Mêlant allègrement super-héros, yakuzas, lutteurs
mexicains et envahisseurs infiltrés, Mutafukaz, avec son
rythme survolté et sa façon unique de zapper d'un style à l'autre, de passer
d'une inspiration comics à une séquence manga, avec son histoire
parano-mystique et déjantée, est une série parmi les plus remarquables du
moment.
Et pourtant Run, son auteur, a essuyé dix ans de refus et d'obstructions
diverses. Dix ans, pendant lesquels il lui a fallu faire preuve d'une patience
obstinée, avant de rencontrer enfin un éditeur à la démesure de ce projet
inclassable et génial. Nous avons rencontré celui que tout le monde présente
comme une sorte de Quentin
Tarantino de la bande dessinée !
Dans la préface de Mutafukaz, tu expliques que cela
fait une dizaine d'années que tu travailles sur ce projet… Quelle est l’origine
de la série ?
Run : C’est
simple. Je bossais pour une boite multimédia, et j’avais ce projet en tête au
moment d’y entrer. C’était une société en pointe des techniques flash, au tout
début, à l’époque où les internautes se connectaient avec des modems 28k… Je
bossais sur un jeu interactif, « Banja ». Et je faisais mûrir
Mutafukaz en parallèle. D'ailleurs à l'époque il ne s'appelait pas
encore comme ça, mais « Burning Head & Motherfucker ».

Entre l’idée initiale, et le livre, il y a eu de grandes fluctuations ?
On était dans un studio multimédia, j’avais des collègues qui faisaient de la 3D. Au bout d’un moment, je ne me sentais plus très à l’aise, parce que j’étais entré dans cette boite pour développer mon projet, et que ça ne les intéressait pas vraiment. J’avais demandé au boss cinq mois, pour faire un trailer animé de 7 minutes, en 2D/3D, un court métrage qu’on peut voir sur le site. Nous avons bossé à cinq sur ce trailer. J’espérais que ça aiderait le projet à se construire, dans une voie audiovisuelle, sous forme de série d’animation… Mais finalement, ça n’a été utilisé que comme plaquette commerciale, pour montrer le savoir-faire technique de la boite. Résultat, ça nous a juste amené à faire de la prestation de trucs à la con… J’ai fini par quitter la structure, en me disant que j’allais faire mon truc en solo, sous forme de bande dessinée. Seulement, ça n’a pas été si simple, car mes chers ex-employeurs avaient déposé les droits de mon projet ! J’ai donc dû patiemment attendre qu’ils… ferment. Ce qui n’a pas été trop long, le climat s’était dégradé, et au moment où je suis parti, les directeurs artistiques démissionnaient les uns après les autres.
Une fois mes droits récupérés, j’ai pu commencer à faire une tournée des maisons d’édition, qui m’ont tous refusé ! Entre 1998, date des tout premiers coups de crayon, et 2006, il y a eu tout ça : l’animation, le départ, l’attente, les refus… et voilà.
Tu
es passé par une phase d’édition sur le web, pour avoir autant de fan arts dès
la fin du premier tome ?Le site http://www.mutafukaz.com a été créé en 1999, avec des études de personnages, l’animation, quelques dessins… Pas grand-chose, mais assez pour que le projet soit un peu connu quand même.
Quelles sont les circonstances de ta rencontre avec Ankama ?
J’ai un pote qui cherchait du boulot, à qui j’ai servi de chauffeur pour l’emmener à un entretien chez Ankama. Il se trouve que Tot [un des créateurs d’Ankama, NDLR] connaissait Mutafukaz, grâce au trailer animé. Quand je lui ai dit que je cherchais une maison d’édition, il m’a répondu que lui cherchait à faire une maison d’édition ! Je suis arrivé dans la structure au moment où Ankama éditions venait juste de sortir l’Art-Book Dofus, et le tout premier tome du manga. À cette époque, tout était en cours de construction, il n’y avait même pas encore de diffuseur… Ca ne m’intéressait pas forcément de lancer Mutafukazchez un éditeur en lancement, j’avais très peur que ça reste à un niveau régional.
J’ai appelé Stan (de Stan et Vince), qui m’a conseillé de tenter le coup, en me disant que je n’avais rien à perdre : avec un jeune éditeur, il y avait des chances pour que mon titre soit soutenu, même si ce n’était pas un succès immédiat. Ca m’a donné à réfléchir… et puis le contact avec Tot était vraiment excellent. C’est quelqu’un qui a, pour Ankama éditions, une ambition esthétique avant tout, avant même de se préoccuper de rentabilité économique.
