Le briographe

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jeudi 24 juillet 2008

Tous fondus des Indégivrables

Chaque matin, les 70 000 abonnés de la version électronique du Monde, reçoivent un e-mail qui résume l'actualité. Au sein de cette newsletter, se trouve Les indégivrables, un strip qui nous transporte au pôle sud, chez de curieux volatiles que les ornithologues qualifient de manchots, mais que le reste du monde désigne sous le vernaculaire nom de pingouins. Ce sont des animaux sociaux, et qui nous ressemblent à bien des égards. Ils sont notamment aussi givrés que nous. On dirait même qu'ils nous imitent dans ce que nous avons de pire. Pour se moquer ? Allez savoir.
Toujours est-il que les meilleurs de ces strips quotidiens sont rassemblés en albums, et publiés aux éditions Inzemoon, structure créée et gérée par le dessinateur Xavier Gorce. Un troisième tome vient de paraître, nous vous le recommandons : au coeur de l'été, quoi de plus naturel que de rechercher un peu de fraicheur ?


- Pourquoi diable cette fascination pour les pingouins ? La blancheur bleutée de l'Antartique vous paraît particulièrement propice à la métaphysique, ou bien c'est juste que c'est plus facile à dessiner ?
Xavier Gorce : Oui, c'est plus facile à dessiner, d'autant que je mets un point d'honneur à faire le minimum. Presque une question d'éthique. Mais aussi parce qu'au rythme d'un strip par jour, il faut être rapide. Dans ce registre, c'est l'idée qui compte. Le dessin n'est qu'un support. Ça c'est pour le style épuré, à la limite du foutage de gueule. Sinon, pour le choix de l'animal, c'est son côté grégaire, collectif et humanoïde qui m'intéresse. Il nous ressemble. Il se croit libre et indépendant, se berce de la douce illusion de son libre-arbitre mais il tombe dans tous les panneaux des mouvements de masse.

- Les Indégrivables font partie de la "Lettre-checklist" diffusée aux abonnés de la version électronique du quotidien Le Monde... A l'heure où les quotidiens font de moins en moins appel aux dessinateurs, comment avez-vous décroché ce partenariat ?
(cliquez sur l'image pour agrandir)Qu'est ce que vous croyez ? J'ai couché.
En fait c'est un concours de circonstance, comme souvent. À un moment, j'ai créé de petites animations flash (je bidouille un peu les techniques web) en me disant que ce pouvait être un débouché à l'heure du développement des site web de presse, alors que le dessin n'avait plus beaucoup d'espace dans la presse papier. Ca remonte à 2002. J'ai envoyé une petite animation à différents sites, dont lemonde.fr, et ils m'ont répondu que ça ne les intéressait pas du tout (!) mais qu'ils cherchaient un dessinateur de strips. - Vous en connaissez un, m'ont-ils dit ? - Ben oui, moi, que j'ai dit et après quelques mois d'essais, j'ai été gardé. Je veux saluer à l'occasion Claudine Boeglin qui a été mon interlocutrice à ce moment-là. Et l'équipe actuelle, dont Marlène Duretz, qui me garde.

- Vous vous exprimez en bande dessinée. Mais vous sentez-vous plutôt auteur de bande dessinée, ou dessinateur de presse ? Ou bien est-ce à peu près la même chose ?
Les deux mon capitaine. En fait non, je suis absolument dessinateur de presse et je dois avouer que la plupart du temps, en tant que lecteur, la BD me fait chier. J'aime l'image quand elle est libre, efficace, rapide, qu'elle met dans le mille. Souvent elle est cantonnée à une fonction de mise en forme d'une histoire, d'un scénario. Elle est vecteur. Et je me suis un peu retrouvé contraint à l'utiliser comme tel. Quand j'ai envie de lire une histoire je choisis plutôt un roman. En revanche, je dévore tout ce qui m'excite graphiquement. Ça peut aller de la peinture au graphisme et quand je choisis une bd, c'est avant tout pour sa qualité graphique. Mais pour ma série des Indégivrables, je me suis retrouvé dans la position où je devais exprimer des choses textuelles et où l'image ne devait plus être que le vecteur de l'idée. Le contraire de ce que j'aime. C'est entre autres pour ça, je crois, que je l'ai réduite au minimum. Pour moi, c'est de l'idée, pas vraiment de la bd. Mais finalement, je m'y retrouve bien.

- Un strip par jour, c'est beaucoup, ou c'est bien peu (pour paraphraser une vieille chanson collective humanitaire) ? Comment travaillez-vous ?
Je me bourre la gueule en fin de journée en me disant pourvu que ça vienne. Je dois fournir mon strip, terme impropre puisque le format est carré, avant l'envoi de la newsletter dans laquelle il est inclus avant 8h00 le matin. Je travaille donc le soir sachant que j'ai une nuit devant moi si l'idée tarde à venir. Je lis la presse, je regarde le journal télévisé du soir ( le 19/20 de la 3, j'adore Audrey Pulvar), je prends des notes et j'essaye de ramener un sujet très éphémère à quelque chose de plus pérenne. Trouver dans l'écume des choses ce qui traduit des choses plus profondes. Puis j'essaye d'en rire en me disant que ça peut faire sourire. Un strip par jour c'est effectivement beaucoup, mais si c'était deux, ce serait pire. Ceci dit, je sélectionne ce qu'il y a de moins mauvais pour les livres, car on ne peut pas être bon tous les jours…


- Quels sont vos trucs pour renouveler la série, ou pour chercher l'inspiration ?
Je n'ai pas de truc. Je ne sais pas comment ça vient. Sans doute une mécanique qui s'installe, une façon de voir les choses qui se construit au fur et à mesure. Une notion du rythme ou de la chute qu'on acquiert à force de le faire. Des raccourcis de pensée et un sens de la dérision sur tout. Une forme de désespoir qui fait qu'on peut prendre même ce qu'on est soi-même ou son entourage comme objet de sarcasme. Mais les sujets sont inépuisables si on est observateur. Le plus dur est de ne pas être lassant ou répétitif dans la mise en scène. Tous les soirs, je brûle un cierge pour que l'originalité du propos soit préservée. Pas sûr que ça marche.

- Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami qui n'y connait rien, laquelle lui offririez-vous ?
À part les Indégivrables vous voulez dire ? Ça dépend de quel ami. Quelqu'un qui aime les images ? qui aime les histoires ? qui aime le décapant ? qui déteste la BD ? Franchement, il y a tellement de langages différents qu'il est impossible de répondre sans savoir à qui on s'adresse. Pour moi, je m'offrirais bien Prosopopus de De Crécy, ou Lupus de Peeters, ou La volupté de Blutch, ou Flaschko de Mahler, ou encore Gus de Blain, mais je les ai déjà… Vous m'offririez quoi, vous ?







» Blog des indégivrables
» site des éditions Inzemoon
Propos recueillis par Jérôme Briot

vendredi 21 mars 2008

DicoManga, la bible de la bande dessinée japonaise

ouvrage coordonné par Nicolas Finet (Fleurus)

 

DicoManga, collectif dirigé par Nicolas Finet (Fleurus) Les mangas représentent aujourd'hui près de 40% des nouveautés de bande dessinée publiées dans l'espace francophone européen. Mais ce phénomène est très récent. Les tout premiers mangas en version française ont paru il y a trente ans. Le manga n'a réellement conquis le grand public qu'au milieu des années 1980. Et le tsunami éditorial n'a commencé que depuis le début de ce millénaire. En conséquence, malgré l'offre pléthorique actuelle, la production manga reste encore, à ce jour, "dénombrable".

Avant que cela ne soit plus possible, le spécialiste des cultures asiatiques Nicolas Finet a eu la lumineuse idée de réunir une équipe de neuf rédacteurs pour composer le DicoManga, un « dictionnaire encyclopédique de la bande dessinée japonaise». L'ambition de cet ouvrage consiste à faire le tour exhaustif du sujet. Riche de 1500 entrées, 900 illustrations et d'une vingtaine de focus thématiques, le DicoManga établit les fiches biographiques de tous les auteurs et chronique toutes les séries, diptyques et one-shots de manga parus en France au 31 décembre 2006. Excusez du peu.

Et comme, toujours en raison de la relative jeunesse du domaine, la quasi totalité des titres manga sont disponibles (en librairies, chez les éditeurs ou d'occasion), le DicoManga a toutes les chances d'être, en plus d'un ouvrage de référence, la source de toutes les tentations !



- Quelle est l'histoire de votre relation avec le manga ?
Nicolas Finet : L’histoire de ma relation avec le manga se confond avec celle de ma relation avec l’Asie orientale, qui est ancienne et profonde. Je voyage et je séjourne très régulièrement dans cette région du monde depuis une vingtaine Portrait de Nicolas Finet, façon manga, par Ta Van Huyd’années. Le Japon fait évidemment partie des destinations qui me sont très familières. Par ailleurs, j’entretiens, depuis à peu près aussi longtemps, une relation étroite avec le monde de la bande dessinée –tour à tour comme journaliste, auteur, éditeur, consultant, etc. Assez logiquement, j’ai entrepris de faire la synthèse de ces deux passions, ce qui nous amène au manga. J’ai commencé à creuser le sujet à partir de 1995, à l’époque où je collaborais à la revue de bande dessinée aujourd’hui défunte des éditions Casterman, (À Suivre) – revue à laquelle j’ai d’ailleurs consacré un livre mémorial il y a quatre ans. Casterman, alors, commençait à publier ses premières bandes dessinées japonaises, et c’est dans ce cadre que j’ai fait paraître plusieurs dossiers consacrés aux mangas. J’ai également réalisé, pour (À Suivre), plusieurs entretiens avec des mangakas. Je crois notamment avoir été le premier journaliste français à interviewer Jirô Taniguchi. Dans les années qui ont suivi, souvent au fil de mes voyages au Japon, j’ai régulièrement fait paraître des reportages, des dossiers et des articles sur la bande dessinée japonaise dans la presse magazine française – la plupart du temps des titres non-spécialisés, comme CB News, Challenges, Ça m’intéresse, A Nous Paris, etc. Le DicoManga qui paraît aujourd’hui est aussi, d’une certaine manière, la résultante de ce double compagnonnage, de longue haleine, avec la bande dessinée d’une part et l’Asie orientale d’autre part.
L'équipe DicoManga, croquée par Ta Van Huy
- Un dictionnaire du manga, pourquoi faire ?
Un tel ouvrage n’existait tout simplement pas. Non seulement en France, mais aussi –à ma connaissance en tout cas– nulle part ailleurs dans le monde. En France, pays de naissance de l’Encyclopédie, nous avons une réceptivité particulière aux dictionnaires de toute nature, et sans doute un réel savoir-faire éditorial en la matière. La raison d’être d’un dictionnaire, quel qu’en soit le thème, c’est de structurer, clarifier et organiser la transmission d’une connaissance sur un sujet donné, avec, souvent, une intention d’exhaustivité. C’est ce que nous nous sommes efforcés de faire avec le DicoManga — d’autant que le domaine s’y prête tout particulièrement : la profusion est telle que beaucoup de lecteurs, qu’ils soient néophytes ou amateurs, sont en manque de repères, ils ne parviennent plus à appréhender, suivre, décoder cette masse d’ouvrages. Le DicoManga répond à ce besoin ; il veut être à la fois un outil de curiosité, à la fois informatif et ludique, et une sorte de boussole pour s’orienter dans l’océan des mangas.

- Référencer et chroniquer la quasi totalité des mangas parus en France, est assurément un travail de titan. Comment avez-vous constitué l'équipe ? Y avait-il des consignes particulières d'écriture ?
L’équipe rédactionnelle est constituée de neuf personnes, moi compris, pratiquement à parité hommes / femmes, avec une petite moitié de japonisants. Je connaissais presque tous les auteurs avant d’entreprendre ce travail. Mes critères de choix ont été la familiarité des auteurs avec le sujet, l’aptitude à trouver, hiérarchiser et transmettre l’information, et enfin la qualité d’écriture. Il n’y avait pas de consigne particulière d’écriture, excepté, de ma part, une exigence de rigueur de tous les instants. J’ai même encouragé chacun à laisser s’exprimer librement son style particulier, et je me suis efforcé, à l’arrivée, de respecter le regard et les options éditoriales des uns et des autres. J’espère que cela se ressent à la lecture.

