est pourquoi, par exemple, nous avons ajouté deux planches dans le tome 2 [p.12 et 13 NDLR] , pour montrer le retour à Paris de Lucie, Joseph et du faussaire, à contresens de l’exode, et Paris où flottent désormais des croix gammées.

FN : Nous devons, avec les personnages, pénétrer en zone occupée. Il y a des svastikas partout rue de Rivoli, les Allemands défilent sur les Champs Élysées. Tout le reste du volume est mis en résonnance par ces deux planches.

 

Comme pour tout livre composé d’après des faits réels, on se pose la question de la part de l’authentique et du romancé, et tout particulièrement à propos de Lucie Fer. C’est un personnage incroyable, une femme qui reste en retrait, mais d’une dévotion sans limite, prête à tous les sacrifices pour son patron…

FN : Ce récit est écrit d’après des faits réels, mais ne prétend pas être une thèse d’Histoire…

SV : … oui, s’il avait vraiment fallu rester dans l’exactitude historique, Lucie n’aurait pas eu le physique que nous lui avons donné. La « vraie » Lucie Fer avait un physique beaucoup plus ingrat.

FN : En même temps, elle a vraiment eu une relation avec Otto Brandl, probablement dans le but d’aider Joanovici qui se trouvait dans une situation impossible en en 1941. Elle est vraiment restée avec Joanovici jusqu’à ses derniers jours en 1965 à Clichy. Nous sommes donc, hormis sur le plan physique, très fidèles à la réalité. Et franchement, je n’aurais jamais pu trouver un nom aussi parfait que Lucie Fer pour décrire cette femme. Ce sont les ferrailleurs eux-mêmes, terrifiés par la dureté du personnage, qui lui ont donné ce nom. De la même façon, le juge qui poursuit le méchant s’appelle Legentil ; c’est trop beau pour être inventé.

Nous faisons un travail de condensation et de dramatisation de l’histoire. Le but, pour nous, est de produire une lecture qui demande peu d’efforts, avec une grosse récompense émotionnelle et une grosse crédibilité. Pour obtenir cet effet, on s’autorise à inventer et à mêler de l’authentique et du romancé. Mais si cela permet d’intéresser les lecteurs à cette période de l’Histoire, et pousser ceux que cela intéresse vraiment à faire quelques recherches pour en savoir plus, nous en sommes heureux.

 

 

Comment fais-tu pour découper ton histoire en différents tomes ?

FN : Le tome 1 présente toute la série. Le 2 commence en 1940 et se termine en 1943. Les tomes 2, 3 et 4 se focalisent uniquement sur la période de l’Occupation. Le 3 démarre à l’hiver 1943. Joseph et Lucie comptent leur argent. Et ils en ont beaucoup, trop peut-être. Joseph commence à se dire qu’il va lui en falloir, des certificats de moralité, pour se faire pardonner tout ce fric… Il décide comment il va aller les chercher.

mercredi 26 novembre 2008

30 ans de banane, interview de Frank Margerin

Lucien tome 9, Toujours la banane (Fluide Glacial)

 

Créé en 1979 par Frank Margerin dans Métal Hurlant, Lucien est célèbre pour son éternelle coiffure-banane et sa bande de copains, agités mais pas secoués, avec qui il forme le groupe de rock «Ricky Banlieue et ses riverains». Après vingt-cinq ans de rock, potes, foot et motos pétaradantes, faisant mine d’ignorer que le public n’aime pas être bousculé, Frank Margerin ose une ellipse de trente ans et de trente kilos ! Le Lucien qu’on retrouve dans Toujours la banane est un quinquagénaire bon teint, bedonnant, grisonnant mais pas dégarni (taxé de ringardise par sa fille, il tentera différentes coiffures dans une planche particulièrement zygomatique, mais non, décidément, rien ne lui va mieux que la banane).
Malgré les années, Lucien est resté fidèle à lui-même. S’il préfère désormais porter des charentaises à la maison plutôt que des Santiag’, il est resté rock’n’roll dans l’âme, l’attitude et le job (il est vendeur chez «Grat’ en vrac»). Côté famille, Lucien est complètement largué, entre une fille en plein vertige gothique à laquelle il ne comprend rien, un fils victime de racket et scotché à sa «plestécheune» et une femme qui ne dévisse pas d’internet. Par une sorte de coup du destin, il retrouve toute sa bande de copains, Ricky, Gillou et Riton. Ricky est en pleine dérive, mais les copains viennent à la rescousse, avec un projet qui est une véritable cure de jouvence : reformer leur groupe.





- Vous qui aimez le football, avec ce transfert des Humanos à Fluide Glacial, vous devez vous sentir un peu comme un joueur de Ligue 1 ?
Frank Margerin : Oui, on a évoqué le mercato de la bande dessinée, en parlant de mon transfert… Sur le coup j’étais un peu triste, parce que j’étais attaché aux Humanoïdes Associés. Mais on m’a fait valoir que c’était pour le bien collectif, et que Louis Delas (PDG de Casterman, dont Fluide Glacial est une filiale, NDR) se portait acquéreur de mes titres. Je leur ai donné le feu vert, ils ont fait leur transaction, je n’en connais pas les termes.

- Ah bon, vous n’avez pas eu voix au chapitre ?
FM : J’aurais pu m’opposer à cette transaction, si l’éditeur-repreneur m’avait semblé incompatible avec mes livres. Cela fait partie du droit moral des auteurs sur leurs œuvres. Mais ce n’est pas du tout le cas. Je suis un lecteur de Fluide Glacial depuis des années.