Concernant Mutafukaz, qualité artistique et potentiel économique ne semblent pas incompatibles...
Euh ! Maintenant que ça marche, c’est facile à dire. Mais on m’a longtemps regardé comme un extraterrestre, qui proposait un projet invendable.
C’est la nouveauté, qui faisait peur ?
C’est surtout le genre de projet qui coûte cher à réaliser. Le premier tome de Mutafukaz n’a pas été conçu dans une recherche de rentabilité, Tot cherchait avant tout à réinvestir les revenus du jeuDofus dans des projets qui contribuent à l’image d’Ankama. Nous devons être la seule maison d’édition française qui se permet de faire des livres avec un seuil de rentabilité aussi haut. Tot m’a confié les rennes d’Ankama édition assez rapidement, c’est un métier que je découvre au fur et à mesure, surtout dans ses aspects fabrication… J’ai fait quelques bourdes.
Par exemple ?
Comme j’étais concentré sur différentes choses que je maîtrisais mal, j’ai envoyé le mauvais fichier à l’éditeur pour It came from the moon[Mutafukaz, tome 0]. Résultat, on a été obligés de mettre au pilon tout le premier tirage : c’était blindé de fautes d’orthographe, ce n’étaient même pas les bonnes images…
Comment décrirais-tu Mutafukaz ?
Mutafukaz, c’est deux ados un peu losers, confrontés à une situation qui les dépasse. Viennent se greffer des anecdotes et des personnages secondaires. Mes deux références sont une nouvelle de Stephen King, L’invasion de Los Angeles, où un personnage est capable de voir des extra-terrestres, à cause de son cancer de la gorge, et Les envahisseurs. Mutafukaz, c’est un peu ce genre d’histoire, avec une trame un peu ringarde et parano, où le pouvoir a été infiltré par des extra-terrestres à forme humaine, et une société secrète d’initiés, qui forment un contrepouvoir quand il faut défendre l’humanité en péril : les luchadores de la Lucha Ultima.
Mais à la limite, l’histoire est secondaire, c’est plus un scénario prétexte que véritablement une histoire par laquelle je suis porté. Ce qui m’intéresse, c’est de créer la surprise visuellement, avec des ruptures graphiques fortes dans le style de dessin, dans l’encrage et la colorisation. Cette composition en chapitres faisait partie de mon concept de base.
Avez-vous envisagé de bosser avec les auteurs de
la série Lucha Libre, sur un cross-over Lucha Ultima contre les
Luchadores Five, à la manière de ce qui se fait dans les comics américains
?Quand nous avons eu vent d’un projet similaire porté par les Humanos, au moment de la sortie de Mutafukaz, c’était la panique. Ankama éditions démarrait tout juste, on s’est dit qu’on était foutus. Tot a contacté Jerry Frissen pour lui proposer de mettre des passerelles entre les univers Mutafukaz et Lucha Libre, ou au moins de glisser des clins d’œil ou des pubs croisées, pour amener les lecteurs de Mutafukaz vers Lucha Libre et vice-versa. Mais finalement ça ne s'est pas fait, et il n'est pas certain qu'une rencontre entre les deux univers narratifs, qui ne sont rattachés que par une référence commune à la lucha libre, ait un sens.
Qu'est-ce qui te plait tant dans le catch mexicain ?
C'est un sport très acrobatique, super speed. Ça se passe en trois rounds. Il faut deux rounds vainqueurs ou une humiliation totale de l'adversaire, qui consiste soit à le démasquer soit à lui tondre les cheveux s'il n'a pas de masque. Le côté masqué, qui est à présent devenu du folklore, vient au départ des guerriers aztèques et mayas, les guerriers Aigle et Jaguar. Je trouve dommage qu'en ce moment les gens s'enflamment sur la lucha libre et que ça devienne une esthétique à la mode, qui fasse de beaux habillages pour des émissions de TV, sans réellement s'intéresser à ce que c'est.
C'est
ce regret qui vous a incité à éditer Los Trigres del Ring ?Ce livre essaie de remettre les choses en place. Il parle un peu de la lucha libre aujourd'hui, mais également des origines de cette discipline, dans les années 30 jusqu'à l'explosion dans les années 70, avec les bandes dessinées etc. C'est également pourquoi dans It came from the moon, je me suis attaché à décrire le match de catch de façon très détaillée, avec des prises authentiques et le vrai nom des coups. Je l’ai préparé avec des catcheurs pour que ça fasse encore plus vrai. J’ai fait mon découpage, et je suis allé voir les gars en leur demandant ce qui était crédible ou non. Ensuite les catcheurs ont reproduit sur le ring le combat qu'il y a dans la BD.