- Le manga, dites-vous, est en train de conquérir le monde. Mais pourquoi la France se passionne t-elle plus que d'autres pays pour les mangas ? Qu'est-ce qui a changé entre l'époque où "Le cri qui tue" intéressait une poignée de pionniers, et aujourd'hui où la lecture de manga est devenu un phénomène de masse ?
J’ai développé mon analyse de ce phénomène dans la préface du DicoManga. J’y expose cinq facteurs à mes yeux décisifs, qui se sont conjugués les uns aux autres :
1. l’espace francophone européen est de longue date une « terre de bande dessinée », et à ce titre est probablement dépositaire d’une réceptivité au genre qui a facilité la percée de la bande dessinée japonaise.
2. la première génération des passionnés, véritables « militants » de la cause manga, a joué un rôle déterminant dans la propagation du genre — ils sont d’ailleurs souvent aujourd’hui, pour beaucoup d’entre eux, à la tête des structures qui participent de son épanouissement.
3. l’effet générationnel – et là, vous me pardonnerez de me citer moi-même, mais c’est encore la meilleure manière d’être précis : « Le monde foisonnant des mangas, et des multiples créations qui en découlent (animation, jeux vidéos, figurines, jouets et goodies en tout genre), est probablement le premier à avoir permis à toute une jeunesse d’inscrire ses pratiques culturelles non pas en rupture mais dans le prolongement logique de celles de ses parents (disons, pour simplifier, un respect partagé pour la bande dessinée), tout en réussissant néanmoins à affirmer sa différence, sinon sa rébellion, à travers des contenus, des codes et des goûts parfaitement hermétiques et incompréhensibles pour les générations précédentes. Quelle séduisante combinaison ! »
4. l’intelligence stratégique et tactique de la communauté éditoriale japonaise, qui exporte à travers le manga les valeurs culturelles du Japon (c’est le « modèle hollywoodien »), et développe à cet effet des politiques commerciales extrêmement efficaces.
5. l’extraordinaire aptitude des auteurs et des éditeurs japonais à valoriser la proximité des œuvres avec leurs lecteurs – ce que ne fait pas, ou mal, ou pas assez, la bande dessinée de tradition européenne.


- Selon le rapport ACBD 2007 de Gilles Ratier, neuf séries manga concentrent plus de 50% des ventes... Comment lisez-vous cette statistique ?
Cela ne m’apparaît pas comme une chose étonnante. Dans la plupart des activités humaines qui s’organisent dans un rapport marchand, quelles qu’elles soient, 80% de ce qui se commercialise provient de 20%, ou moins, de ce qui se produit. La bande dessinée n’y échappe pas, même lorsqu’elle est d’origine japonaise.

- La frénésie avec laquelle les éditeurs publient les titres ne porte t-elle pas ombrage à certains ouvrages, qui n'ont pas le temps de trouver leur public ? Par exemple, l'oeuvre quasi intégrale de Tezuka publiée en quelques années, est-ce bien raisonnable ?
Si, bien sûr, la frénésie des éditeurs peut être un facteur de préjudice. Mais ce n’est à mon sens pas spécifique au manga ; on peut faire la même remarque pour l’ensemble du secteur de la bande dessinée aujourd’hui en France, qui tend à une surproduction dommageable pour la visibilité et la pérennité de la création en général.

- Manga, pour vous, cela désigne un mode de narration, ou c'est une simple appellation d'origine ? Que pensez-vous des livres non-japonais qui se réclament de la culture manga ?
Le sous-titre du DicoManga est « le dictionnaire encyclopédique de la bande dessinée japonaise ». Pour moi, le terme manga désigne une origine, pas davantage. Exactement comme l’usage du terme « comics » a fini par s’imposer pour qualifier la bande dessinée anglo-saxonne. Il s’agit encore et toujours de bande dessinée. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, de constater que les auteurs et les éditeurs japonais ont collectivement développé des modes narratifs et graphiques qui leur sont propres, et d’examiner en quoi c’est intéressant, novateur, différent, etc.
Je n’ai pas encore d’opinion arrêtée sur les livres non-japonais qui se réclament de la culture manga : le phénomène me paraît, pour l’heure, beaucoup trop récent et anecdotique (je n’y mets pas de sens péjoratif) pour pouvoir être évalué de façon pertinente. Intuitivement, j’aurais tendance à dire que ce qui compte de toute façon, comme toujours, c’est le talent des auteurs : ont-ils quelque chose à raconter ? sont-ils les dépositaires d’une œuvre qui fait sens ? Ce sont, à mon sens, les critères qui prévalent ; que les auteurs, ensuite, mettent en œuvre ce qu’ils ont à dire dans une forme qui emprunte à la culture manga, ou qui s’en réclame, est au fond relativement secondaire.


- Le DicoManga ne distingue pas les ouvrages en fonction de leur intérêt... Mais vous, quels seraient vos cinq indispensables ? Et vos titres préférés dans les parutions actuelles ?
Exercice toujours difficile, mais enfin, voilà :
- Cinq indispensables : « Planètes » de Yukimura Makoto, « Monster » de Urasawa Naoki, « Ayako » de Tezuka Osamu, « Lone Wolf & Cub » de Kojima Goseki et Koike Kazuo, « L’école emportée » de Umezu Kazuo.
- Quelques titres que j’apprécie dans la production actuelle (actuelle au sens de « sortant actuellement sur le marché français », il peut donc s’agit d’œuvres datant, au Japon, de plusieurs années) : « Helter Skelter » de Okazaki Kyoko, « Kitaro le repoussant » de Mizuki Shigeru, « Vagabond » de Inoue Takehiko, « Lady Snowblood » de Kamimura Kazuo et Koike Kazuo, « Un monde formidable » de Asano Inio, « Sidooh » de Takahashi Tsutomu, « Ushijima » de Manabe Shohei.

Propos recueillis en mars 2008
 
 

dimanche 17 février 2008

Ex-Libris, quand la bande dessinée s'empare de la littérature mondiale

L'adaptation en bande dessinée d'oeuvres issues de la littérature non graphique, que par simplification on appelle "adaptations littéraires", n'est pas un phénomène nouveau. Jusqu'à présent, il s'agissait surtout de projets isolés, à l'initiative des auteurs eux-mêmes. Ce qui a changé récemment, c'est le lancement de structures ou de collections spécialisées par les éditeurs eux-mêmes. Delcourt a ouvert le bal, en mars 2007, avec la collection Ex-Libris confiée à Jean David Morvan. Gallimard a suivi, avec le label Fétiche ; Adonis s'est lancé dans un vaste programme de parution de 50 albums sous l'appellation Romans de toujours. Petit à Petit, déjà actif avec des collections de chansons, nouvelles ou poésies en BD, a complété son offre avec Littérature en BD et Théâtre en BD. Chez Soleil, le label spécialisé Noctambule devrait voir le jour au second semestre 2008. Enfin, Casterman prépare pour mai prochain le lancement d'une collection d'adaptations de romans policiers du catalogue Rivages Noir.

N'en doutons plus, que les motivations des éditeurs soient artistiques, humanitaires (c'est l'argument d'Adonis, donc la collection a reçu le soutien bienveillant de l'UNESCO), éducatives (la BD ayant retrouvé grâce aux yeux de l'Education Nationale, il n'est pas sot de vouloir imaginer des oeuvres qualibrées pour être utilisables en classe), stratégiques (ne pas laisser les autres éditeurs occuper seuls une niche qui pourrait - qui sait ? - devenir fructueuse) ou économiques, nous sommes face à une sorte de course éditoriale.





INTERVIEWS

 
Nous avons rencontré Jean David Morvan et Loïc Dauvillier au moment du lancement de la collection Ex-Libris. Nous complétons ces témoignages par une nouvelle interview du directeur de la collection, près d'un an plus tard, pour évoquer l'adaptation qu'il a réalisée de romans chinois, et pour dresser un premier bilan.

 

Jean David Morvan, à l'occasion du lancement de la collection Ex-Libris (23 mars 2007)
 

Avant de devenir directeur de la collection Ex-Libris pour Delcourt, tu avais déjà réalisé quelques adaptations. Et notamment, chose assez rare, l'adaptation du roman SF d'un auteur encore vivant…
Jean David Morvan
: Jack Vance a plus de 80 ans à présent, et il a perdu la vue, ce qui m'empêche de lui demander son avis sur la bande dessinée !

Le cycle de Tschaï était ta première adaptation ?
Oui, c'est la première fois que je me confrontais physiquement à cet exercice. Mais mentalement, non. Chaque fois que je lis un livre, je me pose toujours la question de savoir comment je ferais pour faire ressentir à un lecteur de BD tel ou tel sentiment, rythme ou ambiance. C'est un réflexe. De même que la recherche d'astuces pour éviter d'avoir trop de textes "off". Du coup, ça ne m'a pas spécialement posé de problème de passer à l'adaptation de Jack Vance. En revanche, cet exercice m'a appris plein de choses. J'ai l'habitude de faire du montage alterné dans mes albums : je passe d'un personnage à l'autre, une scène avec le héros, une autre avec son opposant, puis on revient au héros etc. A contrario, Le cycle de Tschaï est très linéaire, ce à quoi il a fallu que je m'adapte.  
 

 

Comment la collection « Ex-Libris » a-t-elle été créée ?
Elle est née avec Lord Clancharlie, qui est une adaptation de L'homme qui rit, de Victor Hugo. Il y avait un problème de couleurs sur cet album, et nous avions aussi le regret de ne pas lui avoir gardé son titre original.

Quand nous avons signé le projet pour Les trois mousquetaires, nous avions dit à Guy Delcourt que nous aimerions faire aussi 20 ans après et Le vicomte de Bragelonne, pour offrir au lecteur une vision plus panoramique du travail de Dumas autour de cet univers. Comme j'étais en train de travailler sur deux adaptations en parallèle, j'ai imaginé de créer un projet plus global autour de cette idée. J'en ai parlé avec quelques copains auteurs, qui se sont vite montrés enthousiastes. Ils ressentaient la même envie de faire partager leur amour pour certains livres.  

Le processus est le même chez beaucoup d'auteurs : on raconte des histoires, parce qu'au départ, on a aimé en lire beaucoup. J'ai aussi constaté l'envie générale d'une certaine fidélité au texte, ce qui consiste, pour Les trois mousquetaires par exemple, à ne pas donner de pouvoirs magiques à Milady, et à ne pas mélanger cette intrigue avec celle du Masque de fer.
Dans ce qu'on appelle les "grands classiques", il y a beaucoup d'œuvres qui ne sont connues que par leurs adaptations filmées. Les gens ont l'impression de connaître les œuvres, sans jamais les avoir lues, et en étant un peu trompés par la volonté hollywoodienne de mettre du happy end partout. Quitte à faire des adaptations, nous voulions aussi revenir à une certaine authenticité.

Des adaptations, il en existait avant Ex-Libris. Qu'est-ce qu'une collection apporte de plus ?
Un cadre éditorial ! Par exemple, Christophe Gaultier avait déjà pensé à dessiner un Robinson Crusoé, sans forcément oser en parler à un éditeur, faute d'une structure éditoriale adéquate pour accueillir ce projet.  
 
Un cahier des charges a été défini ?
Uniquement le fait de revenir vers le texte. La collection ne cherche pas à formater. Les styles graphiques et narratifs sont très différents, d'un livre à l'autre. Nous ne cherchons pas du tout à proposer un style de référence, auquel les auteurs devraient s'adapter. Le style de chaque dessinateur doit permettre de transmettre le style d'écriture des écrivains concernés. La diversité est donc nécessaire. Sur les trois premiers livres de la collection, il y a beaucoup de textes off dans Robinson Crusoé, assez peu dans Les trois mousquetaires, et aucun dans Oliver Twist. On a le droit de faire des citations de l'auteur dans le livre, ou de ne pas en faire. Les seules contraintes que je fixe, c'est : ne pas trahir les œuvres originales, et que ce soient des projets sincères. Je ne veux pas de travaux de commande. L'idée n'est pas du tout d'établir une liste d'auteurs ou de romans dans lesquelles il faudrait piocher.  
Ce n'est pas nouveau de faire des adaptations. Il y en avait avant, il y en aura après. Chez Delcourt, toutes les adaptations n'ont pas vocation à s'inscrire dans la collection, surtout pas quand elles ont un point de vue particulier. Paradoxalement, il est possible que L'homme qui rit de Victor Hugo ne s'inscrive pas dans Ex-Libris, parce qu'il y a une transposition en science-fiction. Encore une fois, le but n'est pas d'aspirer toutes les adaptations existantes de chez Delcourt. David Chauvel et Fred Simon, qui avaient commencé à faire une Ile au trésor d'après Stevenson, ont d'eux-mêmes demandé à rejoindre la collection, ce qui n'a rien d'impératif.  *
 

Qu'est-ce qui va distinguer un album Ex-Libris d'une autre BD adaptée d'un roman ?
L'idée forte, c'est qu'on ne fera pas du Reader's digest. Bien qu'on se s'interdise pas les one-shots à forte pagination, la collection sera surtout composée d'albums en 46 pages, avec un nombre de volumes proportionnel à l'importance des intrigues. Pour certains romans chinois, qui seront adaptés par des auteurs chinois (car il me semble important de faire travailler les gens du monde entier sur leur propre littérature), nous sommes partis sur six albums.  
Ce qui donne son homogénéité à la collection, c'est la maquette des couvertures : à l'arrière de chaque album, on trouvera un portrait de l'auteur original, réalisé par le dessinateur de l'adaptation, avec des informations biographiques. Sans chercher à trop pousser la dimension didactique, ce serait dommage de ne donner aucun référent sur l'auteur ou la date d'écriture du bouquin.