- Il vous est d’ailleurs arrivé d’y participer…
FM : De façon très sporadique. Ils me sollicitaient de temps en temps, je n’avais pas beaucoup de temps à leur consacrer, et puis je faisais quand même partie de journaux concurrents. Les Humanos ne voyaient pas d’un œil très bienveillant que je participe à autre chose qu’à Métal Hurlant. J’ai néanmoins eu quelques participations fugitives, entre autres dans quelques BD-photo de Léandri.

- Vous allez y retrouver des proches, comme Dupuy et Berberian.
FM : C’est la bonne surprise, d’autant plus qu’ils sont restés à l’écart du magazine pendant assez longtemps. Ca me fait plaisir de les revoir. Je regrette d’avoir raté Coyote et Maëster… Ils reviendront peut-être un jour ?

- Les Lucien, qui sont à présent réédités chez Fluide Glacial, sont identiques à leurs versions Humanos ?
FM : Mes premiers albums correspondaient à la réunion de mes travaux de l’année. Ils réunissaient des choses plus ou moins cohérentes. Quand Lucien est arrivé, je ne m’y suis pas consacré immédiatement. Donc ça faisait des albums avec un peu de Lucien, un peu de science-fiction, un peu d’histoires à thème. Un jour, on s’est dit qu’il était temps de rationaliser tout ça. On a donc fait une refonte de la collection, en mettant Lucien dans une série dédiée, et les autres histoires ailleurs. Pendant quelques années, les lecteurs étaient un peu troublés par cette refonte… Nous n’avons pas voulu ajouter à la confusion avec la nouvelle édition chez Fluide Glacial. Elle est donc identique à l’édition aux Humanos, seules les couleurs ont été légèrement relookées, et le lettrage Lucien.

- Les albums hors Lucien ont vocation à être publiés également ?
FM : Pour l’instant, ils sont, disons, dans la chambre froide. On verra si on les décongèle. Ce n’est pas d’actualité. On trouvera peut-être une formule, sous forme d’un coffret, d’un best-of, pour les ressortir un jour… Ce sont mes premiers travaux, j’étais un peu tiraillé entre la contrainte de faire de la SF (puisque Métal Hurlant était un magazine spécialisé) et un certain manque d’envie d’en faire.

- Au-delà, il y avait un certain nombre d’histoires qui n’étaient ni du Lucien, ni de la SF...
FM : Elles ont été remises ailleurs, au moment de la réorganisation. À une exception près. Il y avait, dans la première version de Tranches de Brie, une histoire que je n’avais pas envie de revoir, qui s’appelait Jungle City, une sorte d’erreur de jeunesse.

- Fluide Glacial n’est pas uniquement un label d’édition d’albums ; vous allez participer au magazine ?
FM : Oui, de nouvelles histoires de Lucien seront prépubliées dans Fluide. Pour changer un peu des longs récits, je vais entamer une série d’histoires courtes. A priori, je devrai livrer chaque mois un certain nombre de pages. L’idée, c’est de devenir un « auteur maison », et de réunir de quoi faire un album par an. Il faut que je pense assez rapidement au concept de l’album.

- Avoir la pression d’un magazine, c’est quelque chose d’important pour vous ?
FM : C’est très motivant. Si on me demande quatre pages pour le 17, je les fais. Si on me demande de faire un album cette année, c’est trop flou. Pour avancer, il faut que j’aie une carotte tous les dix mètres. Si j’ai une carotte à deux kilomètres, je n’y vais pas. Les prépublications m’aident à faire des albums rapidement. Quand je faisais Momo le coursier pour L’Echo des Savanes, j’ai dessiné trois albums en trois ans. Sans magazine, il me faut deux ans pour sortir un album !

- Et donc, les premières planches inédites de Lucien dans Fluide, c’est pour quand ?
FM : Normalement, ça démarre en janvier 2009.

- Comment expliquez-vous que Lucien ait pris l’ascendant sur ses copains, en termes de renommée ?
FM : Gillou est le portrait de mon frère. Ricky était la caricature d’un copain avec qui j’étais aux Arts Appliqués. Riton était vaguement inspiré d’un autre Riton, qui jouait dans un groupe qui s’appelait "Ricky Beaulieu et les starters". Nanar, c’était un peu moi et d’autres copains. Dans les années 70, j’étais plus proche du baba cool que du rockeur : on avait tous les cheveux longs, on passait nos vacances dans le sud de la France, dans des espèces de bergeries pourries… C’était un peu les clichés du bon baba, mais à l’époque c’était incontournable : soit on était baba, soit on était facho. Y’avait pas beaucoup de choix !
Les autres personnages étaient complètement inventés. Ce qui a démarqué Lucien, dès la première histoire, c’est sa coiffure. Il était gros, avec des rouflaquettes et une banane.

- Comment se fait-il que Lucien change aussi souvent d’apparence, dans les premières histoires ?
FM : Ca s’est fait presque à mon insu. Je n’avais pas trop regardé comment je l’avais dessiné la première fois. D’histoire en histoire, à la manière du téléphone arabe, le personnage s’est déformé avant d'obtenir son allure définitive. A l’époque, je dessinais sans trop me poser de questions. Lucien était plus ou moins svelte, il avait un nez plus ou moins gros selon les histoires. Ce doit être dû aux conditions de travail de l’époque : je me mettais souvent dans des charrettes pas possibles, et donc je n’avais pas le temps de revenir sur le dessin. Ajoutons à cela les couleurs directes… Quand je relis mes planches de l’époque, j’y trouve une certaine fraicheur, mais aussi des erreurs de dessin terribles, que j’ai laissées passer. Si je n’avais que ça à faire, je redessinerais tous les albums ! En même temps, ils ont eu du succès, ce qui montre que les lecteurs ne s’arrêtent pas sur une perspective bancale ou un personnage un peu gauche. Ce qui compte, c’est plutôt l’esprit, ce que ça dégage.