Honnêtement, ce travail scrupuleux de documentation passe un peu inaperçu… Peut-être à cause du côté foisonnant et des nombreux changements de style qu'on trouve dans tes albums.
Ah, mais aucune scène n'est faite à la légère. Quand je bascule en style manga, je respecte les codes des films de samouraï. Il y a des petits détails qui n'intéressent que moi, mais j'ai besoin d'avoir cette précision. Sans ce travail de documentation et cette intégrité dans mes planches, si je vendais la lucha libre sans savoir ce que c’est, j’aurais l’impression d’être un imposteur.
Une autre composante forte de la saga tient au sentiment mystique qu'on y trouve. Pour cela aussi, tu t’es beaucoup documenté ?
Je suis athée ; ou plutôt agnostique. Le rapport à la religion est quelque chose qui me hante depuis toujours, que je distille au compte-gouttes dans Mutafukaz car je n'ai pas envie d'arriver avec de gros sabots, avec un message sur le bien et le mal. Beaucoup d'histoires tournent de toute façon autour de la Bible, ou s’en inspirent. D'une certaine manière, Jésus est un des premiers super héros de l'histoire des hommes.
Au départ du projet, Mutafukaz a été conçu pour être une série animée. Ankama à acheté la chaîne de télévision No Life. Ta série commence à prendre de l'ampleur. Ankama dispose de certaines réserves financières pour investir… Y a-t-il un projet d'animation dans les cartons ?
Ce n'est pas inenvisageable, mais je préfère me concentrer sur ce que je fais plutôt que d'exploiter le filon. Si Mutafukaz doit devenir un jour une série d'animations il faudra que je m'en occupe pour que ça conserve une vision d’auteur. Pour l'instant j'ai déjà du mal à assurer de front la maison d'édition et ma BD, je ne vais pas me lancer dans une troisième aventure simultanée.
De quoi t’occupes-tu exactement en tant que directeur éditorial ?
Des auteurs et des livres d’Ankama éditions,
hormis tout ce qui concerne l'univers Dofus directement géré par Tot. J'ai aussi aidé
Tot à lancer le projet Wakfu, en aidant au script, au
story-board et à la création des personnages. Ça m'intéressait d’y participer,
mais ça signifiait un trou de six mois dans ma propre production du tome 3.
Comme je ne concevais pas de faire attendre les gens pendant deux ans, et que
j'avais un pote qui était disponible et qui a un style bien rétro, j'ai décidé
de lancer le tome 0. C’est une préquelle qui était depuis longtemps en
gestation dans mon esprit. Je pensais la proposer quand Mutafukaz serait terminé. Mais la fin du second tome
était un bon moment pour commencer à dévoiler des trucs, sans trop en dire. Les
personnages peuvent commencer à revêtir certains aspects qu'ils n'avaient pas à
la lecture des tomes 1 et 2. L'album devait faire 70 pages au départ, il en
fait finalement 168. J'y ai participé, car le combat de catch me tenait
particulièrement à cœur. Ce combat marque l'opposition entre deux styles de
lutte, comme il est l'opposition entre deux idéologies.Quelle est la place de Métamuta dans la saga ?
Ce projet vient
du coup de foudre que j'ai eu pour un auteur qui m'a présenté un projet qui
n'était pas éditable. Comme je sentais son potentiel, je lui ai proposé de
s'approprier l'univers de Mutafukaz. Jérémie Labsolu m'a
proposé une réinterprétation introspective de l'histoire, en allant chercher
dans la profondeur psychologique des personnages. C'est tout à fait
complémentaire à mon travail, puisque de mon côté je me suis concentré sur le
côté fun, l'action et les personnages. J'aime beaucoup la bande dessinée
d'auteur et ce côté psychologique, mais je n'ai pas la maturité pour en faire.
Plutôt qu'une simple réinterprétation de l'histoire, je lui ai raconté le passé
d’Angelino. Métamuta est une histoire qui mélange réalité,
fantasmes, désirs et souvenirs. C'est très « Lynchien » et aussi très risqué. Si le tome zéro a
un peu dérouté les lecteurs, Métamuta a carrément dû les paumer.Je sais qu'une partie des lecteurs est peu intéressée par l'histoire que je raconte, mais très attachée au style graphique et à sa dynamique. On n'a pas ça du tout dans Métamuta, qui est un album à la fois violent et poétique.
N'est-ce pas un risque, pour une série aussi jeune, de confier les personnages à d'autres auteurs ?