Le dossier de presse insiste plus que toi sur la dimension pédagogique de cette collection...

La base de notre travail, c'est de faire de bons albums de BD. Si les écoles s'y intéressent, tant mieux. Ce n'est pas le but premier de la collection, mais si des profs veulent étudier un roman et son adaptation en BD, ça peut être un exercice intéressant. Quand on lit un livre, au bout d'un moment on ne voit plus des mots mais directement des images. En bande dessinée, c'est un peu la même chose, sauf que ce sont les images de quelqu'un d'autre qu'on regarde.
 

Comment les livres sont-ils choisis ? Parmi les premiers projets, il y a surtout des livres du XIXe siècle, ou d'époques antérieures. Des œuvres non encore libres de droit sont elles susceptible d'être adaptées ?  
Sans aucun problème. Il y a un projet sur un bouquin de Boris Vian, en cours de réalisation. Mais bien sûr, quand les romans ne sont pas libres, il faut préalablement s'entendre avec les auteurs ou leurs ayants droit. Concrètement, ça prend plus de temps.  
 
Adapter un roman, c'est essayer de partager la vision qu'on en a. C'est plus facile pour un dessinateur que pour un scénariste, non ?
Pas forcément. Le scénariste choisit le dessinateur avec qui il veut travailler. On sait comment fonctionne la bande dessinée, et l'adaptation n'est pas un travail très différent du scénario original. Les personnages qu'un scénariste invente restent assez flous jusqu'à ce que le dessinateur les précise sur papier. Il faut accepter, en tant que scénariste, que rien de notre boulot n'apparaisse dans le livre.
 
Au moins, dans un scénario original, l'histoire et les personnages appartiennent au scénariste !
Il faut se les accaparer, être à la fois proche de l'auteur et donner sa propre vision. C'est bien ce qui est passionnant ! Le cycle de Tschaï est un roman de science-fiction écrit dans les années 1970. Son héros est un vrai américain de l'époque : il débarque sur une planète pour y régler tous les problèmes. Jack Vance cultive le second degré ; n'empêche que son personnage Adam Reith est une sorte de super-GI, dont les motivations m'échappent un peu. J'aimais bien son odyssée, d'où l'envie de produire une adaptation en BD. Le personnage passe donc par toutes les étapes décrites par Jack Vance, mais son caractère est celui que je lui ai donné. Il est donc plus ironique que son alter ego du roman, même si la trame et l'intrigue sont similaires. Il faut travailler sur le texte, tout en donnant son propre point de vue.
 
Pourquoi aviez-vous besoin de vous mettre à deux scénaristes, sur l'adaptation des Trois mousquetaires ?
Parce que j'ai trop de travail, mon ami ! (rires) Quand Ruben a proposé ce projet, on a décidé avec Michel Dufranne de la structure des bouquins. J'écris les pages et Michel retravaille les dialogues. C'est un travail très complémentaire.

Quel est l'accompagnement que tu fais des auteurs de la collection ?
Même si c'est nouveau pour moi, j'essaie de proposer un accompagnement d'éditeur, plutôt qu'un regard de scénariste. Ce qui me passionne, c'est de lire des adaptations qui ne sont pas celles que j'aurais écrites moi-même. Je n'interviens donc pas sur la manière de raconter.
  

Parmi les auteurs Ex-Libris, il y a des auteurs qui ont déjà publié de nombreux albums. Il y a aussi des dessinateurs dont ce sera le premier album. Comment ceux-ci ont-ils été sélectionnés ? Stanislas Gros par exemple ?
C'est moi qui l'ai contacté. J'aime bien ce qu'il fait ; c'est un copain de Li-An, ils faisaient ensemble un fanzine à Orléans, qui m'avait beaucoup plu. Stanislas galérait pour placer ses projets… il ne lui manquait qu'un scénariste un peu connu. Victor Hugo, comme chaperon, ça paraissait pas mal pour être lancé dans le métier. Vu son style assez noir, je lui ai proposé de regarder Le dernier jour d'un condamné. En fait, il connaissait déjà ce livre. Au début, j'avais prévu de me charger de l'adaptation, mais Stanislas s'est approprié le projet, et vu la qualité de son travail, il n'avait pas besoin d'aide pour le mener à bien.  
Il y a un autre auteur, Tommy Redolfi (NDLR : auteur de La perspective Nevski, d'après Gogol, aux éditions Paquet, et de Viktor à La boîte à bulles) qui m'a envoyé un projet pour un one-shot. Lui m'a été présenté par José-Louis Bocquet de chez Dupuis.


Il y a quelques années, tu m'avais dit ton envie de faire une adaptation des Mystères de Paris, d'Eugène Sue. Alors ?

On travaille dessus. On ne sait pas encore quand ça va sortir, le planning éditorial est un travail complexe qui n'est pas de mon ressors. J'imagine que le premier tome sortira en 2008 ou 2009.  
 
Pour un tel pavé, vous prévoyez combien de volumes ?
Cinq. Il y a dix parties dans le livre, c'est massif, mais il y a beaucoup de scènes de dialogue dont on peut se passer. Le but n'étant pas de faire du texte intégral, naturellement. Ca a été un projet difficile à monter. Il y a eu plusieurs tentatives avortées, mais j'y tenais vraiment. Alors ça se fait, avec un dessinateur qui s'appelle Manu Lemaire. Lui, je l'ai vraiment asticoté, pour qu'il produise quelque chose qui était de son niveau. C'est aussi une partie de mon travail de scénariste, de faire avancer les dessinateurs dans une direction qui me semble être la leur, pour leur permettre de trouver une voie qui leur corresponde.  
 
Certains livres brillent surtout par le style de leur auteur. Comment est-ce qu'on préserve cela ?
Eh bien, il y a du style aussi en bande dessinée ! On peut sans doute comparer le style d'un dessinateur à celui d'un écrivain. Un dessinateur peut jouer sur sa narration, sa mise en scène pour proposer des choses enlevées ou plus intérieures. Je ne voudrais pas qu'on limite une adaptation littéraire à l'histoire d'un livre. Un livre c'est aussi un ton, un style, un rythme, tout cela en même temps.  

Effectivement, il y a une grande variété de styles chez les premiers auteurs Ex-Libris, entre Ruben qui a un style très cartoon, et Gaultier qui est plus dans les canons de la "nouvelle BD"...
J'ai envie que la collection Ex-Libris soit aussi variée que ma bibliothèque personnelle. J'aime la bande dessinée, dans toute sa richesse. J'aime les comics, j'aime les mangas. Et tous les sous-genres. Je suis très ouvert, j'achète et je lis beaucoup de BD, depuis longtemps. Je n'aurais vraiment pas voulu que la collection soit univoque.  
 
Tu parlais d'auteurs chinois, travaillant sur des romans chinois ?

Ca me parait vraiment important que les œuvres asiatiques soient mises en images par des dessinateurs qui connaissent la culture. Autant c'est facile pour un Européen de s'approprier un roman américain, autant un auteur européen, même avec beaucoup de documentation, aurait du mal à produire un récit asiatique qui ne soit pas constellé de petites erreurs.  
 
En quoi ce risque concerne les dessinateurs et pas les scénaristes ?
Parce que les scénaristes s'appuient sur le texte ! Du reste, un roman comme Au bord de l’eau est à peu près aussi connu en Chine que peut l'être la Bible chez nous. Si un scénariste européen faisait un contresens, le dessinateur chinois le lui ferait immédiatement remarquer.  
 
C'est ton voyage en Chine, lors du Salon de l'image française dessinée à Beijing en 2005, qui t'a permis de découvrir les auteurs chinois avec lesquels tu collabores sur Ex-Libris ?

Exactement. Je remercie d'ailleurs Patrick Abry, qui depuis a créé les éditions Xiao Pan, de m'avoir invité à ce festival. Le programme de visite prévoyait trois jours de festival et deux jours de visite. Au lieu d'aller voir la Grande Muraille et la Cité interdite, j'ai préféré prendre contact avec des éditeurs et rencontrer des auteurs chinois, pour établir des ponts et des collaborations.

Une collection d’adaptation est parallèlement en train de s’ouvrir aux éditions Soleil…
Elle commence dans un an seulement, et il y a déjà des dossiers de presse. C’est bizarre…  
 
Comment ces deux collections vont-elles se démarquer ?
Je ne me pose pas la question, et je ne veux pas me la poser. Chaque vision d’une œuvre est légitime. Je ne suis pas dans une optique de concurrence. Si deux auteurs différents veulent faire un Robinson Crusoé, qu’ils le fassent. Nous allons faire notre travail le plus consciencieusement possible, il n’est pas utile qu’on s’embarrasse en plus de contraintes liées à la concurrence d’autres éditeurs.
 
Quelle serait ta réponse aux parents qui diraient « si mon gamin lit Robinson Crusoé en BD, il ne va jamais aller le lire dans sa version originale » ?
Qu’ils ont tort. Le fait de connaître une histoire n’empêche pas de s’y intéresser. Les films Harry Potter ont largement contribué au succès des livres de cette série. Les romans comme Robinson Crusoé sont souvent plus connus par les adaptations qui en ont été faites que par les romans eux-mêmes. Tom Sawyer de Mark Twain est un super roman, mais c’est le dessin animé qui l’a vraiment rendu très populaire chez nous. C’est peut-être nos livres qui permettront aux lecteurs de s’intéresser aux œuvres originales. Les BD ne remplacent pas les romans, elles expriment seulement la vision des auteurs qui les font. Et puis la réciproque est peut-être vraie aussi : notre démarche est susceptible d’intéresser des gens qui ne lisent pas de bande dessinée habituellement. Nous proposons des albums que nous pensons être de bons albums, les gens en font ce qu’ils veulent.
 
 
Tu disais que la fidélité aux œuvres était la seule contrainte de la collection… Qu'est-ce que ça signifie concrètement ?
La fidélité, c’est quelque chose de complexe. Ce que je demande aux auteurs, c’est d’être fidèles à leur vision du texte, à ce qu’ils ont ressenti quand ils ont lu le livre. Et de tenir suffisamment aux textes qu’ils sont en train d’adapter, pour les respecter, même s’ils travaillent dessus. L’intrigue de L’homme qui rit de Victor Hugo est une sorte de puzzle, dont on découvre les pièces en passant d’un personnage à l’autre. Cette structure n’est pas adaptée au médium bande dessinée. Pour adapter ce livre, j’ai capté des éléments de la jeunesse des personnages, chez chacun d’entre eux, et j’ai fait un tome d’introduction qui raconte la rencontre des personnages. Cet album regroupe des événements qui sont présents dans le roman, mais qui sont extrêmement morcelés. Une telle présentation des faits n'existe pas dans la structure employée par Victor Hugo, mais permet pourtant d’être fidèle à son œuvre, puisque cela permettra ensuite de mieux comprendre la saga. Trahir la forme permet parfois d’être plus près de l’œuvre. C’est l’essence même du travail d’adaptation.  
 