- Dans l’avant-dernier album, Week-end motard, on voyait Lucien dans sa forme qu’on croyait éternelle. Et le revoilà, père de famille, cinquante ans passés… mais toujours la banane.
FM : Oui voilà, j’ai gardé l’essentiel.

- N'empêche, quelle mauvaise foi : depuis que vous l’avez atteinte vous-même, la cinquantaine a changé de visage ! Jusqu’alors les quinquas, c’étaient des moustachus, des chauves, des ringards… Et maintenant, Lucien est un peu ventripotent, pas complètement dans le coup, mais… pas non plus has been.
FM : En effet, dans toute ma carrière, le stéréotype du père a toujours été le chauve à moustaches et petites lunettes. Mon père n’a jamais été comme ça – enfin si, il a une moustache, mais il n’était pas chauve. Euh, bon, maintenant il l’est un peu plus… Tout finit par arriver (rires).
J’ai fait des essais de crobars de Lucien chauve à moustache. Du coup il devenait invisible, on ne le reconnaissait plus. J’ai rasé la moustache, je l’ai laissé chauve… mais ce n’était toujours pas Lucien. Pour identifier Lucien, il faut lui laisser la banane. D’ailleurs, avant de me lancer dans cette histoire, quand j’expliquais que je faisais vieillir Lucien, les gens me demandaient d’un air inquiet : « Quand même, il a toujours la banane ? ». Ca revenait assez souvent. La série était prépubliée dans Cargo Zone, et avec un temps de décalage dans La Vie de la Moto. C’est le rédac-chef de LVM qui a appelé trouvé le titre provisoire Toujours la banane. On a cherché un titre définitif, mais finalement, c’est celui-là qui est resté.
Lucien a les cheveux blancs, il a des rouflaquettes plus marquées, et surtout il a pris du bide. Ce n’est pas forcément incontournable, pour ma part je n’en ai pas pris ! Je voulais montrer que la cinquantaine n’avait rien de fatal, qu’on peut conserver l’âme d’un jeune homme et l’envie de redémarrer des choses. Mes copains ont tous vingt ans dans la tête, ils font du rock et de la moto… Bon, il a bien fallu se calmer sur les rollers et le football, parce qu’à cet âge on se fait plus mal. Il y a quand même des trucs qui nous rappellent à l’ordre. J’ai arrêté le foot à la cinquantaine, parce que je commençais à avoir des problèmes de dos, je marchais comme un papy en sortant du terrain, après avoir couru comme un lapin pendant le match.

- Les copains de Lucien ont évolué dans des directions parallèles. Gillou par exemple, refuse complètement son âge...
FM : C’est pourtant lui qui a le moins morflé physiquement ! Il a été coupé du monde, il est parti aux Etats-Unis. Mais il a laissé des plumes dans son divorce, et donc il a décidé de revenir au pays. Quand il arrive, il est presque neuf. Les autres sont plutôt en fin de cycle : Riton attend la retraite, qui arrive. Lucien s’est installé dans une sorte de petit confort, vendeur à mi-temps et prof de guitare. Ricky, lui, est à la rue. Son avenir est compromis, il en est réduit à essayer de faire un braquage.

Le grand absent, c’est le cousin Nanar !
FM : J’avais envisagé de le faire apparaître, mais ça risquait de faire trop de retrouvailles dans la même histoire. J’ai imaginé que Nanar reviendrait plein aux as, après avoir fait fortune dans les produits bio. Mais ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Il y a deux choses possibles avec les baba cools : soit ils s’enferment dans leur «babatude» (rires), ce qui ferait un Nanar ermite, qui continue de faire ses fromages de chèvre, soit ils rentrent dans le rang. Nanar a pu se mettre à vendre ses produits dans le monde entier grâce à internet. Il serait donc passé de baba à bobo. En tout cas, ça faisait trop d’éléments pour un seul album. J’ai recentré l’intrigue sur la bande. Nanar est mis de côté pour l’instant. Ce sera peut-être le sujet d’une prochaine histoire.



- La métamorphose de Lucien est définitive ?
FM : Rien n’est définitif, c’est l’avantage de la bande dessinée. Un personnage peut tomber d’une falaise de 300 mètres et se relever sans accroc. Bon, je fais de la BD humoristique mais réaliste. Je ne ferai pas de choses absurdes. Mais Lucien peut continuer d’apparaître jeune, s’il raconte les histoires de sa jeunesse à son fils par exemple. Il y a toutes sortes d’astuces qu’on peut employer pour retrouver Lucien jeune, voire très jeune. Je ne me vois pas forcément faire dix albums avec un Lucien quinquagénaire... Les lecteurs sont assez inquiets, on me demande souvent si Lucien va continuer de vieillir. En rigolant, je réponds que dans le prochain album, Lucien sera dans un hospice.

- On a vu des auteurs tuer leurs personnages !
FM : Oui, Robert Crumb avait tué Fritz the cat avec un pic à glace. C’est amusant de bousculer un peu Lucien : dans Lulu s’maque, je lui avais coupé la banane ; là, je le vieillis de trente ans… Mais je ne pourrai jamais tuer Lucien, je l’aime trop !





- Une dernière question : avec tout ce que vous avez fait pour le rayonnement de Malakoff dans le monde, la municipalité de cette ville du sud de Paris s’est-elle montrée reconnaissante ?
FM : J’avais été invité à l’anniversaire de la ville de Malakoff. J’ai eu de petits retours de la mairie. A un moment, j’ai failli y mettre mon atelier, mais j’ai finalement trouvé ailleurs. C’est une ville agréable, à deux pas de chez moi. Mais je n’ai pas reçu les clés de la ville, aucune statue de Lucien n’a été érigée à Malakoff. Il faudra bien un jour qu’ils fassent une « rue Lucien », qu’il y ait une tête de Lucien quelque part… Surtout que je remets le couvert, dans le dernier album : trente ans plus tard, Lucien est toujours fidèle à sa ville !

