Chaque matin, les 70 000 abonnés de la version électronique du Monde,
reçoivent un e-mail qui résume l'actualité. Au sein de cette newsletter, se
trouve Les indégivrables, un strip qui nous transporte au pôle
sud, chez de curieux volatiles que les ornithologues qualifient de manchots,
mais que le reste du monde désigne sous le vernaculaire nom de pingouins. Ce
sont des animaux sociaux, et qui nous ressemblent à bien des égards. Ils sont
notamment aussi givrés que nous. On dirait même qu'ils nous imitent dans ce que
nous avons de pire. Pour se moquer ? Allez savoir.
Toujours est-il que les meilleurs de ces strips quotidiens sont rassemblés en
albums, et publiés aux éditions Inzemoon, structure créée et gérée par le
dessinateur Xavier Gorce. Un troisième tome vient de paraître,
nous vous le recommandons : au coeur de l'été, quoi de plus naturel que de
rechercher un peu de fraicheur ?
- Pourquoi diable cette fascination pour les pingouins ? La blancheur
bleutée de l'Antartique vous paraît particulièrement propice à la métaphysique,
ou bien c'est juste que c'est plus facile à dessiner ?
Xavier Gorce : Oui, c'est plus facile à dessiner, d'autant que
je mets un point d'honneur à faire le minimum. Presque une question d'éthique.
Mais aussi parce qu'au rythme d'un strip par jour, il faut être rapide. Dans ce
registre, c'est l'idée qui compte. Le dessin n'est qu'un support. Ça c'est pour
le style épuré, à la limite du foutage de gueule. Sinon, pour le choix de
l'animal, c'est son côté grégaire, collectif et humanoïde qui m'intéresse. Il
nous ressemble. Il se croit libre et indépendant, se berce de la douce illusion
de son libre-arbitre mais il tombe dans tous les panneaux des mouvements de
masse.
- Les Indégrivables font partie de la "Lettre-checklist"
diffusée aux abonnés de la version électronique du quotidien Le Monde... A
l'heure où les quotidiens font de moins en moins appel aux dessinateurs,
comment avez-vous décroché ce partenariat ?
Qu'est ce que vous croyez ?
J'ai couché.
En fait c'est un concours de circonstance, comme souvent. À un moment, j'ai
créé de petites animations flash (je bidouille un peu les techniques web) en me
disant que ce pouvait être un débouché à l'heure du développement des site web
de presse, alors que le dessin n'avait plus beaucoup d'espace dans la presse
papier. Ca remonte à 2002. J'ai envoyé une petite animation à différents sites,
dont lemonde.fr, et ils m'ont répondu que ça ne les intéressait pas du tout (!)
mais qu'ils cherchaient un dessinateur de strips. - Vous en connaissez un,
m'ont-ils dit ? - Ben oui, moi, que j'ai dit et après quelques mois d'essais,
j'ai été gardé. Je veux saluer à l'occasion Claudine Boeglin qui a été mon
interlocutrice à ce moment-là. Et l'équipe actuelle, dont Marlène Duretz, qui
me garde.
- Vous vous exprimez en bande dessinée. Mais vous sentez-vous plutôt
auteur de bande dessinée, ou dessinateur de presse ? Ou bien est-ce à peu près
la même chose ?
Les deux mon capitaine. En fait non, je suis absolument
dessinateur de presse et je dois avouer que la plupart du temps, en tant que
lecteur, la BD me fait chier. J'aime l'image quand elle est libre, efficace,
rapide, qu'elle met dans le mille. Souvent elle est cantonnée à une fonction de
mise en forme d'une histoire, d'un scénario. Elle est vecteur. Et je me suis un
peu retrouvé contraint à l'utiliser comme tel. Quand j'ai envie de lire une
histoire je choisis plutôt un roman. En revanche, je dévore tout ce qui
m'excite graphiquement. Ça peut aller de la peinture au graphisme et quand je
choisis une bd, c'est avant tout pour sa qualité graphique. Mais pour ma série
des Indégivrables, je me suis retrouvé dans la position où je devais exprimer
des choses textuelles et où l'image ne devait plus être que le vecteur de
l'idée. Le contraire de ce que j'aime. C'est entre autres pour ça, je crois,
que je l'ai réduite au minimum. Pour moi, c'est de l'idée, pas vraiment de la
bd. Mais finalement, je m'y retrouve bien.