 
Tu étais déjà très occupé avant de devenir directeur de collection… Il te restait du temps libre ?
Un certain nombre de mes séries s'achèvent, et j’ai le vœu pieu d’écrire moins de scénarios. Une idée avec la création de cette collection, c'était de ne pas laisser tomber les dessinateurs avec qui je travaillais, et qui sont mes copains. Etre "directeur de collection" me permet de continuer de travailler avec eux, sans avoir forcément à leur écrire un scénario. Si je veux réduire la voilure, c'est parce que j'ai des projets aux Etats-Unis et au Japon qui sont en train de se concrétiser. Tout ça prend du temps.
 
Propos recueillis le 23 mars 2007 

 

Loïc Dauvillier : témoignagne d'un auteur Ex-Libris (23 mars 2007)
 
Peut-on se dire "scénariste" d'Oliver Twist ?
Loïc Dauvillier : Dans le cadre des adaptations littéraires, on prend une histoire qui nous intéresse et on la met en image, au même titre qu'on fait une continuité dialoguée sur une histoire qui nous est propre. La différence, c'est qu'on part d'une base déjà posée.
Oliver Twist n'est pas ma première adaptation, j'avais déjà fait Le portrait de Gogol chez Carabas. C'est un exercice que j'aime. Quand on écrit sa propre histoire, on bâtit une dramaturgie qui amène à se poser des questions sur la structure de l'histoire. Pour attaquer une adaptation, les questions qu'on se pose, outre la sélection de ce qu'on va garder ou non, portent plutôt sur la narration. Comment réécrire les dialogues sans trahir Dickens ? Comment être au plus proche de se qu'on a ressenti en lisant le roman ? J'ai quelques amis qui regardaient ce travail de haut, avant d'essayer de s'y mettre… et finalement, ils se rendent compte que ce n'est pas si facile que cela.
 

Les auteurs de BD qui adaptent un roman sont souvent suspectés de pratiquer l'exercice par manque d'imagination...
Je peux expliquer ma démarche. Quand Dickens écrit Oliver Twist, il se fiche totalement du garçon dont il parle. Ce qui l'intéresse c'est de caractériser la vermine du bas Londres. Derrière chaque histoire, il y a une intention qu'on peut, de la même façon, exprimer en une phrase simple. Un auteur qui veut travailler un sujet donné, va commencer à regarder dans la peinture, la littérature de l'époque, pour y trouver de la matière. Si on veut évoquer la pègre du Londres de l'époque victorienne, et qu'on tombe sur un livre comme Oliver Twist, la réflexion évidente c'est "Pourquoi je cherche à raconter une histoire, alors que Dickens l'a fait de façon merveilleuse ? Je peux faire quelque chose autour de cette œuvre".  
Dernièrement, je voulais raconter l'histoire d'un écrivain en doute de création, et rencontrant une jeune femme qui allait le débloquer. Un ami à qui j'expliquais cela, m'a conseillé de lire Hygiène de l'assassin, d'Amélie Nothomb. Effectivement, c'est proche de ce que je voulais raconter. La trame est différente, la fin aussi, mais tout est à l'intérieur. Dès lors, la question se pose : créer un récit original ou faire une adaptation en BD ?
 

Qu'est ce qui t'intéresse particulièrement dans Oliver Twist ?
Chez Dickens, Oliver Twist est un gamin qui subit, qui se prend des baffes pendant toute son enfance, jusqu'au moment où il décide de se révolter. Nous avons au contraire décidé de montrer un enfant qui n'a simplement pas la force nécessaire pour prendre le dessus. Mais il ne subit pas, il a son destin en main. Le point de vue est donc légèrement différent. Nous adoptons la dramaturgie de Dickens, mais pas son point de vue sur le personnage principal. C'est dans cette vision que réside l'originalité de notre adaptation.
 
S'approprier les personnages, n'est-ce pas les trahir ?
Non, l'appropriation, c'est ce que tout lecteur fait. Nous ne trahissons pas l'œuvre originale, dans le sens où nous n'inventons pas une fin alternative. Mais il y a des souplesses qu'on peut se permettre. Par exemple, nous avons décidé de différer un peu l'apparition de Nancy. Ce n'est pas une trahison, parce que nous faisons comprendre au lecteur que Fagin la connaît déjà.  
 

 

Ce n'est pas perturbant d'arriver après Will Eisner, qui dans Fagin le juif modernise l'intrigue en la centrant sur Fagin plutôt que sur Oliver Twist ?
Nous sommes fidèles à l'histoire originale, sans y être scotchés. Nous apportons aussi une certaine modernisation, qui tient à notre découpage. Cela ne va pas jusqu'à transformer le cadre narratif, comme l'a fait Will Eisner, démarche qui ne s'inscrit pas dans le cadre de la collection Ex-Libris.

Quel est le cadre fixé par Jean David Morvan ?
Jean David nous a demandé deux choses : respecter l'œuvre originale, et qu'on se fasse plaisir. J'ai signé deux adaptations : Oliver Twist, et Le tour du monde en 80 jours, de Jules Verne. Jean David est l'âme de la collection. Il est très présent, mais sans être envahissant. S'il y a un cadre plus rigide que celui très vague qu'il a exprimé, lui seul le maîtrise. Il exerce son influence avec assez de subtilité et d'ouverture, pour que nous conservions l'impression d'une liberté totale.
 
Propos recueillis le 23 mars 2007

 

Jean David Morvan : nouvelle rencontre, au sujet des "romans chinois" (24 janvier 2008)
 
 
Deux des quatre grands romans classiques de la littérature chinoise sont en cours d’adaptation dans la collection Ex-Libris : Voyage en Occident sous le titre Le dieu singe, et Au bord de l’eau. Les deux autres ont également vocation à être adaptés ?
Oui, si je trouve des dessinateurs endurants. Rêve dans le pavillon rouge raconte des histoires de cour, de femmes galantes, bref c’est un roman plus féminin et c’est un tel pavé qu’avant de se lancer il faut bien réfléchir à comment le faire. Et pour L’histoire des trois royaumes, c’est en discussion avec un dessinateur chinois. Mais nous préférons lancer les deux premiers et attendre un peu avant de commencer les autres.

Pour adapter Le Voyage en Occident, tu es revenu au nom chinois du héros, Sun Wukong, alors qu’il est plus connu sous son nom japonais San Goku (grâce à Dragon Ball notamment). Mais pourquoi avoir changé le titre du livre en Le dieu singe ?
A vrai dire, le titre original peut être interprété de différentes façons. On le trouve sous l’intitulé Voyage en Occident, parfois aussi Pérégrinations vers l’Ouest. Le titre anglais est tout simplement Monkey. J’aurais pu l’appeler Sun Wukong. Traditionnellement, le personnage est surnommé Roi-singe, mais il a des pouvoirs incroyables, il devient immortel… ça me paraissait plus juste de l’appeler Dieu Singe.
 

Tu sais déjà en combien de volumes les romans seront découpés ?
Non, c’est difficile de faire des prévisions. Ce sont de gros romans. Pour une adaptation vraiment proche, il faudrait un nombre de livres important. Avec Guy Delcourt, nous nous sommes mis d’accord sur un nombre de tomes pour lancer les romans et voir si ça fonctionne. En cas d’insuccès, nous trouverons un moyen pour arrêter la série sans frustrer tout le monde. Mais plutôt que de partir sur un découpage prédéfini en trois ou cinq albums, qui risquerait d’être abusivement résumé, j'ai préféré bien traiter le début et nous laisser la possibilité de mener le projet comme nous le rêvons. Des projets comme ceux-là prennent tout le sens avec une certaine ampleur. Bien sûr, cela nécessite d'avoir du succès, et dans la durée. Nous avançons. Un livre après l’autre.  

Le mode de narration est très différent, entre Le dieu singe et Au bord de l’eau. A quoi cela tient, qu’est-ce qui te fait choisir de mettre plus ou moins de récitatifs dans une adaptation plutôt qu’une autre, par exemple ?
Au bord de l’eau commence avec un chapitre important, mais déconnecté de la suite. Il était nécessaire d’avoir un narrateur pour éluder certains chapitres assez rapidement. En revanche, Le dieu singe est plus centré sur l’action, les textes off sont moins nécessaires. Au-delà de ces contraintes, ce n’est pas plus mal qu’ils soient différents !

Concrètement, comment tu travailles avec les auteurs chinois ?
Tout partait de l’envie de travailler avec Wang Peng. Je trouvais que c’était un dessinateur remarquable, et je cherchais un projet à lui proposer. Je me suis rendu compte qu’Au bord de l’eau était le roman de base d’une série TV qui m’avait passionné : La légende des chevaliers aux 108 étoiles. Quand je suis tombé dessus par hasard, j’ai lu ça d’une traite, avec l’envie immédiate d’en faire une version BD.  
Nous ne nous sommes pas forcément rencontrés physiquement. Je travaille en français, et mes scénarios sont traduits sur place en chinois. Cela pose parfois des problèmes de compréhension, ou d’erreur d’interprétation, mais cela se gère. Les principaux problèmes sont techniques, par exemple les habitudes en matière de placement des bulles  sont assez différentes en Chine. Et puis il a fallu définir comment se transmettre les fichiers ou les instructions. Mais à présent que tous ces détails sont résolus, c’est calé.  
 

Pourquoi avoir choisi de réaliser les adaptations toi-même, plutôt que de les confier à des auteurs chinois ?
Avant tout, parce que j’avais envie, et parce que je ne connaissais pas de scénariste chinois. Mais ce n’est pas tout. Pour faire du manhua, les Chinois sont les meilleurs. Mais pour faire de la BD telle qu’elle se pratique chez nous, puisque le but était de sortir des livres dans la collection Ex-Libris, le plus simple était de passer par une coopération franco-chinoise. Cela étant, nous adaptons un conte japonais intitulé Le coupeur de bambous, et ce projet est mené par un scénariste et un dessinateur japonais.  
 
Le dessinateur avec qui tu fais Le dieu singe est aussi l’auteur de Five colors, publié en français aux éditions Xiao Pan. C’est donc quelqu’un qui a l’ambition d’être un auteur complet.
Five colors est un recueil d’histoires courtes, avec assez peu de cases. On n’y trouve pas la densité des bandes dessinées d’un éditeur comme Delcourt. Jian Yi est très capable en tant qu’auteur complet. Je lui ai proposé un projet qu’il a accepté, voilà tout. Il travaille aussi sur un autre projet avec Vatine. Il faut préciser qu’il n’y a pas de marché de la bande dessinée, en Chine. L’Europe est donc une sorte de planche de salut pour les auteurs chinois. Nous ne les payons pas moins au motif qu’ils sont Chinois. De leur côté, ils travaillent avec beaucoup de courage et de talent.

Ex-Libris s’empare du patrimoine littéraire mondial… Tu as des priorités ?
Non, les priorités sont définies en fonction des projets qui se présentent. Dans les albums en préparation, il y a L’Iliade et L’Odyssée, un Ancien et un Nouveau Testament, réalisés par des Yougoslaves, qui font un très bon boulot.  
 
Tu disais que l’idée fondatrice d’Ex-Libris est de permettre à des dessinateurs d’adapter leur livre favori. L’adaptation BD de La Bible entre dans ce cadre ?
L’idée ne vient pas de moi mais des auteurs, donc c’est possible. D’ailleurs un des dessinateurs a un oncle qui est cardinal auprès du Pape !  

La collection a été lancée il y a près d’un an. Quels sont les titres qui ont le mieux marché pour le moment ?
Je ne sais pas vraiment. Nous étions très attendus et surveillés, on nous suspectait d’avoir une démarche purement commerciale. Les lecteurs ont pu se rendre compte que nous ne faisions pas un travail formaté, et que les auteurs font les livres avec assez de liberté.

Je ne crois pas que ce soit un lancement fulgurant, mais ça doit être suffisamment honnête pour qu’on puisse continuer. Au niveau presse, ça se passe bien. Notre intention avec Guy Delcourt, n’est pas de faire un coup ponctuel, mais de poser la collection de façon progressive et durable. Pour l’instant il me suit, on verra jusqu’où ça va. C’est certain qu’un ou deux vrais best-sellers ne feraient pas de mal.
Après, les bouquins ont des succès à des degrés divers. Les derniers jours d’un condamné, par exemple, de Stanislas Gros d’après Victor Hugo, a été sélectionné par l’Education Nationale. Ce livre va donc faire un succès, mais hors des circuits traditionnels de librairie.  
Très franchement, je ne sais pas, pour les chiffres. Pour le moment, toutes les séries continuent.  
 