 

 

jeudi 24 juillet 2008

Tous fondus des Indégivrables

Chaque matin, les 70 000 abonnés de la version électronique du Monde, reçoivent un e-mail qui résume l'actualité. Au sein de cette newsletter, se trouve Les indégivrables, un strip qui nous transporte au pôle sud, chez de curieux volatiles que les ornithologues qualifient de manchots, mais que le reste du monde désigne sous le vernaculaire nom de pingouins. Ce sont des animaux sociaux, et qui nous ressemblent à bien des égards. Ils sont notamment aussi givrés que nous. On dirait même qu'ils nous imitent dans ce que nous avons de pire. Pour se moquer ? Allez savoir.
Toujours est-il que les meilleurs de ces strips quotidiens sont rassemblés en albums, et publiés aux éditions Inzemoon, structure créée et gérée par le dessinateur Xavier Gorce. Un troisième tome vient de paraître, nous vous le recommandons : au coeur de l'été, quoi de plus naturel que de rechercher un peu de fraicheur ?


- Pourquoi diable cette fascination pour les pingouins ? La blancheur bleutée de l'Antartique vous paraît particulièrement propice à la métaphysique, ou bien c'est juste que c'est plus facile à dessiner ?
Xavier Gorce : Oui, c'est plus facile à dessiner, d'autant que je mets un point d'honneur à faire le minimum. Presque une question d'éthique. Mais aussi parce qu'au rythme d'un strip par jour, il faut être rapide. Dans ce registre, c'est l'idée qui compte. Le dessin n'est qu'un support. Ça c'est pour le style épuré, à la limite du foutage de gueule. Sinon, pour le choix de l'animal, c'est son côté grégaire, collectif et humanoïde qui m'intéresse. Il nous ressemble. Il se croit libre et indépendant, se berce de la douce illusion de son libre-arbitre mais il tombe dans tous les panneaux des mouvements de masse.

- Les Indégrivables font partie de la "Lettre-checklist" diffusée aux abonnés de la version électronique du quotidien Le Monde... A l'heure où les quotidiens font de moins en moins appel aux dessinateurs, comment avez-vous décroché ce partenariat ?
(cliquez sur l'image pour agrandir)Qu'est ce que vous croyez ? J'ai couché.
En fait c'est un concours de circonstance, comme souvent. À un moment, j'ai créé de petites animations flash (je bidouille un peu les techniques web) en me disant que ce pouvait être un débouché à l'heure du développement des site web de presse, alors que le dessin n'avait plus beaucoup d'espace dans la presse papier. Ca remonte à 2002. J'ai envoyé une petite animation à différents sites, dont lemonde.fr, et ils m'ont répondu que ça ne les intéressait pas du tout (!) mais qu'ils cherchaient un dessinateur de strips. - Vous en connaissez un, m'ont-ils dit ? - Ben oui, moi, que j'ai dit et après quelques mois d'essais, j'ai été gardé. Je veux saluer à l'occasion Claudine Boeglin qui a été mon interlocutrice à ce moment-là. Et l'équipe actuelle, dont Marlène Duretz, qui me garde.

- Vous vous exprimez en bande dessinée. Mais vous sentez-vous plutôt auteur de bande dessinée, ou dessinateur de presse ? Ou bien est-ce à peu près la même chose ?
Les deux mon capitaine. En fait non, je suis absolument dessinateur de presse et je dois avouer que la plupart du temps, en tant que lecteur, la BD me fait chier. J'aime l'image quand elle est libre, efficace, rapide, qu'elle met dans le mille. Souvent elle est cantonnée à une fonction de mise en forme d'une histoire, d'un scénario. Elle est vecteur. Et je me suis un peu retrouvé contraint à l'utiliser comme tel. Quand j'ai envie de lire une histoire je choisis plutôt un roman. En revanche, je dévore tout ce qui m'excite graphiquement. Ça peut aller de la peinture au graphisme et quand je choisis une bd, c'est avant tout pour sa qualité graphique. Mais pour ma série des Indégivrables, je me suis retrouvé dans la position où je devais exprimer des choses textuelles et où l'image ne devait plus être que le vecteur de l'idée. Le contraire de ce que j'aime. C'est entre autres pour ça, je crois, que je l'ai réduite au minimum. Pour moi, c'est de l'idée, pas vraiment de la bd. Mais finalement, je m'y retrouve bien.

- Un strip par jour, c'est beaucoup, ou c'est bien peu (pour paraphraser une vieille chanson collective humanitaire) ? Comment travaillez-vous ?
Je me bourre la gueule en fin de journée en me disant pourvu que ça vienne. Je dois fournir mon strip, terme impropre puisque le format est carré, avant l'envoi de la newsletter dans laquelle il est inclus avant 8h00 le matin. Je travaille donc le soir sachant que j'ai une nuit devant moi si l'idée tarde à venir. Je lis la presse, je regarde le journal télévisé du soir ( le 19/20 de la 3, j'adore Audrey Pulvar), je prends des notes et j'essaye de ramener un sujet très éphémère à quelque chose de plus pérenne. Trouver dans l'écume des choses ce qui traduit des choses plus profondes. Puis j'essaye d'en rire en me disant que ça peut faire sourire. Un strip par jour c'est effectivement beaucoup, mais si c'était deux, ce serait pire. Ceci dit, je sélectionne ce qu'il y a de moins mauvais pour les livres, car on ne peut pas être bon tous les jours…


- Quels sont vos trucs pour renouveler la série, ou pour chercher l'inspiration ?
Je n'ai pas de truc. Je ne sais pas comment ça vient. Sans doute une mécanique qui s'installe, une façon de voir les choses qui se construit au fur et à mesure. Une notion du rythme ou de la chute qu'on acquiert à force de le faire. Des raccourcis de pensée et un sens de la dérision sur tout. Une forme de désespoir qui fait qu'on peut prendre même ce qu'on est soi-même ou son entourage comme objet de sarcasme. Mais les sujets sont inépuisables si on est observateur. Le plus dur est de ne pas être lassant ou répétitif dans la mise en scène. Tous les soirs, je brûle un cierge pour que l'originalité du propos soit préservée. Pas sûr que ça marche.

- Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami qui n'y connait rien, laquelle lui offririez-vous ?
À part les Indégivrables vous voulez dire ? Ça dépend de quel ami. Quelqu'un qui aime les images ? qui aime les histoires ? qui aime le décapant ? qui déteste la BD ? Franchement, il y a tellement de langages différents qu'il est impossible de répondre sans savoir à qui on s'adresse. Pour moi, je m'offrirais bien Prosopopus de De Crécy, ou Lupus de Peeters, ou La volupté de Blutch, ou Flaschko de Mahler, ou encore Gus de Blain, mais je les ai déjà… Vous m'offririez quoi, vous ?







» Blog des indégivrables
» site des éditions Inzemoon
Propos recueillis par Jérôme Briot

samedi 5 juillet 2008

Dupuy - Berberian, de Monsieur Jean à "Monsieur Les Présidents"

Surprise de l'édition 2008, le Grand Prix d’Angoulême était décerné, non pas à une, mais à deux personnalités : Philippe Dupuy et Charles Berberian. Il faut admettre que, malgré quelques œuvres en solo (Hanté, aux éditions Cornélius, pour Dupuy) ou collaborations inédites (Cycloman avec Grégory Mardon pour Berberian, également chez Cornélius), ils sont indissociables : Dupuy et Berberian rédigent et dessinent ensemble, selon une méthode exposée dans Le journal d’un album (L’Association). Leur style graphique, héritier d’une certaine vision de la ligne claire a fait école, auprès de nombreux auteurs, dont Jean-Philippe Peyraud ou Andi Watson par exemple.

Entrés à Fluide Glacial en 1984, ils produisent, outre quelques récits isolés, Le journal d’Henriette, saga d’une préadolescente complexée (pléonasme ?) en conflit larvé avec ses parents, et trouvant dans l’écriture un exutoire. Quittant le magazine d’Umour et Bandessinée en 1989, le tandem crée Monsieur Jean, aux Humanoïdes Associés puis chez Dupuis, un personnage ni héros, ni anti-héros, préfigurant cette « nouvelle bande dessinée » plus attachée à décrire le quotidien qu’à imaginer des aventures romanesques. Figure emblématique mais pas caricaturale du trentenaire urbain, célibataire mais en couple, Monsieur Jean est rempli d’hésitations quant à la direction à donner à son existence, et de contradictions qui ajoutent à son réalisme.

Dépeindre les sentiments complexes de l’adolescence, puis de l’âge adulte, telle est véritablement la marque de fabrique de Dupuy et Berberian. Pour leur retour (inattendu) à Fluide Glacial en 2007, ils se sont lancés dans l'étude à la fois caustique et amusée de cette population qu'on désigne par un vocable qui semble relever du paradoxe ou de l’oxymore : les bourgeois-bohême. Bienvenue à Boboland, donc, pour une visite commentée par Monsieur les présidents d’Angoulême 2009 !


INTERVIEW DE DUPUY & BERBERIAN


Une planche prémonitoire

Vous avez été élus Grand(s) Prix de la ville d'Angoulême, en janvier dernier. C'est la première fois qu'un tandem d'auteurs n'était pas séparé. Vous aurez une ou deux voix au sein du collège des Grands Prix d’Angoulême ?
Philippe Dupuy : On a pris deux voix.
Charles Berberian : non seulement ils nous ont donné une voix chacun, ce qui est vraiment…
PD : …très généreux de leur part…
CB : … mais en plus, ils nous ont donné un trophée chacun.
PD : Jusqu’à maintenant, les Grands Prix n’avaient pas de trophée, c’est la première année que ça se fait. Ils ont fait refabriquer deux Fauves spécialement pour nous. Maintenant, il y a une discussion avec Lewis Trondheim, créateur de la mascotte, pour savoir comment créer un Fauve qui serait spécifique aux Grands Prix de la ville d’Angoulême. Ce serait la troisième déclinaison, puisqu’il y a déjà le Fauve d’Or, qui récompense le prix du meilleur album.  
CB : Lewis propose un Fauve en argent…
PD : D'accord, mais incrusté de diamants. Pour faire râler les anciens Grands Prix !
 

Vous deviez participer au film Peur[s] du noir, et finalement ça ne s’est pas fait. Pourquoi, que s’est-il passé ?
PD : Arrive un moment où même si on est deux, on n’arrive pas à tout faire. Le dessin animé, c’est un gros investissement en temps. Nous ne voulions pas retarder la sortie en librairie de nos livres. C’est vraiment une question de choix. Quand le film est sorti, ça nous a fait un peu bizarre.
CB : En même temps, nous avions commencé Un peu avant la fortune il y a un peu plus de quatre ans. S'il avait fallu le retarder encore, ça nous aurait encore plus ennuyé.
PD : Reculer un livre, c’est reculer aussi tous les livres et projets qui sont derrière. Aujourd’hui, le fait qu'Un peu avant la fortune et le premier Bienvenue à Boboland soient sortis, cela nous permet de nous tourner vers les choses qu’on va faire après.  

Le premier Boboland… Il va donc y en avoir d’autres ?
CB : Les idées nous viennent sans faire trop d’efforts. Tant que ça frappe à la porte de l’inspiration, on continue.
 