- Un strip par jour, c'est beaucoup, ou c'est bien peu (pour
paraphraser une vieille chanson collective humanitaire) ? Comment
travaillez-vous ?
Je me bourre la gueule en fin de journée en me disant pourvu que ça
vienne. Je dois fournir mon strip, terme impropre puisque le format est carré,
avant l'envoi de la newsletter dans laquelle il est inclus avant 8h00 le matin.
Je travaille donc le soir sachant que j'ai une nuit devant moi si l'idée tarde
à venir. Je lis la presse, je regarde le journal télévisé du soir ( le 19/20 de
la 3, j'adore Audrey Pulvar), je prends des notes et j'essaye de ramener un
sujet très éphémère à quelque chose de plus pérenne. Trouver dans l'écume des
choses ce qui traduit des choses plus profondes. Puis j'essaye d'en rire en me
disant que ça peut faire sourire. Un strip par jour c'est effectivement
beaucoup, mais si c'était deux, ce serait pire. Ceci dit, je sélectionne ce
qu'il y a de moins mauvais pour les livres, car on ne peut pas être bon tous
les jours…
- Quels sont vos trucs pour renouveler la série, ou pour chercher
l'inspiration ?
Je n'ai pas de truc. Je ne sais pas comment ça vient. Sans doute une mécanique
qui s'installe, une façon de voir les choses qui se construit au fur et à
mesure. Une notion du rythme ou de la chute qu'on acquiert à force de le faire.
Des raccourcis de pensée et un sens de la dérision sur tout. Une forme de
désespoir qui fait qu'on peut prendre même ce qu'on est soi-même ou son
entourage comme objet de sarcasme. Mais les sujets sont inépuisables si on est
observateur. Le plus dur est de ne pas être lassant ou répétitif dans la mise
en scène. Tous les soirs, je brûle un cierge pour que l'originalité du propos
soit préservée. Pas sûr que ça marche.
- Si vous deviez faire découvrir la bande dessinée à un ami qui n'y
connait rien, laquelle lui offririez-vous ?
À part les Indégivrables vous voulez dire ? Ça dépend de quel ami.
Quelqu'un qui aime les images ? qui aime les histoires ? qui aime le décapant ?
qui déteste la BD ? Franchement, il y a tellement de langages différents qu'il
est impossible de répondre sans savoir à qui on s'adresse. Pour moi, je
m'offrirais bien Prosopopus de De Crécy, ou Lupus de Peeters,
ou La volupté de Blutch, ou Flaschko de Mahler, ou encore
Gus de Blain, mais je les ai déjà… Vous m'offririez quoi, vous ?

» Blog des
indégivrables
» site des éditions Inzemoon
Propos recueillis par Jérôme Briot
interview
jeudi 24 juillet 2008
Tous fondus des Indégivrables
Par brio le jeudi 24 juillet 2008, 20:08
vendredi 21 mars 2008
DicoManga, la bible de la bande dessinée japonaise
Par brio le vendredi 21 mars 2008, 20:07
ouvrage coordonné par Nicolas Finet (Fleurus)
Les mangas représentent aujourd'hui près
de 40% des nouveautés de bande dessinée publiées dans l'espace francophone
européen. Mais ce phénomène est très récent. Les tout premiers mangas en
version française ont paru il y a trente ans. Le manga n'a réellement conquis
le grand public qu'au milieu des années 1980. Et le tsunami éditorial n'a
commencé que depuis le début de ce millénaire. En conséquence, malgré l'offre
pléthorique actuelle, la production manga reste encore, à ce jour,
"dénombrable".Avant que cela ne soit plus possible, le spécialiste des cultures asiatiques Nicolas Finet a eu la lumineuse idée de réunir une équipe de neuf rédacteurs pour composer le DicoManga, un « dictionnaire encyclopédique de la bande dessinée japonaise». L'ambition de cet ouvrage consiste à faire le tour exhaustif du sujet. Riche de 1500 entrées, 900 illustrations et d'une vingtaine de focus thématiques, le DicoManga établit les fiches biographiques de tous les auteurs et chronique toutes les séries, diptyques et one-shots de manga parus en France au 31 décembre 2006. Excusez du peu.
Et comme, toujours en raison de la relative jeunesse du domaine, la quasi totalité des titres manga sont disponibles (en librairies, chez les éditeurs ou d'occasion), le DicoManga a toutes les chances d'être, en plus d'un ouvrage de référence, la source de toutes les tentations !