Propos recueillis en mars 2007 et janvier 2008 par Jérôme Briot
Dossier préparé par Stéphane Farinaud et Jérôme Briot


lundi 1 octobre 2007

Valérian et Laureline, 40 ans de voyages spatio-temporels

Interview de Christin & Mézières

Il y a un paradoxe Valérian : après sa parution dans Pilote, la première aventure, Les mauvais rêves, est restée totalement méconnue jusqu'en 1983, date à laquelle elle fut publiée dans une compilation d'inédits disparates de Mézières. La série démarre donc officiellement avec La cité des eaux mouvantes, album qui ne semble au départ pas spécialement mémorable. Et pourtant, c'est grâce à lui que la série (qui entretemps a décollé en qualité) a pu se sublimer, prenant une coloration métaphysique sans rien perdre de son humour ni de sa poésie.

Dans cette histoire, les auteurs imaginent une civilisation du futur, Galaxity, fondée sur les cendres de notre société, quasi anéantie par un holocauste nucléaire en 1986. Ecrire cela à la fin des années 1960, en toute insouciance, c'était facile. Mais quelques vingt ans plus tard, se trouver dans l'obligation de résoudre le paradoxe temporel induit (puisque la catastrophe n'a pas eu lieu), dans une série dont le héros est précisément un agent spatio-temporel, voilà une mise en abime des plus vertigineuses. Au point que le vocabulaire peine à décrire le phénomène (il faudrait de nouveaux mots : rétro-uchronie ? antécipation ?).

En tout cas, si 2007 est marqué par le quarantième anniversaire de la série, par la sortie d'un nouvel album (L'ordre des pierres, avant-dernier épisode de la saga selon les auteurs), une adaptation en dessin animé, une exposition à la galerie Bosser et la parution d'une intégrale, n'en tirons pas de conclusion hâtive : l'année Valérian, ce n'est pas 2007, cela restera, pour toujours, 1986 !

 

 





Cette histoire d'holocauste de 1986, prédit en 1967, et qu'il vous faut résoudre vingt ans plus tard, c'était un coup prémédité ?

Pierre Christin : Pas vraiment, non ! Quand j’ai commencé à vouloir faire de la science-fiction graphique, désir qui allait aboutir à Valérian, c’était sur un fond qui était celui de la guerre froide et de la menace nucléaire. L’époque était clairement nucléariste, avec des optimistes, comme ces ingénieurs soviétiques qui à l’époque, disaient : « Notre réacteur de Tchernobyl est d’une telle excellence, que nous n’hésiterions pas à le construire sur la Place Rouge en face du Kremlin ! ». De l’autre, il y avait ceux qui vivaient dans l’angoisse de la bombe atomique.
Il y avait un côté très dominant de la science-fiction américaine, qui devenait déjà une super-puissance. En même temps, c’était peu après l’assassinat de Kennedy. New York était la seule métropole verticale, à l’époque, d’où l’envie de fusionner l’orgueil urbanistique, l’orgueil économique de la puissance dominante, et la menace qui pouvait régner à l’égard de tout cela. Partant de là, j'ai posé l'idée qu’il se passerait quelque chose en 1986. C’est une date que j’ai voulue un peu distanciée de 1984, pour éviter un rapprochement avec Orwell.


Oui, mais vous n’avez pas choisi 2084 ou un futur beaucoup plus éloigné. Vingt ans dans le futur, ça vous paraissait à ce point lointain ?

Jean-Claude Mézières : Oh, on ne faisait pas de projection !

PC : J’étais loin de penser qu’on continuerait à faire Valérian en 1986 ! Nous faisions nos histoires tranquillement, Jean-Claude et moi. Mais vers 1982, j’ai commencé à gamberger en me disant que 1986 approchait et qu’il allait falloir s’occuper du problème que cela posait. Si nous arrivions en 1986, cela signifiait que le cataclysme nucléaire cité dans Valérian n’avait pas eu lieu. Et par ailleurs, cela posait un challenge littéraire tout à fait inédit. Etre rejoint par sa création de vingt ans plus tôt, ce n’est pas si fréquent.
A présent, cela me paraît simple d’en parler, mais à l’époque, je me suis bien pris la tête pour trouver une solution. Il fallait retoucher l’histoire. En même temps que je trouvais une solution, cela faisait apparaître un problème : la modification de l’Histoire bouleversait l’existence de Galaxity. C'était comme si, en 1967, nous avions posé une mine à fragmentation qui allait exploser vingt ans plus tard. Et il nous faut vingt ans de plus pour résoudre complètement la question. Vous aurez la réponse dans le prochain Valérian !


A partir de 1982, vous travaillez sur les moyens de recanaliser la série pour lui conserver une cohérence historique malgré la non-catastrophe nucléaire de 1986… et en 1986, Tchernobyl arrive.

PC : Oui, ça nous a paru énorme. Nous avions tout réorganisé en fonction de l’inexistence d’une catastrophe nucléaire… et voilà qu’il y a cet accident à Tchernobyl ! J’étais complètement stupéfait, et résoudre ma relation avec ces événements m’a beaucoup occupé. Comme je l’évoque dans Le sarcophage, dessiné par Bilal, je suis parti en reportage à Tchernobyl. L'accident survenu là-bas concrétise l’effondrement de l’empire soviétique, que nous annoncions dans Partie de chasse. Tchernobyl est en quelque sorte la métaphore technique de l’effondrement de tout un système politique.


Vous êtes assez familier des prémonitions : dans Par des temps incertains, vous décapitez littéralement un building d’affaires, et ceci, trois mois avant le 11 septembre 2001.

PC : Aussitôt qu’on fait de la projection, si on reste dans des horizons atteignables, il n’est pas rare que de telles coïncidences se produisent. Dans un de ses romans, Barjavel avait imaginé une société où tout le monde avait un téléphone à l’oreille... J’ai moi aussi eu quelques visions. Parfois, les coïncidences sont troublantes. Par exemple, l’effondrement des tours du World Trade Center a eu lieu le jour où j’ai apporté à Dargaud le bon à tirer de Adieu, rêve américain. J’ai appris les événements à la radio en sortant de chez l'éditeur. Quand l’annonce a été faite d’un troisième avion qui se crashait sur le Pentagone, je me suis demandé un moment si on n’était pas en train de nous refaire le coup de La guerre des mondes, d’Orson Welles !
En tout cas, c’est vrai que mes travaux de fiction ont plusieurs fois été rejoints par la réalité, avec une brutalité inattendue. Je suis poursuivi par ça : France Info sort un bouquin à l’occasion de ses 20 ans, ils ont demandé à de nombreux auteurs de participer... Et forcément, j’ai écopé du 9/11 ! S’agissant de débusquer les coïncidences, le 11 septembre montre les limites de l’exercice : un certain nombre de cinglés du chiffre 11 se sont livrés à de savantes recherches, et ils trouvent du 9/11 partout. Cela va faire comme avec l’affaire Kennedy : plus les années passent, plus les hypothèses se multiplient.

JCM : Ces coïncidences sont remarquées à cause de la longévité de la série.

PC : Valérian est une chronologie imaginaire, mais que nous avons voulue crédible. Ce n’est pas échevelé. Au pire, l’incertitude ressentie doit être comparable à celle d’un lecteur de livres d’Histoire ancienne. Dans le prochain Valérian, on trouvera deux interprétations différentes du futur de la Terre, qui seront développées par deux protagonistes. Et si on travaille encore sur Valérian quand on aura 92 ans, il faudra ENCORE que je trouve quelque chose pour résoudre d’autres paradoxes…

JCM : Euh ! On verra, on verra ! Il reste encore de longs tunnels de travail…




Il parait qu’il y a autant de façons de travailler, que de tandems Scénariste / Dessinateur. Comment vous répartissez-vous la tâche ?

PC : Pour ma part, j’aime discuter beaucoup avec les dessinateurs, pour connaître leurs envies du moment. Par exemple, Le long voyage de Léna résulte de discussions avec André Juillard, qui me faisait part de son envie de travailler sur des ambiances un peu nostalgiques. Je décris les projets dans un synopsis, qui peut être assez bref avec mes vieux complices, comme Jean-Claude Mézières, Bilal ou Annie Gotzinger. On se comprend à mi-mots, ce n’est pas la peine que je fasse du style. Je commence donc par une trame d’une dizaine de feuillets. Pour qu’on en discute. Après quoi, je livre quelque chose de très charpenté, image par image, avec beaucoup de didascalies, d’explications d’images, beaucoup de documents typologiques : des portraits psychologiques des personnages, éventuellement des photos, de temps à autres quelques croquis malencontreux…

JCM : ah oui, au moins tes dessins nous laissent une grande liberté d’interprétation !!!


Vous allez jusqu’à définir des cadrages ?

PC : Non, surtout pas ! Prenons un exemple. Si pour Valérian, il est nécessaire de créer une nouvelle bestiole cosmique, je vais beaucoup m’attarder à décrire ses propriétés. Mais après, le fait qu’elle soit à plumes, à poils, à pattes, à pinces ou à bec… C’est à Jean-Claude d’en décider. Je lui détaille les capacités de la créature, je lui décris l’environnement dans lequel elle vit, ses raisons d’agir. Mais c’est lui qui décide complètement de son apparence. Il peut juste m’arriver d’émettre des réserves comme « surtout pas insectoïde », parce que c’est presque toujours synonyme d’antipathique. Mais pour ce qui est des cadrages, les rares indications que je vais donner sont du genre « ici, une grande image pourrait être nécessaire ».

JCM : Ce qui n’empêche pas une réinterprétation.

PC : Il y a aussi le fait que les dessinateurs ont tendance à avancer case par case…

JCM : ah moi non, j’avance par lot de six pages.

PC : d’accord, mais moi j’ai quarante pages d’avance. Un détail qui peu paraître anodin en début d’histoire peut se révéler crucial trente-cinq pages plus loin. Je vais donc devoir insister pour que tel ou tel élément ait été vu. En revanche, définir s’il aura été vu en plongée ou en contre plongée, ce n’est pas moi qui m’en occupe. Après tout cela, Jean-Claude se met au travail, ce qui ouvre un autre tour de négociations, parfois harmonieuses, parfois grinçantes…


Quels sont les points de désaccords qui peuvent survenir ?

JCM : C'est-à-dire que Pierre me fournit un récit rêvé, que je suis chargé de concrétiser. A cette étape interviennent en même temps les contraintes de rythme, de choix de cadrages, de composition des doubles pages, et de continuité des ambiances. On se met d’accord pour définir par exemple que les doubles page comporteront entre 14 et 16 images en moyenne, ce qui permet à Pierre d’adopter un certain rythme dans son écriture.
Je garde la liberté de réinterpréter les scènes, en donnant plus d’importance à telle ou telle scène qui me semble le mériter, en apportant des modulations dans le rythme. Tout cela est assez normal, et je ne peux pas être un dessinateur aux ordres, surtout dans un domaine comme la science-fiction, qui privilégie autant l’imaginaire. Il arrive que certains points de détail posent un problème, qu’il faut résoudre. La création d’un nouveau personnage peut nous amèner à modifier l’histoire !


PC : Si le personnage imaginé par Jean-Claude me séduit d’emblée, je vais retirer des dialogues à d’autres personnages pour alimenter celui-ci. Mais les négociations portent parfois sur de petites choses. Dans Au bord du grand rien, il y a eu une sourde bataille entre nous autour de l’identité de la petite jeune fille qui fabrique des scaphandres, qui s’appelle Ki-Gai. J’avais rapporté des photos de Birmanie, avec de jeunes couturières fluettes… et Jean-Claude s’était mis en tête de dessiner une espèce de bonne femme colossale, et il n’en démordait pas. En même temps, c’était un personnage réussi… qui est devenu la commandante. Une fois qu’on a débloqué ça, comme par miracle, la couturière est redevenu ce qu’elle devait être…

JCM : Je voulais un contraste, pour éviter d’avoir deux silhouettes de même valeur. D’où mon insistance, qui nous a bloqué temporairement, mais cela s’est soldé par un enrichissement.


Dans L’ordre des pierres, vous livrez (comme dans Les Héros de l’équinoxe) une interprétation des mondes par différents personnages. Valérian, une fois de plus, refuse de participer à l’exercice et s’en sort par une pirouette. L’interprétation du scientifique de la bande est très chaotique, avec une représentation inspirée par Jackson Pollock, qu’on retrouve quelques pages plus loin.