Vous êtes arrivés chez Fluide Glacial en 1984, avec Gégé, Red et Basile, les héros de Graines de voyous. Puis est arrivée Henriette, avec une apparition mensuelle dans le magazine. A quel moment avez-vous décroché de Fluide, et pour quelle raison ? Pourquoi avoir transporté Henriette de Fluide Glacial à Spirou ?
CB : Ca ne s’est pas fait d’un coup. Nous avons arrêté Fluide en 1990, pour plusieurs raisons. Il fallait qu’on s’émancipe ailleurs. Nous sommes nés à Fluide, il fallait qu’on quitte la maison parentale. La deuxième raison, c’est qu’on avait fait le tour de la question des relations d’Henriette avec ses parents. Nous avons mis de côté ce personnage pendant trois ou quatre années, avant de la reprendre pour Je bouquine, chez Bayard Presse. Enfin, le rythme de publication mensuel, qui était exigé à l’époque des collaborateurs de Fluide Glacial, ne nous convenait plus. Pendant quatre ou cinq ans, nous n’avions eu le temps de travailler que pour Fluide.  
 


Projet de couverture pour Spirou

Le rythme de publication de la presse est une contrainte… D'un autre côté, vous semblez apprécier la prépublication, non ?
PD : On aime bien la presse (d’ailleurs nous sommes revenus à Fluide Glacial) mais tout dépend de la façon dont fonctionne un titre. Fluide, première époque, fonctionnait avec une équipe très réduite (Goossens, Binet, Edika, etc.) qui remplissait chaque mois le journal. Pour qu’un nouveau dessinateur trouve une place, il fallait qu’un ancien parte. Nous sommes arrivés quand Coucho est parti ; Blutch est arrivé quand nous sommes partis. Il y avait une sorte d’obligation à livrer des pages chaque mois, ce qui, sur la longueur, est un peu usant. Aujourd’hui, cela fonctionne d’une autre façon, avec une équipe beaucoup plus large, ce qui donne plus de liberté et le choix de faire des livres avec ou sans prépublication. Ou de faire des livres séparément, ou du scénario pour d’autres, ou d’autres projets encore.
CB : Cela dit, les Monsieur Jean ont été créés en album, sans passage par la presse. D’ailleurs, je profite de cette tribune pour un démenti formel : non, contrairement à ce qu’on peut lire sur internet, Monsieur Jean n’a pas été créé dans le magazine Yéti !

Eh bien allez-y, rectifiez… Où a été créé Monsieur Jean ?
PD : dans le cadre des albums « Margerin présente… ». Dans Yéti, c’était juste un replacement presse, comme on peut lire également des histoires dans Cargo Zone, ou des planches de Boboland dans A nous Paris.
  

Ce n’est certainement jamais simple de « revenir chez les parents ». Qu’est ce qui vous a fait retourner dans Fluide Glacial ?
CB : Le magazine a beaucoup changé. Thierry Tinlot est quelqu’un que nous avions appris à connaître en tant que rédacteur en chef, lorsqu’il s’occupait de Spirou chez Dupuis. Les quatre premières planches de Bienvenue à Boboland ont été créées pour Télérama, à l’occasion d’une carte blanche de l’été, il y a deux ou trois ans. On a tout de suite eu envie de continuer.  
PD : Télérama nous offrait quatre pages sur le sujet de notre choix. On leur a proposé les bobos ; on trouvait ça plutôt rigolo faire ça dans ce journal là. Les retours ont été bons, l’inspiration était là, d’où l’envie de continuer. C’est une série qui fonctionne par anecdotes, par petites touches, qui est donc bien adaptée pour de la prépublication. Nous avons proposé la série à Télérama, presque par politesse parce que nous savions qu’ils ne font pas de bande dessinée toute l’année, et juste après à Fluide Glacial. Parmi les choses qui nous ont attirées de nouveau dans ce magazine, il y avait donc le mode de fonctionnement plus souple, l’équipe, le fait d’y trouver des gens comme Riad Sattouf avec son Pascal Brutal
CB : …et de retrouver des auteurs comme Goossens, Edika et Binet, qui nous manquaient !


Les fameux bouclages de la Gazette de Frémion sont l’occasion de les retrouver ?

CB : Et de faire la connaissance des nouveaux auteurs. Le bouclage nous donne le prétexte pour retrouver aussi plus régulièrement des gens comme Lefred-Thouron ou Chauzy.
 
Il y a eu une histoire d’Henriette, publiée l’an dernier dans Spirou ?
CB : c’est un projet démarré avec Jean-Louis Capron, qui a écrit toute une histoire. Mais on s’est rendu compte qu’Henriette ne faisait plus partie de ce qui nous intéressait le plus, et surtout, la crise traversée par Dupuis nous a épuisés. Ce qui explique aussi le retard pris par Un peu avant la fortune. Nous avons préféré lever le pied, le temps que les choses se calment et retrouvent un certain équilibre.
 

C’était un interlude nécessaire, de décrire la population des bourgeois-bohème, pour éviter que l’étiquette bobo soit collée à votre personnage Monsieur Jean ?
CB : Ce n’est pas tout à fait ça. Dans nos deux derniers albums, on s’intéressait de plus en plus aux personnages secondaires. Avec Boboland, on est passé dans le décor.
PD : Pour reprendre les choses à l’origine, on a commencé Monsieur Jean en 1990, à une époque où le concept de bobo n’existait pas. On n’aime jamais être étiqueté trop facilement, on avait une réaction de défense par rapport à ça. Mais reconnaissons les choses, bobo est un qualificatif qu’on peut donner à Monsieur Jean. Bobo, c’est un mot multi-facettes. L’envie de faire Boboland part de Télérama, avec un esprit un peu moqueur, consistant à vouloir renvoyer aux lecteurs une image d’eux-mêmes. Mais c’est aussi une manière de tendre notre propre miroir. Si Monsieur Jean est un bobo, il fait partie de ces bobos que j’aime bien, qui peuvent faire partie de mes amis. Ensuite, l’idée de Bienvenue à Boboland, c’est de raconter les personnages qui vivent autour de chez lui. On voulait pouvoir raconter ces histoires, sans que toute l’histoire soit accaparée par un personnage principal.  
L’autre intention de l’album, c’est réellement de dépeindre ce que sont les bobos, une population hétérogène qui ne se limitent pas aux patrons d’agence de pub. Il y a des bobos pas très riches. Certains sont sympathiques, d’autres sont franchement antipathiques. Tous les profils existent.
 