- Quelle est l'histoire de votre relation avec le manga ?
Nicolas Finet : L’histoire de ma relation avec le manga se confond avec celle de ma relation avec l’Asie orientale, qui est ancienne et profonde. Je voyage et je séjourne très régulièrement dans cette région du monde depuis une vingtaine
d’années. Le Japon fait évidemment partie des destinations qui
me sont très familières. Par ailleurs, j’entretiens, depuis à peu près aussi
longtemps, une relation étroite avec le monde de la bande dessinée –tour à tour
comme journaliste, auteur, éditeur, consultant, etc. Assez logiquement, j’ai
entrepris de faire la synthèse de ces deux passions, ce qui nous amène au
manga. J’ai commencé à creuser le sujet à partir de 1995, à l’époque où je
collaborais à la revue de bande dessinée aujourd’hui défunte des éditions
Casterman, (À Suivre) – revue à laquelle j’ai d’ailleurs consacré un livre
mémorial il y a quatre ans. Casterman, alors, commençait à publier ses
premières bandes dessinées japonaises, et c’est dans ce cadre que j’ai fait
paraître plusieurs dossiers consacrés aux mangas. J’ai également réalisé, pour
(À Suivre), plusieurs entretiens avec des mangakas. Je crois notamment avoir
été le premier journaliste français à interviewer Jirô Taniguchi. Dans les
années qui ont suivi, souvent au fil de mes voyages au Japon, j’ai
régulièrement fait paraître des reportages, des dossiers et des articles sur la
bande dessinée japonaise dans la presse magazine française – la plupart du
temps des titres non-spécialisés, comme CB News, Challenges, Ça m’intéresse, A
Nous Paris, etc. Le DicoManga qui paraît aujourd’hui est aussi, d’une
certaine manière, la résultante de ce double compagnonnage, de longue haleine,
avec la bande dessinée d’une part et l’Asie orientale d’autre part..jpg)
- Un dictionnaire du manga, pourquoi faire ?
Un tel ouvrage n’existait tout simplement pas. Non seulement en France, mais aussi –à ma connaissance en tout cas– nulle part ailleurs dans le monde. En France, pays de naissance de l’Encyclopédie, nous avons une réceptivité particulière aux dictionnaires de toute nature, et sans doute un réel savoir-faire éditorial en la matière. La raison d’être d’un dictionnaire, quel qu’en soit le thème, c’est de structurer, clarifier et organiser la transmission d’une connaissance sur un sujet donné, avec, souvent, une intention d’exhaustivité. C’est ce que nous nous sommes efforcés de faire avec le DicoManga — d’autant que le domaine s’y prête tout particulièrement : la profusion est telle que beaucoup de lecteurs, qu’ils soient néophytes ou amateurs, sont en manque de repères, ils ne parviennent plus à appréhender, suivre, décoder cette masse d’ouvrages. Le DicoManga répond à ce besoin ; il veut être à la fois un outil de curiosité, à la fois informatif et ludique, et une sorte de boussole pour s’orienter dans l’océan des mangas.
- Référencer et chroniquer la quasi totalité des mangas parus en France, est assurément un travail de titan. Comment avez-vous constitué l'équipe ? Y avait-il des consignes particulières d'écriture ?
L’équipe rédactionnelle est constituée de neuf personnes, moi compris, pratiquement à parité hommes / femmes, avec une petite moitié de japonisants. Je connaissais presque tous les auteurs avant d’entreprendre ce travail. Mes critères de choix ont été la familiarité des auteurs avec le sujet, l’aptitude à trouver, hiérarchiser et transmettre l’information, et enfin la qualité d’écriture. Il n’y avait pas de consigne particulière d’écriture, excepté, de ma part, une exigence de rigueur de tous les instants. J’ai même encouragé chacun à laisser s’exprimer librement son style particulier, et je me suis efforcé, à l’arrivée, de respecter le regard et les options éditoriales des uns et des autres. J’espère que cela se ressent à la lecture.
- Le manga, dites-vous, est en train de conquérir le monde. Mais pourquoi la France se passionne t-elle plus que d'autres pays pour les mangas ? Qu'est-ce qui a changé entre l'époque où "Le cri qui tue" intéressait une poignée de pionniers, et aujourd'hui où la lecture de manga est devenu un phénomène de masse ?