PC : Oh, ça a été un combat, ça aussi… Je tenais par-dessus tout à ce que ce soit traité à la manière de Jackson Pollock parce que ça préparait le monde qu’ils allaient vraiment voir vingt pages plus loin. Jean-Claude a regimbé, mais plus il rentrait dans l’histoire, mieux il comprenait les raisons de mon insistance. Il m’a cassé les nougats pendant des jours et des jours sur le premier Pollock, mais quand pour lui c’est devenu quelque chose d’interprétable dans le contexte de Valérian, c’est lui qui a pris l’initiative, et il était tout fier de me montrer ce qu’il en avait fait !

JCM : Avec le recul, j’oublie tous ces détails. Sur les dialogues, quand je lui propose des changements, il y a toujours des arrangements parce que je vois les choses en terme de mise en scène. Si c’était un film au lieu d’être une bande dessinée, ce serait vite réglé. Là, c’est plus compliqué. Et puis, il n’aime pas retoucher.

PC : J’adore les discussions sur le visuel. Mais pour les dialogues, je suis un peu comme les auteurs de théâtre, j’ai une certaine raideur. Je considère toujours les destructions narratives qu’une modification peut apporter.

JCM : Je soumets aussi parfois des problèmes de pagination, quand il y a un pavé de texte qui me semble trop important. J’ai vraiment besoin de travailler en séquences. Mon travail consiste à interpréter d’une façon graphique les récits que me soumet Pierre. Je négocie quand j’ai la sensation de manquer de place, où quand je pense que le récit a besoin de respirer un peu plus.


Entre Valérian et Laureline, les moeurs sont assez libres. Ce qui reflète l'idéal en vogue au moment où la série a démarré. Depuis, la libération sexuelle a connu quelques revers. Cela vous pose t-il un problème aujourd’hui ?

PC : Valérian et Laureline sont nés en pleines sixties. J’ai été très marqué par le situationnisme, par Simone de Beauvoir, par le Women’s Lib américain. On rentrait des USA, où le féminisme était un courant très fort. C’est un combat qui me séduisait. Valérian et Laureline vivent une sorte d’union libre, où chacun garde un quant-à-soi. Aucun n’est inféodé à l’autre. C’est effectivement très sixties. Mais je crois que personne n’a rien proposé de mieux. C’est comme ça qu’il faut continuer d’être, si possible.
Les mœurs ont changé, c’est vrai, et cela ne nous pose aucun problème sur le medium bande dessinée. En revanche, dès qu’on passe à une adaptation en dessin animé, c’est une autre histoire. Les chaines de télévision redoutent les plaintes des ligues de vertu, et veulent tout formater en fonction de cette menace. Cela passe donc par le rajeunissement drastique des personnages, qui deviennent des quasi-adolescents, pour que le spectateur puisse raisonnablement penser qu’ils n’ont pas de relations sexuelles.
Ce n’est pas le seul problème que pose Valérian pour une exploitation commerciale sur le petit écran. Une idée forte des années 70, c’est le refus de la xénophobie et de l’ostracisme. Mais aussitôt que la série devient un objet commercial, les chaines se plaignent : qui sont les méchants ? Il n’y a pas de méchants dans Valérian. Ce n’est pas une BD angélique. Il y a des combats, des confrontations, des enjeux importants. Mais il n’y a pas de méchants, chacun a sa propre vérité, parfaitement admissible. Nous pouvons penser qu’un monstre aquatique comme le Groubos nous trouve répugnants, avec nos petits nez en trompette et le fait que nous respirons de l’oxygène.
Ceci, c’est la base de la série BD. Mais on sent bien que ça ne plait pas à tout le monde. Oh oui, en quarante ans, les mœurs ont changé…


Vous avez modifié le titre de la série : Valérian, agent spatio-temporel devient Valérian et Laureline. C'est une réhabilitation tardive, parce qu'en réalité, cela fait longtemps que c’est Laureline qui se tape le plus gros du travail, non ?

PC : Quand on a commencé, les journaux de BD s’adressaient plutôt à un public de garçons. Et cette série entrait dans un format assez classique. Quand j’ai commencé à travailler avec Bilal, cinq ou six ans plus tard, ça avait déjà bougé. Ce qu’on a appelé depuis des one-shots était devenu un format envisageable. Il y a un certain archaïsme dans Valérian, que j’ai voulu sciemment miner de l’intérieur. C’est un héros masculin… mais qui est un faux héros. Valérian n’a aucun super-pouvoir, il n’est pas spécialement beau. Tout au plus, il est courageux et c’est un bon pilote. Dès le départ, j’ai éprouvé le besoin qu’il y ait une héroïne à part entière. Beaucoup de BD m’énervaient par leur machisme naïf. Peu à peu, Laureline a littéralement pris le dessus. Jean-Claude a réussi à en faire un personnage extrêmement attachant, dont je me suis amouraché. Et de façon générale, j’aime beaucoup faire dialoguer les femmes. Les paroles, les réactions de Laureline me viennent spontanément. Nous aurions sans doute dû changer le titre de la série plus tôt.


Une chose amusante à propos de Laureline : pendant au moins quinze albums, vous aviez oublié son passé de licorne, et depuis la réédition des Mauvais rêves, vous ne cessez d’y faire allusion. Pourquoi une amnésie aussi longue, et pourquoi cet attachement à présent ?

JCM : Il faut remettre les choses dans leur contexte. Il y a quarante ans, quand Pierre m’a livré un scénario futuriste, avec Galaxity, capitale du futur, tout ça, je me demandais vraiment comment j’allais dessiner ça !

PC : C’est vrai que j’ai donné à Jean-Claude du grain à moudre, en transportant les personnages dans notre passé, avec du coup un château fort, un cheval, un licorne…


Justement, dans Les mauvais rêves, vous faites appel à la magie. Or, la magie, c’est l’absolu contraire de la science-fiction. Qui peut bien avoir besoin de science dans un monde magique ?

PC : Mon intime conviction, c’est que la plus belle science-fiction s’ancre dans des mythes anciens. J’ai lu récemment Ilium et Olympos de Dan Simmons. L’idée est de faire rejouer, dans un futur stratosphérique, l’Iliade et l’Odyssée par des non-humains. C’est extrêmement touchant. L’un des personnages est une sorte de sous-marin à la con, qui n’a que des pièces qui foutent le camp. L’autre est un avorton de métal et nano-technologies. Et du coup, tout prend un sens totalement différent. C’est magnifique. Un peu comme dans L’odyssée de l’espace de Kubrick : c’est à la fois l’aube de l’humanité et son futur qui sont incarnés par le monolithe.
Au début, Valérian et Laureline sont très ‘service-service’. Après la perte de la terre, ils deviennent un peu des clodos de l’espace, moins impliqués. Depuis quatre ou cinq albums, ils sont obligés de chercher au plus profond d’eux-mêmes des parades et des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent, et du sens à leur existence. C’est aussi pourquoi je fais revenir ce passé de Laureline. Il y a des éléments qu’on va trouver dans le prochain et dernier titre, qui ne sont pas de nature entièrement rationnelle. Une sorte de croyance aux forces de l’esprit. Les Terriens ne sont plus que trois : Valérian, Laureline et Jal. Ils sont un peu comme les Limbos, qui ont été victimes d’un génocide alors qu’ils ont été une grande civilisation.
Tout à coup, ce n’est plus seulement en étant un bon pilote d’astronef, ou en étant une fine mouche dialecticienne qu’on peut s’en sortir. Valérian doit chercher très profondément en lui le désir de retrouver sa terre de naissance, Galaxity. Quant à Laureline, elle a connu un univers magique et l’a perdu, et le fait de rencontrer des êtres qui d’une certaine façon lui sont proches est sans doute important. Après, je ne fais pas tout de manière consciente, hein…

JCM : Ouais ! Et après, c’est à moi de ramer pour rendre ça sur papier !






Propos recueillis en janvier 2007

dimanche 11 mars 2007

L'âge de bronze, par Eric Shanower (ed. Akileos)

Le mot "exploit", si banal dans le vocabulaire sportif, est rarement employé pour qualifier une oeuvre littéraire ou artistique. Ce qui est recherché et acclamé chez un artiste, c'est plus souvent le génie ou la virtuosité que la constance dans l'effort ou la capacité à surmonter un défi incommensurable. C'est pourtant sur l'auteur d'un véritable exploit que nous souhaitons aujourd'hui braquer les projecteurs.

Certains alpinistes se lancent dans l'ascension solitaire des plus hauts sommets. Eric Shanower, lui, s'est attaqué à un Himalaya de la littérature occidentale : son projet L'âge de Bronze est une chronique exhaustive de la guerre de Troie, en bande dessinée. Et comme si ce n'était pas assez ambitieux, l'auteur californien se préoccupe de rendre cette saga vraisemblable d'un point de vue historique et archéologique.    

Pour comprendre toute l'ambition de ce roman graphique, il faut se souvenir que cette guerre légendaire est venu jusqu'à nous par de multiples sources souvent contradictoires. L'Iliade, de loin le texte le plus célèbre, n'en couvre qu'un infime fragment. Cette épopée d'Homère commence après neuf ans d'affrontements entre Grecs et Troyens et s'achève bien avant la fin du conflit, au moment des funérailles d'Hector. Même le fameux épisode du cheval de Troie en est absent. Pour compléter le tableau, il faut aller chercher dans l'Odyssée, dans les tragédies d'Eschyle, Euripide ou Sophocle, dans L'Enéide de Virgile...

Rassembler et concilier les différentes sources disponibles, donner à chaque personnage un visage, un caractère et des motivations, tout cela avec des vêtements, des armures, des logements plausibles… voilà un travail qui vaut bien ceux d'Héraclès !

   

- Eric Shanower, pouvez-vous expliquer quels ont été votre parcours et vos réalisations avant de commencer L'Age de Bronze ?
 
J'ai débuté en tant que dessinateur professionnel en mai 1984. J'ai suivi la Joe Kubert School of Cartoon and Graphic Art, à Dover dans le New Jersey. J'ai commencé travailler pour des éditeurs de Comics US dès ma sortie de l'école. Ma première publication importante, The Enchanted Apples of Oz, eut lieu en 1986. Ensuite, de 1986 à 1992, j'ai dessiné quatre autres récits situés dans l'univers du Magicien d'Oz, le célèbre roman jeunesse de l'Américain L. Frank Baum. J'ai aussi dessiné Le prince impensable, un spin-off du Garage hermétique de Moebius, scénarisé par Moebius et JM Lofficier, et d'autres projets d'Ed Brubaker, comme An Accidental Death en 1993, ou Prez : Smells Like Teen President en 1995, et les planches d'introduction de Harlan Ellison’s Dream Corridor. En 1994, avec David Maxine, nous avons fondé Hungry Tiger Press, une petite maison d'édition qui publiait principalement des produits dérivés du Magicien d'Oz, des livres et des CD pour la plupart illustrés ou dessinés par moi. La structure existe toujours, elle est gérée par David. De mon côté, j'ai illustré de nombreux livres, j'ai aussi fait quelques dessins pour la presse magazine ou la télévision. 
 

- Pourquoi « L'âge de Bronze », plutôt qu'un titre contenant une référence plus directe à la guerre de Troie ?
 
Au départ, ma série devait s’appeler "Troie" (Troy). Mais en 1997, alors que j'étais en train de réaliser le premier numéro de mon comics, une autre série a été annoncée qui portait ce titre. En apparence, ce projet devait être assez proche de ce que j'avais l'intention d'accomplir. Pour éviter la confusion, j'ai décidé de réfléchir à un nouveau titre. Le meilleur que j'ai trouvé a été L'âge de bronze (Age of Bronze). Ce titre indique bien l'intention historique de la saga, par opposition à une orientation plus "fantasy". Et puis, c'est un titre qui commence par un "A", si bien que dans une liste alphabétique, L'Age de Bronze est en tête de liste, et donc plus facilement remarqué.
 
 
- Il vous a fallu sept années de recherches avant de commencer les premières planches de votre comics. Quelle en était la nature ?
 
J'ai mené des recherches sur deux fronts. Le premier était de retrouver l'histoire, pas seulement dans la littérature, mais dans toutes les formes d'art. L'Iliade d'Homère est le récit le plus ancien que nous possédions sur la guerre de Troie, mais de nombreux écrivains et artistes ont créé d'autres versions, des adaptations, des permutations, des variations ou des suites à l'histoire composée par Homère il y a approximativement 2800 ans. Retrouver tous ces travaux m'a demandé beaucoup de temps et d'efforts. Parallèlement, il a fallu que je me familiarise avec la période historique concernée, en m'intéressant aux civilisations mycénienne et hittite. 