Les bobos sont-ils une population strictement parisienne ?
CB : Je ne crois pas. Les villes se ressemblent de plus en plus. Les gens aussi. On achète les mêmes choses, que ce soit en fringues ou en alimentation. Le bobo, on peut le caractériser par cette rencontre entre deux  pulsions contradictoires, de ce qui est bohème et de ce qui est bourgeois. Je ne crois pas que le Parisien soit le seul à être à cheval entre ces deux choses-là, ou à avoir un rapport compliqué avec l’argent, la bourgeoisie ou la bohême. 

C’est cette contradiction qui nous plait. Le bobo est l’urbain parfait. On n’est pas sociologues, économistes ou politologues. On se contente d’observer et de raconter. Nous parlons de nous, des gens que nous côtoyons. Nous partons du quartier de Paris dans lequel nous sommes, mais Boboland est en lui-même un pays, avec des ramifications à l’échelle de la planète… Peut-être même des boyaux de communication d’une capitale à l’autre. Les lieux de passage d’une zone à l’autre, ce seraient les magasins. On entrerait dans un « Occitane » à Paris, et on sortirait dans l’Occitane de Hong Kong.
PD : Nous avons eu quelques dates de signature en province, et quand on demande s’il y a un quartier bobo dans les villes de province, on nous répond toujours oui. Si au lieu de vivre à Paris, nous vivions à Toulouse, nous aurions raconté Monsieur Jean exactement de la même façon. Avec la place du Capitole en décor, au lieu de la Tour Eiffel et du Canal Saint Martin. La vraie question que je me pose, c’est de savoir s’il peut y avoir des bobos ruraux, qui ne soient pas des citadins en résidence secondaire.
CB : S’ils fabriquent des vaporisateurs à vinaigre balsamique ou à huile d’olive, alors oui !…
 
Il y a deux phrases très caractéristiques de l'esprit Bobo dans l’album : « C’est inutile donc indispensable » et « Bio, c’est d’abord une attitude ».
CB : chez Fluide, le livre de Cyril Pédrosa, Auto-bio, qui vient de paraître, parle de cela. De l’attitude à avoir par rapport à l’alimentation, à quel moment on tient le cap, à quel moment on baisse les bras par rapport à la volonté de vivre selon certains principes. Nous n’avons pas inventé ces deux phrases. Elles résument très bien toute l’ambigüité du propos. La nature humaine se débat avec la complexité. C’est quelque chose qu’on avait commencé à décrire avec Monsieur Jean : le jeune homme qui ne sait pas s’il doit se marier, qui est tiraillé entre l’envie et la crainte d’avoir un enfant. Tout ça donne une super matière pour raconter des histoires.
 

Dans Monsieur Jean, vous aviez une approche plus réaliste. Boboland force plus le trait, vous êtes plus dans la satire et la caricature…
PD : Oui et non. Il y a des choses qui paraissent caricaturales, et qui sont pourtant réelles et notées mot pour mot. Dans Boboland, les gens se débattent. A une exception près, mêmes s’ils ne sont pas sympathiques de prime abord, ils ont tous un côté touchant. « Bio, c’est avant tout une attitude », c’est une phrase chose qu’on a vraiment entendue.  
CB : Le principe des quartiers bobos, c’est de stigmatiser les contrastes. On part de quartiers populaires, des artistes arrivent, puis des couches de populations se superposent, ce qui fait que des très pauvres côtoient des riches ou très riches. C’est ce contraste qui crée des situations cocasses. La scène du couple qui demande à un clodo s’il a entendu parler d’un appartement à vendre dans le quartier, ce n’est pas non plus une invention. On n’invente pas grand-chose en fait. On fait notre marché en se baladant, et la seule chose qu’on invente, c’est la manière de mélanger les ingrédients : les raccourcis, la confrontation d’une anecdote avec une autre, la façon d’appuyer au mieux.  


Une autre personne qui a voulu caractériser les bobos, c’est le chanteur Renaud, qui leur a consacré une chanson. Vous l’allumez un peu, dans Boboland. Pourquoi ?

PD : On aime plutôt bien Renaud, on regrette simplement qu’il ait un peu perdu son côté mordant et son humour, et qu’il se fasse le porte-drapeau de toutes les causes imaginables. L’engagement est une chose compliquée. Cela dit, dans sa chanson, Renaud se renvoie à lui-même tout son argumentaire en disant qu’il est le premier des bobos.  Notre livre Bienvenue à Boboland n’est pas un procès à charge contre les bobos, pas plus qu’il n’est un plaidoyer en leur faveur.  
 

Vous faites de l’illustration de publicitaire. Vous avez essayé de vendre « dans quel monde Vuitton » ?
CB : (rires) Non. On aurait du mal, parce que ça ne marche pas dans toutes les langues.
 
Un mot à propos du film Ce soir je dors chez toi, qui est une adaptation de Monsieur Jean ?