J’ai développé mon analyse de ce phénomène dans la préface du DicoManga. J’y expose cinq facteurs à mes yeux décisifs, qui se sont conjugués les uns aux autres :
1. l’espace francophone européen est de longue date une « terre de bande dessinée », et à ce titre est probablement dépositaire d’une réceptivité au genre qui a facilité la percée de la bande dessinée japonaise.
2. la première génération des passionnés, véritables « militants » de la cause manga, a joué un rôle déterminant dans la propagation du genre — ils sont d’ailleurs souvent aujourd’hui, pour beaucoup d’entre eux, à la tête des structures qui participent de son épanouissement.
3. l’effet générationnel – et là, vous me pardonnerez de me citer moi-même, mais
c’est encore la meilleure manière d’être précis : « Le monde
foisonnant des mangas, et des multiples créations qui en découlent (animation,
jeux vidéos, figurines, jouets et goodies en tout genre), est probablement le
premier à avoir permis à toute une jeunesse d’inscrire ses pratiques
culturelles non pas en rupture mais dans le prolongement logique de celles de
ses parents (disons, pour simplifier, un respect partagé pour la bande
dessinée), tout en réussissant néanmoins à affirmer sa différence, sinon sa
rébellion, à travers des contenus, des codes et des goûts parfaitement
hermétiques et incompréhensibles pour les générations précédentes. Quelle
séduisante combinaison ! »4. l’intelligence stratégique et tactique de la communauté éditoriale japonaise, qui exporte à travers le manga les valeurs culturelles du Japon (c’est le « modèle hollywoodien »), et développe à cet effet des politiques commerciales extrêmement efficaces.
5. l’extraordinaire aptitude des auteurs et des éditeurs japonais à valoriser la proximité des œuvres avec leurs lecteurs – ce que ne fait pas, ou mal, ou pas assez, la bande dessinée de tradition européenne.
- Selon le rapport ACBD 2007 de Gilles Ratier, neuf séries manga concentrent plus de 50% des ventes... Comment lisez-vous cette statistique ?
Cela ne m’apparaît pas comme une chose étonnante. Dans la plupart des activités humaines qui s’organisent dans un rapport marchand, quelles qu’elles soient, 80% de ce qui se commercialise provient de 20%, ou moins, de ce qui se produit. La bande dessinée n’y échappe pas, même lorsqu’elle est d’origine japonaise.
- La frénésie avec laquelle les éditeurs publient les titres ne porte t-elle pas ombrage à certains ouvrages, qui n'ont pas le temps de trouver leur public ? Par exemple, l'oeuvre quasi intégrale de Tezuka publiée en quelques années, est-ce bien raisonnable ?
Si, bien sûr, la frénésie des éditeurs peut être un facteur de préjudice. Mais ce n’est à mon sens pas spécifique au manga ; on peut faire la même remarque pour l’ensemble du secteur de la bande dessinée aujourd’hui en France, qui tend à une surproduction dommageable pour la visibilité et la pérennité de la création en général.
- Manga, pour vous, cela désigne un mode de narration, ou c'est une simple appellation d'origine ? Que pensez-vous des livres non-japonais qui se réclament de la culture manga ?
Le sous-titre du DicoManga est « le dictionnaire encyclopédique
de la bande dessinée japonaise ». Pour moi, le terme manga désigne une origine,
pas davantage. Exactement comme l’usage du terme « comics » a fini par
s’imposer pour qualifier la bande dessinée anglo-saxonne. Il s’agit encore et
toujours de bande dessinée. Ce qui n’empêche pas, par ailleurs, de constater
que les auteurs et les éditeurs japonais ont collectivement développé des modes
narratifs et graphiques qui leur sont propres, et d’examiner en quoi c’est
intéressant, novateur, différent, etc.Je n’ai pas encore d’opinion arrêtée sur les livres non-japonais qui se réclament de la culture manga : le phénomène me paraît, pour l’heure, beaucoup trop récent et anecdotique (je n’y mets pas de sens péjoratif) pour pouvoir être évalué de façon pertinente. Intuitivement, j’aurais tendance à dire que ce qui compte de toute façon, comme toujours, c’est le talent des auteurs : ont-ils quelque chose à raconter ? sont-ils les dépositaires d’une œuvre qui fait sens ? Ce sont, à mon sens, les critères qui prévalent ; que les auteurs, ensuite, mettent en œuvre ce qu’ils ont à dire dans une forme qui emprunte à la culture manga, ou qui s’en réclame, est au fond relativement secondaire.