Mes connaissances de départ étaient très rudimentaires. J'avais lu des versions pour enfant de la guerre de Troie quand j'étais petit, mais je n'avais jamais lu L'Iliade, L'Odyssée, L'Enéide ni aucune des tragédies grecques sur la guerre de Troie et ses conséquences. J'en savais très peu au sujet de l'âge de bronze en Grèce, et rien du tout sur cette même époque, du côté turc. M'éveiller à tout cela a été une étape fondamentale pour produire L'âge de Bronze
 
Je continue d'étudier ces sujets. Il y a tant de livres et d'oeuvres inspirées par la guerre de Troie, que je ne pourrai jamais tous les connaître. Et puis, on continue de faire des découvertes archéologiques. Je ne suis jamais allé en Grèce —l'essentiel de mes recherches se fait dans des livres— mais durant l'été 2006, je suis allé sur le site antique de Troie pendant douze jours, et j'ai pu suivre une équipe archéologique en plein travail. C'était une équipe présente là-bas depuis 1988, qui a fait d'importes découvertes. C'était vraiment une expérience formidable de pouvoir être sur place.

- A quel moment avez-vous décidé, au lieu de faire une "simple" adaptation d'Homère, d'opérer une synthèse entre toutes les sources connues concernant cet événement légendaire ? Une tentative similaire avait-elle été déjà menée en littérature non graphique ?

Il n'a jamais été dans mes intentions de me contenter d'une adaptation de l'Iliade. Je voulais raconter l'histoire complète, y compris la chute de Troie, qu'Homère raconte seulement dans l'Odyssée, et de façon expéditive. L'idée de L'âge de Bronze m'est venue en février 1991, alors que j'écoutais la cassette audio de The March of Folly: From Troy to Vietnam, un livre de l'historienne Barbara Tuchman. Dans son chapitre sur Troie, elle explique qu'il y a de nombreuses variantes incompatibles, au sujet de la guerre de Troie. J'ai immédiatement été intéressé par le challenge consistant à réconcilier toutes ces versions en un long récit unique, tout en éliminant les dieux pour mettre l'accent sur les responsabilités humaines, et en replaçant tout cela dans la période historique correcte. 
 
Il y a, à travers les siècles, de nombreux exemples de récits "complets" de la guerre de Troie. Certains sont plus complets que d'autres. Certains se concentrent sur un aspect particulier. Ceux rédigés dans l'Europe du Moyen-âge ont tendance à être très imprégnés de leur époque. Je ne connais aucun autre récit sur Troie qui se soit fixé un objectif aussi vaste que mon projet, surtout avec l'ambition d'une exactitude archéologique. 

- Les récits les plus connus de l'épopée troyenne sont L'Iliade et l'Odyssée d'Homère et L'Eneide de Virgile… Quelles sont vos autres sources, et quelle est leur contribution à la chronologie de la guerre de Troie ?

La liste complète de mes sources est bien trop longue pour être citée ici. J'avais inclus une bibliographie complète dans l'édition américaine de mes livres, mais Akileos, mon éditeur français, a choisi de ne pas la reproduire. Aussi bien, la plupart de ces livres sont édités aux Etats-Unis et sont en anglais, sans traduction française. Ce qui les rend peu accessibles en France.
 
Parmi mes sources les plus connues, il y a beaucoup de tragédies grecques : Iphigénie en Tauride, Rhésos, Les Troyennes et Hécube par Euripide ; Ajax et Philoctète de Sophocle ; L'Orestie d'Eschyle ; ainsi que des fragments de pièces de ces auteurs. Je citerais aussi La bibliothèque et L'Epitome d'Apollodore ; les Fables mythologiques d'Hygin ; les versions de la guerre de Troie par Quintus de Smyrne, Dictys de Crète et Darès de Phrygie ; L'Achilléide de Stace ; et encore des version de l'histoire par Benoit de Sainte-Maure, Raoul Lefevre, William Caxton, et bien d'autres encore... 

La partie de l'histoire concernant Troïlus et Cressida vient du Filostrato de Boccace, de Troilus and Criseyde de Geoffrey Chaucer, et bien sûr de Troïlus et Cressida par Shakespeare. Iphigénie et Andromaque par Jean Racine ou La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux sont certainement les contributions françaises les plus connues à cette tradition. De nombreux poètes des 19ème et 20ème siècles, comme Tennyson, Landor, Arnold, et Yeats ont composé des vers qui intègrent des thématiques troyennes. J'ai même puisé dans la trilogie d'Eugene O’Neill, Le deuil sied à Electre. Enfin, des ouvrages généraux, comme Les mythes grecs de Robert Graves ou Les mythes de la Grèce archaïque par Timothy Gantz m'ont aidé à structurer tout cela, et m'ont amené à de nombreuses autres sources... 

- Avec tout cela, reste t-il néanmoins des zones d'ombres que vous devez compléter par vous-même ? Comment vous y prenez-vous ?
 
Je m'efforce de ne rien ajouter du tout. Je dois parfois présenter les événements sous un angle particulier, pour réussir à faire croire qu'il s'agit d'un récit unique plutôt que d'un patchwork de sources hétéroclites. Je fais tout mon possible pour me limiter aux sources disponibles, sans rien ajouter de mon cru. Il peut m'arriver d'avoir à créer une scène pour pouvoir présenter un épisode de la façon la plus intéressante possible, du point de vue théâtral. Mais je n'ai ajouté aucun personnage, ni aucun événement d'importance — il y en a déjà trop ! 
 
- Comme vous le disiez, vous avez choisi de bannir les dieux du champ de bataille. Vous arrive t-il de regretter cette décision ?
 
Je voulais me concentrer sur la dimension humaine. Et présenter l'histoire comme si cela s'était réellement passé, pour montrer au lecteur comment des gens normaux peuvent en arriver à des actes terribles et à prendre des décisions fatales sans recevoir d'instructions divines. Pour en arriver là, il m'a fallu éliminer tous les aspects surnaturels du récit. Devoir comprendre les motivations humaines de chacun des personnages est un des défis les plus intéressants de ce projet. C'est aussi un des éléments qui maintiennent mon enthousiasme pour ce projet de si longue haleine. Non, éliminer les dieux est une décision que je n'ai jamais regrettée ! 
 
Certains lecteurs sont déçus par cela. Mais enfin, il existe toutes sortes de versions de cette histoire. S'ils n'aiment pas la mienne, il n'ont qu'à en lire d'autres. Je me suis aperçu de quelque chose, des années après avoir commencé ce projet. De nombreuses versions de la guerre de Troie ne font pas référence aux dieux en tant que personnages "agissants". Si j'avais choisi de garder les dieux, L'âge de Bronze aurait été déséquilibré : il y aurait eu de longs passages sans la moindre apparition divine, et une omniprésence des dieux à d'autres moments. Pour éviter cela, j'aurais pu être amené à les faire apparaître dans des scènes où ils ne sont pas normalement. Et justement, un de mes objectifs était de ne pas insérer de scènes personnelles. Je suis heureux d'avoir éliminé les élements surnaturels, parce que c'est vraiment la façon dont je voulais raconter l'histoire. 
 

- Le fait de devoir concilier différentes sources contradictoires vous permet finalement de choisir un déroulement plutôt qu'un autre... au final, avez-vous la sensation d'écrire une œuvre originale, ou revendiquez-vous L'âge de Bronze comme une adaptation en bande dessinée de récits classiques ?
 
D'une façon générale, je crois que L'âge de bronze est très fidèle à ses sources. Mais si on entre plus dans les détails, si on regarde les relations entre les personnages, le rythme de l'histoire, l'apparence des personnages et l'accent que je porte à la dimension théatrale, tout cela est en effet très personnel ! 
 

- Dans L'Iliade, Homère prend parti, de façon assez évidente, pour les Troyens. Quelle est votre opinion sur ce sujet ? Avez-vous le sentiment de préférer un camp plutôt qu'un autre ?
 
Moi je n'ai pas l'impression qu'Homère exprime une préférence pour un camp ou l'autre. Je trouve qu'il présentait chaque partie avec ses forces et ses défauts. D'autres lecteurs, à travers les siècles, ont considéré qu'Homère avait ses préférences, mais ce n'est pas mon cas quand je lis L'Iliade
 
Je n'ai pas de préfence pour les Achéens ou les Troyens. Et j'aime tous les personnages. Même ceux qui sont odieux. 
 
- Vous avez obtenu deux Eisner awards, en 2001 et 2003. Quel impact cela a-t-il eu sur votre travail ?
 
Ce qui est important avec les Eisner Awards, c'est qu'ils sont décernés par des dessinateurs professionnels. J'ai donc pris cela pour une marque de reconnaissance des efforts que j'avais mis dans la création de L'âge de bronze. C'est extrêmement  gratifiant. Mais je ne crois pas que ces récompenses aient eu le moindre impact sur la dimension créative de ce projet. Quand je me mets au travail, sur ma table à dessin, que ce soit pour écrire ou pour dessiner, je suis dans l'histoire, et les soucis de notre monde matériel s'envolent très, très loin... 
 
Les prix apportent de la reconnaissance, et focalisent l'attention sur les projets récompensés. Cela incite les lecteurs à acheter les livres, ce qui, évidement, permet au projet de continuer ! 
 
- Le projet complet devait compter sept volumes. Le nouveau livre, numéroté "Tome 3, 1ère partie", est-il un des 7 livres, ou seulement la moitié du 3ème ? Pouvez-vous expliquer sommairement quelles seront les grandes étapes des prochains volumes ?
 
Le nouveau livre, Trahison – Première Partie , est le premier des trois livres qui composeront le troisième volume. Le reste de Trahison incluera le début de la guerre à proprement parler, avec la grande incursion d'Achille pour conquérir les villes et les îles proches de Troie, la trahison de Troïlus par Cressida, la mort de Troïlus et celle de Palamède. Le quatrième volume sera intitulé Rage. Il contiendra mon adaptation de L'Iliade d'Homère, probablement en trois parties. Le cinquième volume intègrera les histoires de Penthésilée et de Memnon. Le sixième volume montrera la mort d'Achille et celle d'Ajax. Enfin, le septième et ultime sera consacré à la chute de Troie. 
 
- Vous voilà arrivé à mi-parcours de votre travail. Vous avez commencé vos recherches en 1991, et les premiers dessins en 1998. Au rythme actuel, cela signifie que vous pourrez écrire "The End" vers 2015 ou 2020. C'est une perspective réjouissante ou angoissante ?
 
En fait, je n'ai accompli que le premier tiers. J'évite de penser à tout ce travail qui reste à faire... Je me concentre simplement sur les vingt prochaines pages, puisque c'est la façon dont le comics est séquencé aux Etats-Unis. Il y a tant d'épisodes que je suis impatient de raconter, c'est vraiment enthousiasmant. Bien sûr, si je regarde le projet dans son ampleur, et que je pense aux épisodes les plus lointains, c'est un peu effrayant. Mais alors, je me souviens des tout débuts, quand j'avais l'impression que je n'atteindrais jamais le sacrifice d'Iphigénie ou l'invasion de Ténédos. Et pourtant ces épisodes font partie du passé. Je sais maintenant qu'il est possible d'aller jusqu'au bout !

Propos recueillis en février 2007 par Jérôme Briot
Dossier préparé par Stéphane Farinaud et Jérôme Briot

L'âge de Bronze, d'Eric Shanower, est publiée en France par les éditions Akileos. Quatre livres sont disponibles à ce jour : 

- L'âge de Bronze vol. 1 : Un millier de navires
- L'âge de Bronze vol. 2 : Sacrifice
- Les coulisses de L'âge de Bronze, HS 1
- L'âge de Bronze vol. 3, partie 1 : Trahison

Toutes les images de cet article sont © Eric Shanower / Akileos 2007

samedi 10 février 2007

Culture Manga, par Fabien Tillon

Avec NonNonBâ de Shigeru Mizuki (éditions Cornélius), pour la première fois un manga a été sacré "meilleur album" à Angoulême. Cette distinction intervient à une époque où près d'une bande dessinée sur deux publiée en France est un manga. L'envie nous prenant de radioscoper ce domaine, nous nous sommes adressés à un spécialiste du genre : Fabien Tillon, journaliste à Phosphore et à BoDoï, qui vient de publier Culture Manga. Dans cet ouvrage richement illustré, l'auteur ne s'en tient pas à « initier » ceux que la bande dessinée japonaise intrigue. Son ambition est plus vaste, il se livre à une analyse de la place et de l'influence du manga sur l'histoire de l'Art au Japon et dans le monde.
 