PD : C’est un film d’Olivier Baroux, avec Jean-Paul Rouve, Mélanie Doutey et Kad Merad, qui est sorti sur les écrans en novembre 2007, et qui sors ces jours-ci en DVD. Au départ, c’est un projet que devait réaliser le frère de Charles. Nous avions écrit une première version, et puis le scénario est passé de main en main, nous avons lâché le truc, et Olivier Baroux et Jean-Paul Rouve se sont appropriés le scénario et l’ont réécrit. Ca ne s’appelle pas Monsieur Jean, des distances ont été prises et sont parfaitement assumées. Nous apparaissons au générique dans l’intitulé « Librement inspiré des bandes dessinées Monsieur Jean ». Ce n’est pas une adaptation littérale des bouquins, ce qui n’est pas plus mal. Livres et films sont des médias tellement différents, la recherche de fidélité conduit rarement à des œuvres intéressantes.

  
En tant que présidents d’Angoulême, vous êtes invités à participer peu ou prou à l’organisation du festival d’Angoulême 2009. Comment allez-vous marquer cette édition ?
CB :
On nous a déjà proposé de travailler sur la continuité de ce qu’avait fait Lewis Trondheim, qui avait travaillé sur la communication visuelle. Nous allons nous pencher sur la charte graphique, avec un ami avec qui nous avions déjà collaboré pour les vins Nicolas, un spécialiste du dessin de lettres et du graphisme

PD : Le FIBD a besoin de ça depuis un moment. L’idée est de pouvoir rendre cohérent tout ce qui est visuel dans le festival, pour que ça ne s’arrête pas à l’affiche : les programmes, les supports papiers, la signalétique peut-être même. Le FIBD utiliserait ce travail pour l’édition 2009, mais aussi pour les suivantes. Ca n’a l’air de rien, c’est assez technique, mais c’est vraiment du boulot.  
CB : C’est un peu tôt pour en parler de façon concrète : pour l’instant rien n’est fait, nous devons commencer par proposer quelque chose qui plaise aux organisateurs du festival. Mais on nous a posé cette problématique, et cela nous intéresse d’essayer d’y répondre.
PD : En tout cas, le contexte du FIBD, l’évolution que le festival a prise depuis quelques années nous convient parfaitement. Depuis que Zep a amené les concerts de dessin, il y a toute une programmation culturelle, des ateliers, et un programme de rencontres qui viennent s’ajouter aux expositions. Les spectacles comme celui de Blutch avec Brigitte Fontaine, de Pascal Rabaté avec Yolande Moreau, de Joann Sfar avec Thomas Fersen, tout cela marche bien. Nous n’avons donc aucune raison de bouleverser la formule. Nous sommes vraiment heureux que tout cela coexiste avec l’accès des gens aux livres, dans les bulles, avec les éditeurs et les auteurs en dédicace, événement qui n’est absolument pas à remettre en question. La programmation est suffisamment fournie, à présent, pour que les gens n’aient pas le temps de tout faire.
CB : Ce qui est bien, c’est que la rencontre avec le dessinateur ne se fait plus uniquement au travers de la dédicace, qui est un échange assez rapide au terme d’une attente souvent longue. Ce qui peut être frustrant. Les concerts de dessins permettent à un public bien plus nombreux de voir le dessin en train de se faire, et dans des conditions plus confortables et sereines que la queue d’une dédicace. Le plus agréable pour les lecteurs, pendant une dédicace, c’est de voir le dessin en train de se faire. C’est le point de départ de Zep quand il a imaginé les concerts de dessin, faire de cela un véritable spectacle, avec un support musical. A côté de ça, les master-class permettent de voir le dessin en construction, avec des commentaires du dessinateur. Il y a réellement une rencontre riche, qui met en scène le dessin.  
PD : Comme tout le monde ne peut pas venir à Angoulême, nous pensons qu’internet peut être un bon moyen de partager l’esprit du festival plus largement. Dans ce même esprit, nous nous réjouissons qu’au travers des partenariats, ce ne soient plus uniquement les lauréats des prix, ou le seul Prix du meilleur album, qui bénéficient de retombées, mais bel et bien l’entièreté de la sélection. La FNAC joue le jeu en magasin, et la SNCF met à disposition du public, dans les gares, les albums de la sélection. Ce qui est bien tant pour les livres grand public retenus dans la sélection, que pour les ouvrages à petit tirage.
 
Mais en dehors de votre contribution à la communication visuelle ou numérique, vous n’avez pas manifesté d’envies d’exposition ou de spectacles ?
PD : Nous allons faire une exposition sur notre travail, avec un certain nombre d’invités. Celle-ci mise à part, nous n’avions pas réellement la possibilité d’initier des expositions. Quand on est arrivés, il y avait déjà des projets en cours, initiés par le Festival. Des projets très bons, d’ailleurs, que nous cautionnons. Une difficulté réelle à Angoulême, c’est que les surfaces d’exposition ne sont pas extensibles à l’envi.  
CB : Pour ce qui est des spectacles, nous avions des idées, qui pourraient se faire dans le futur, mais pas l’année prochaine. Il n’y a qu’un seul lieu réellement utilisable, c’est le théâtre. Entre les spectacles existants et les remises de prix, le théâtre est utilisé sans relâche.  
PD : Nous trouvons très bien que coexistent les concerts dessinés avec les matches d’impro, parce que les ambiances de spectacle sont complètement différentes, mais cet existant, le planning du théâtre est déjà complet. Les autres idées seront pour plus tard. Il faudra d’ailleurs que nous discutions avec Zep, qui avait plein d’idées, dont toutes n’ont pas forcément été réalisées.


Une question protocolaire, pour terminer. A Angoulême, faudra t-il vous appeler Messieurs le président ou Messieurs les présidents ?

PD : Le mieux serait de nous appeler Monsieur Les Présidents.
CB : Ah oui, c’est pas mal, on va dire ça.


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