La série est jeune, mais j'y pense depuis 10 ans. Je connais mes personnages par cœur, je sais ce que j'ai raconté. Je sais aussi tout ce que je ne raconte pas. Quand je vois qu'il y a des auteurs qui sont capables de mieux raconter que moi certains aspects de l'histoire, je saisis l'occasion. À la base je ne suis pas un dessinateur de bandes dessinées. Quand je vois la facilité qu'ont certains dessinateurs comme Raf-chan ou Florent Maudoux, je me demande même si je suis vraiment un dessinateur, parce que je fais ça plutôt dans la douleur. Bref, quand des gens peuvent raconter certaines choses mieux que moi, je leur laisse volontiers la barre. Je reste quand même présent pour assurer une cohérence à la série.

Quelques mots sur le tome trois ?
C'est le tome des révélations. La pièce maîtresse de la série. On y découvre tout.
Site officiel : www.mutafukaz.com

FM : J’aurais pu m’opposer à cette
transaction, si l’éditeur-repreneur m’avait semblé incompatible avec mes
livres. Cela fait partie du droit moral des auteurs sur leurs œuvres. Mais ce
n’est pas du tout le cas. Je suis un lecteur de Fluide Glacial depuis des
années.
- Les albums hors Lucien ont vocation à être publiés également
?
mais ce n’était toujours pas Lucien. Pour identifier Lucien, il faut
lui laisser la banane. D’ailleurs, avant de me lancer dans cette histoire,
quand j’expliquais que je faisais vieillir Lucien, les gens me demandaient d’un
air inquiet : « Quand même, il a toujours la banane ? ». Ca revenait
assez souvent. La série était prépubliée dans Cargo Zone, et avec un
temps de décalage dans La Vie de la Moto. C’est le rédac-chef de LVM
qui a appelé trouvé le titre provisoire Toujours la banane. On a
cherché un titre définitif, mais finalement, c’est celui-là qui est
resté.

Chaque matin, les 70 000 abonnés de la version électronique du Monde,
reçoivent un e-mail qui résume l'actualité. Au sein de cette newsletter, se
trouve Les indégivrables, un strip qui nous transporte au pôle
sud, chez de curieux volatiles que les ornithologues qualifient de manchots,
mais que le reste du monde désigne sous le vernaculaire nom de pingouins. Ce
sont des animaux sociaux, et qui nous ressemblent à bien des égards. Ils sont
notamment aussi givrés que nous. On dirait même qu'ils nous imitent dans ce que
nous avons de pire. Pour se moquer ? Allez savoir.
Les deux mon capitaine. En fait non, je suis absolument
dessinateur de presse et je dois avouer que la plupart du temps, en tant que
lecteur, la BD me fait chier. J'aime l'image quand elle est libre, efficace,
rapide, qu'elle met dans le mille. Souvent elle est cantonnée à une fonction de
mise en forme d'une histoire, d'un scénario. Elle est vecteur. Et je me suis un
peu retrouvé contraint à l'utiliser comme tel. Quand j'ai envie de lire une
histoire je choisis plutôt un roman. En revanche, je dévore tout ce qui
m'excite graphiquement. Ça peut aller de la peinture au graphisme et quand je
choisis une bd, c'est avant tout pour sa qualité graphique. Mais pour ma série
des Indégivrables, je me suis retrouvé dans la position où je devais exprimer
des choses textuelles et où l'image ne devait plus être que le vecteur de
l'idée. Le contraire de ce que j'aime. C'est entre autres pour ça, je crois,
que je l'ai réduite au minimum. Pour moi, c'est de l'idée, pas vraiment de la
bd. Mais finalement, je m'y retrouve bien.
Je me bourre la gueule en fin de journée en me disant pourvu que ça
vienne. Je dois fournir mon strip, terme impropre puisque le format est carré,
avant l'envoi de la newsletter dans laquelle il est inclus avant 8h00 le matin.