 



Culture Manga - Fabien Tillon

« Culture manga » pointe notamment le fait que le manga, contrairement à ses homologues occidentaux, ne souffre pas d'un complexe d'infériorité par rapport aux autres arts. Une des hypothèses de ce "meilleur statut" tient au goût immémorial des Japonais pour le dessin, qui s'explique peut-être par le fait que l'écriture japonaise elle-même est dessinée : elle est donc à la fois à lire et à contempler, comme la bande dessinée peut l'être. Dans les cultures occidentales, l'Art officiel n'a longtemps éprouvé pour la bande dessinée que de l'ignorance ou, au mieux, de la dérision. Dans le cas du Pop Art, la référence à la BD est avant tout le moyen d'exprimer la futilité des choses ou de blâmer leur industrialisation. Au contraire, de nombreux artistes et plasticiens japonais, comme Takashi Murakami ou Akino Kondoh, voient dans le manga une sorte d'art idéal et un modèle esthétique, ce que Fabien Tillon analyse dans un chapitre consacré au « Mang'Art ».
 
Que de chemin parcouru, en quelques années à peine ! On se souvient que le manga, il y a quinze ans, était encore assimilé au seul registre de la pornographie ; il y a cinq ans, il était considéré sous le seul angle du shônen... le voici aujourd'hui exposé dans les galeries, et admis en tant que culture mondiale. Un parcours aussi fulgurant méritait bien un coup de projecteur !

 

 

 


Fabien Tillon, pourquoi cet intérêt particulier pour le manga ?
 
Ma formation initiale, c'est plutôt la BD franco-belge et le comics de super-héros américain. La franco-belge plutôt pendant l'enfance et les comics surtout durant l'adolescence. Je me suis remis à la franco-belge de manière intense depuis que je suis journaliste de BD, cela fait six ans. Je n'avais jamais touché au manga (dit comme ça, on dirait une drogue !!) avant que, par "obligation professionnelle", il y a quelques années, je commence à m'y intéresser. Le déclic est venu avec quelques lectures choc, comme la série Gantz ou MW de Tezuka. J'ai compris brusquement les enjeux narratifs du manga, la manière dont la BD japonaise traite le temps et l'espace, le temps très rapidement ou très lentement, et l'espace en privilégiant le personnage et le premier plan au détriment du décor et de la profondeur de champ. Après, j'ai approfondi cette conversion en étant fasciné par la fenêtre sur le Japon ( et même sur l'Asie en général) qu'offre le manga, sur sa culture, ses moeurs, son histoire. Le manga a été mon tremplin pour plonger dans la piscine de la culture nipponne, et depuis j'y fais des brasses...
 

La part éditoriale du manga n'a pas cessé de croître au cours des dernières années. A quel équilibre penses-tu que nous arriverons à terme sur le marché français ?
 
Il y a des peurs qui se font jour en ce moment, c'est un peu étrange. Peur d'un impérialisme de la BD japonaise, qui mangerait tout l'espace. J'ai le sentiment qu'il s'agit là d'un réflexe typique de notre modernité européenne, toujours un peu peureuse, un peu sur le qui-vive. Le manga représente actuellement 44 % des nouveautés annuelles en France, et c'est vrai sa part s'est accrue très vite malgré une récente décélération en 2006. Première question que cela pose : est-ce que cela bride par ailleurs la créativité sur le front de la franco-belge, est-ce que cela empêche des créateurs ou des éditeurs franco-belge d'exister ? Franchement, je ne le crois pas. Est-ce que cela détourne des lecteurs actuels d'un intérêt futur pour la BD franco-belge ? C'est difficile à dire dès maintenant, ou alors il faudrait jouer les Cassandre. Ce que je constate, c'est que :

1- jamais l'intérêt dans les années 60 à 80 pour les comics de super-héros américains et les petits formats (Swing, Akim, Zembla, etc) n'a été une vraie menace pour la BD franco-belge, qui a continué à développer ses traits propres : préférence marquée pour l'approche graphique, développement de la BD adulte et du roman graphique, des expériences novatrices, etc. C'est vrai que les comics de super-héros et les petits formats n'ont jamais autant vendu que les mangas aujourd'hui, mais peut-être est-ce aussi parce qu'à l'époque ces BD populaires étaient vraiment considérées comme la lie de la culture, alors qu'aujourd'hui le manga jouit d'une plus grande reconnaissance même si elle a été difficilement acquise.

2 - l'apport d'une tradition étrangère a toujours été bénéfique à la BD européenne : Morris s'inspire de Walt Disney pour créer Lucky Luke, Goscinny se forme à son métier dans les ateliers de BD de New York, Moebius, Mézières, une grande partie de la génération "SF/Rock" des années 1970-80 a été nourrie aux graphismes de Kubert ou de Corben, Crumb est une influence déterminante pour la génération des auteurs indépendants actuels...  
 
3 - il y aurait des questions à se poser sur la forme prise par l'industrie de la BD, au niveau du prix des albums par exemple, au niveau des formats, mais aussi dans le domaine d'une certain "blocage" narratif, qui force les scénaristes - ou peut-être est-ce la faute des éditeurs ? - à placer leurs histoires sous le signe d'un genre unique : comique, polar, SF, HF, etc. L'une des grandes forces du manga vient de là : une grande liberté narrative et un mépris des enfermements dans un style, même lorsqu'on se place dans un moule créatif commercial. Tezuka, par exemple, passe facilement du comique au conte philosophique, au policier, au gore, à l'érotisme - et tout cela parfois dans la même scène, voire dans la même case ! Je recommande à cet égard Avaler la terre, que je suis en train de lire, et qui une nouvelle fois est remarquable. Il y a des leçons, notamment narratives (et pas tellement graphiques, finalement) à prendre dans la BD japonaise... Pour répondre autrement à la question, il me semble que l'une des raisons de l'inflation des titres actuels vient tout naturellement du fait que le public adulte s'y est mis aussi. L'offre (et la demande) de manga seinen ou de gekiga s'est fortement accrue ces dernières années, en plus de l'offre des shonen plus commerciaux, du type Naruto. Et c'est normal étant donné la richesse du patrimoine nippon. Lorsque nous aurons lu tous les chefs d'oeuvre au moins une fois, il y a fort à parier que l'offre sera moins dynamique ! Pour l'instant, nous sommes avides !!

 

Pour beaucoup, le terme "Manga" est une appellation d'origine, synonyme de "bande dessinée japonaise". La notion de "culture manga" que tu développes dans ton livre, veut au contraire montrer que le manga est une notion qui dépasse à la fois les frontières du Japon et le domaine de la bande dessinée... Peux-tu expliquer l'origine de cette réflexion ?

C'est une simple constatation : le manga est le coeur battant et le moteur d'une culture populaire qui dépasse allégrement les frontières de la seule bande dessinée (et les frontières nationales et culturelles par la même occasion). La "culture manga", comme je l'appelle, c'est originellement la bande dessinée qui l'a nourrie, mais il n'y a qu'à jeter un oeil sur notre monde pour voir tout ce qui brille autour et posséde son éclat propre. Le phénomène du Cosplay est à cet égard très intéressant : de nombreux cosplayers s'intéressent peu à la bande dessinée en tant que telle, voire pas du tout !... Nombre d'entre eux ne lisent pas de mangas, ne voient pas d'anime. Mais il y a un style, à la fois enfantin et sexy, théatral et moderniste, modeste et narcissique : le style créé par le manga.  

Ce style plaît, il y a quelque chose en lui qui parle à notre modernité, qui est en phase avec notre besoin de fête, de carnaval, de mélange entre réalité et fiction - mêlange fantasmatique dont les jeux vidéos sont une autre incarnation... Au festival Game in Paris, où l'association Clan Takeda avait eu la gentillesse de m'inviter, j'ai eu l'occasion de discuter avec deux filles faisant du cosplay. L'une était chimiste, et toutes deux ne lisaient pas de BD mais elles dépensaient pas mal d'argent et de temps à se fabriquer des costumes fabuleux, le week end... Nous sommes frustrés de rêve, de conquête des étoiles, de mythologies politiques et de lendemains qui chantent...  - Quoi de plus normal que les gens aient un besoin vital de rêver "concrètement" ?... Pour en revenir à la culture manga, il me semble qu'il s'agit là d'une mythologie populaire extrêmement puissante, qui signale dès à présent la place centrale que prend l'Asie dans la culture mondiale et qui est la seule mythologie populaire vraiment nouvelle et vraiment féconde de ce début de siècle. Ce qui change pas mal de perspectives pour le futur, y compris géopolitiquement, je crois. La culture populaire mondialisée sera beaucoup moins américaine dans ce siècle, c'est certain. Toute la question est de savoir qui saura imposer sa longueur d'avance : la créativité japonaise ou les gros rouleaux compresseurs chinois et indien ?
 

Les Humanos ont lancé en octobre 2006 Shogun Magazine, un magazine de "mangas français". Qu'en as-tu pensé ?
 
L'initiative est sympathique et donne un petit coup de fouet à la presse populaire BD, reprenant un peu la place perdue par les petits formats du passé. Mais je reste assez réservé. J'aime bien prendre comme exemple, généralement, celui du mouvement cinématographique qui a été appelé, assez piétrement d'ailleurs, le western-spaghetti. Il s'agissait bien d'une arrivée massive d'un art étranger, le western, en Italie, de l'après-guerre aux années 1960. L'arrivée du cinéma américain pouvait représenter une menace pour la création italienne, mais en réalité c'est le contraire qui s'est passé : cela a été une chance. Les Italiens se sont mis à introduire une grosse dose de culture européenne - le sens de la tragédie grecque, par exemple, ou la perversité sadienne, ou l'exigence graphique de notre tradition picturale -, dans la trame de la culture populaire américaine. Moralité : Leone, Corbucci, Damiani, Solima, etc. ont crée un style à part, loué aujourd'hui pour représenter l'une des apogées du cinéma de mise en scène, d'un certain cinéma baroque et puissant (surtout Leone).


C'est, ce que j'espère, ce qui devrait arriver au manga européen, pour qu'il puisse s'envoler vraiment. Pour l'instant, je trouve que l'on essaie simplement de singer le style de Tokyo, sans même se poser les questions que se posent au même moment les coréens et le chinois dans leur manwha et leur manhua : plus de couleur dans le manga, plus de dessin, un autre rapport au temps et au personnage ? Certains traits particuliers du manga devraient être conservés - les dynamiques expressionistes de la représentation des émotions, par exemple, et surtout la primauté donnée au scénario - mais on devrait les mélanger avec notre propre culture, nos thématiques, notre identité. Sinon, cela risque d'être peu intéressant. Pourquoi refaire, en moins bien, ce que les japonais font eux-mêmes excellemment ?




Quels sont les trois mangas édités en 2006 qu'il faut absolument découvrir ?

 
Je dirais le Best of Golgo 13 de Takao Saito (Glénat), qui est un classique policier qui dure depuis longtemps. Golgo 13 est un dur de dur, un tueur au service de qui veut bien le payer, un grand cynique et un grand solitaire aussi. Saito profite de son personnage pour évoquer de nombreuses questions politiques ou sociales importantes pour le Japon moderne. Un épisode que je recommande est celui où des militaires d'Okinawa fomentent un complot envers le gouvernement central et les troupes US en stationnement dans l'archipel. Cela en dit beaucoup sur l'ambiguité des relations entre les Etats-Unis et le Japon. 

J'en profite pour glisser que Le survivant du même Saito (actuellement publié chez Kanko) est une autre série remarquable.
 
Ensuite, au rayon fantastique-poétique, j'ai adoré les éditions de Shigeru Mizuki réalisées par les éditions Cornélius. Les bouquins sont superbes et Mizuki charme son lecteur avec ses histoires de diables et de fantômes typiquement nippons. 3, rue des Mystères, notamment, est très bon. J'attends la sortie en 2007 du classique de Mizuki, Kitaro.

Au rayon contemporain, je suis littéralement halluciné par la série Homunculus de Yamamoto (Tonkam), où un SDF, suite à