Je travaille donc le soir sachant que j'ai une nuit devant moi si l'idée tarde
à venir. Je lis la presse, je regarde le journal télévisé du soir ( le 19/20 de
la 3, j'adore Audrey Pulvar), je prends des notes et j'essaye de ramener un
sujet très éphémère à quelque chose de plus pérenne. Trouver dans l'écume des
choses ce qui traduit des choses plus profondes. Puis j'essaye d'en rire en me
disant que ça peut faire sourire. Un strip par jour c'est effectivement
beaucoup, mais si c'était deux, ce serait pire. Ceci dit, je sélectionne ce
qu'il y a de moins mauvais pour les livres, car on ne peut pas être bon tous
les jours…







Les mangas représentent aujourd'hui près
de 40% des nouveautés de bande dessinée publiées dans l'espace francophone
européen. Mais ce phénomène est très récent. Les tout premiers mangas en
version française ont paru il y a trente ans. Le manga n'a réellement conquis
le grand public qu'au milieu des années 1980. Et le tsunami éditorial n'a
commencé que depuis le début de ce millénaire. En conséquence, malgré l'offre
pléthorique actuelle, la production manga reste encore, à ce jour,
"dénombrable".
d’années. Le Japon fait évidemment partie des destinations qui
me sont très familières. Par ailleurs, j’entretiens, depuis à peu près aussi
longtemps, une relation étroite avec le monde de la bande dessinée –tour à tour
comme journaliste, auteur, éditeur, consultant, etc. Assez logiquement, j’ai
entrepris de faire la synthèse de ces deux passions, ce qui nous amène au
manga. J’ai commencé à creuser le sujet à partir de 1995, à l’époque où je
collaborais à la revue de bande dessinée aujourd’hui défunte des éditions
Casterman, (À Suivre) – revue à laquelle j’ai d’ailleurs consacré un livre
mémorial il y a quatre ans. Casterman, alors, commençait à publier ses
premières bandes dessinées japonaises, et c’est dans ce cadre que j’ai fait
paraître plusieurs dossiers consacrés aux mangas. J’ai également réalisé, pour
(À Suivre), plusieurs entretiens avec des mangakas. Je crois notamment avoir
été le premier journaliste français à interviewer Jirô Taniguchi. Dans les
années qui ont suivi, souvent au fil de mes voyages au Japon, j’ai
régulièrement fait paraître des reportages, des dossiers et des articles sur la
bande dessinée japonaise dans la presse magazine française – la plupart du
temps des titres non-spécialisés, comme CB News, Challenges, Ça m’intéresse, A
Nous Paris, etc. Le DicoManga qui paraît aujourd’hui est aussi, d’une
certaine manière, la résultante de ce double compagnonnage, de longue haleine,
avec la bande dessinée d’une part et l’Asie orientale d’autre part..jpg)
c’est encore la meilleure manière d’être précis : « Le monde
foisonnant des mangas, et des multiples créations qui en découlent (animation,
jeux vidéos, figurines, jouets et goodies en tout genre), est probablement le
premier à avoir permis à toute une jeunesse d’inscrire ses pratiques
culturelles non pas en rupture mais dans le prolongement logique de celles de
ses parents (disons, pour simplifier, un respect partagé pour la bande
dessinée), tout en réussissant néanmoins à affirmer sa différence, sinon sa
rébellion, à travers des contenus, des codes et des goûts parfaitement
hermétiques et incompréhensibles pour les générations précédentes. Quelle
séduisante combinaison ! »
Le sous-titre du DicoManga est « le dictionnaire encyclopédique
de la bande dessinée japonaise ». Pour moi, le terme manga désigne une origine,
pas davantage. Exactement comme l’usage du terme « comics » a fini par
s’imposer pour qualifier la bande dessinée anglo-saxonne. Il s’agit encore et
toujours de bande dessinée. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, de constater
que les auteurs et les éditeurs japonais ont collectivement développé des modes
narratifs et graphiques qui leur sont propres, et d’examiner en quoi c’est
intéressant, novateur, différent, etc.










Jean-Claude Mézières : Oh, on ne faisait pas de
projection !
Quels sont les points de désaccords qui peuvent
survenir ?
Dans L’ordre des
pierres, vous livrez (comme dans Les Héros de l’équinoxe) une
interprétation des mondes par différents personnages. Valérian, une fois de
plus, refuse de participer à l’exercice et s’en sort par une pirouette.
L’interprétation du scientifique de la bande est très chaotique, avec une
représentation inspirée par Jackson Pollock, qu’on retrouve quelques pages plus
loin.
PC : Valérian et Laureline sont nés en pleines
sixties. J’ai été très marqué par le situationnisme, par Simone de Beauvoir,
par le Women’s Lib américain. On rentrait des USA, où le féminisme était un
courant très fort. C’est un combat qui me séduisait. Valérian et Laureline
vivent une sorte d’union libre, où chacun garde un quant-à-soi. Aucun n’est
inféodé à l’autre. C’est effectivement très sixties. Mais je crois que personne
n’a rien proposé de mieux. C’est comme ça qu’il faut continuer d’être, si
possible.