- Le DicoManga ne distingue pas les ouvrages en fonction de leur intérêt... Mais vous, quels seraient vos cinq indispensables ? Et vos titres préférés dans les parutions actuelles ?
Exercice toujours difficile, mais enfin, voilà :
- Cinq indispensables : « Planètes » de Yukimura Makoto, « Monster » de Urasawa Naoki, « Ayako » de Tezuka Osamu, « Lone Wolf & Cub » de Kojima Goseki et Koike Kazuo, « L’école emportée » de Umezu Kazuo.
- Quelques titres que j’apprécie dans la production actuelle (actuelle au sens de « sortant actuellement sur le marché français », il peut donc s’agit d’œuvres datant, au Japon, de plusieurs années) : « Helter Skelter » de Okazaki Kyoko, « Kitaro le repoussant » de Mizuki Shigeru, « Vagabond » de Inoue Takehiko, « Lady Snowblood » de Kamimura Kazuo et Koike Kazuo, « Un monde formidable » de Asano Inio, « Sidooh » de Takahashi Tsutomu, « Ushijima » de Manabe Shohei.
Propos recueillis en mars 2008
dimanche 17 février 2008
Ex-Libris, quand la bande dessinée s'empare de la littérature mondiale
Par brio le dimanche 17 février 2008, 20:08
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L'adaptation en bande dessinée
d'oeuvres issues de la littérature non graphique, que par simplification on
appelle "adaptations littéraires", n'est pas un phénomène nouveau. Jusqu'à
présent, il s'agissait surtout de projets isolés, à l'initiative des auteurs
eux-mêmes. Ce qui a changé récemment, c'est le lancement de structures ou de
collections spécialisées par les éditeurs eux-mêmes. Delcourt a ouvert le bal,
en mars 2007, avec la collection Ex-Libris confiée à Jean David Morvan.
Gallimard a suivi, avec le label Fétiche ; Adonis s'est lancé dans un vaste
programme de parution de 50 albums sous l'appellation Romans de toujours. Petit
à Petit, déjà actif avec des collections de chansons, nouvelles ou poésies en
BD, a complété son offre avec Littérature en BD et Théâtre en BD. Chez Soleil,
le label spécialisé Noctambule devrait voir le jour au second semestre 2008.
Enfin, Casterman prépare pour mai prochain le lancement d'une collection
d'adaptations de romans policiers du catalogue Rivages Noir.
N'en doutons plus, que les motivations des éditeurs soient artistiques, humanitaires (c'est l'argument d'Adonis, donc la collection a reçu le soutien bienveillant de l'UNESCO), éducatives (la BD ayant retrouvé grâce aux yeux de l'Education Nationale, il n'est pas sot de vouloir imaginer des oeuvres qualibrées pour être utilisables en classe), stratégiques (ne pas laisser les autres éditeurs occuper seuls une niche qui pourrait - qui sait ? - devenir fructueuse) ou économiques, nous sommes face à une sorte de course éditoriale. |
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INTERVIEWS
Jean David Morvan, à l'occasion du
lancement de la collection Ex-Libris (23 mars 2007) |
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Avant de devenir directeur de la
collection Ex-Libris pour Delcourt, tu avais déjà réalisé quelques adaptations.
Et notamment, chose assez rare, l'adaptation du roman SF d'un auteur encore
vivant… |
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Comment la collection « Ex-Libris »
a-t-elle été créée ? |
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Quand nous avons signé le projet pour Les trois mousquetaires, nous avions dit à Guy Delcourt que nous aimerions faire aussi 20 ans après et Le vicomte de Bragelonne, pour offrir au lecteur une vision plus panoramique du travail de Dumas autour de cet univers. Comme j'étais en train de travailler sur deux adaptations en parallèle, j'ai imaginé de créer un projet plus global autour de cette idée. J'en ai parlé avec quelques copains auteurs, qui se sont vite montrés enthousiastes. Ils ressentaient la même envie de faire partager leur amour pour certains livres. |
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Le processus est le même chez beaucoup d'auteurs
: on raconte des histoires, parce qu'au départ, on a aimé en lire beaucoup.
J'ai aussi constaté l'envie générale d'une certaine fidélité au texte, ce qui
consiste, pour Les trois mousquetaires par exemple, à ne pas donner de
pouvoirs magiques à Milady, et à ne pas mélanger cette intrigue avec celle du
Masque de fer. Des adaptations, il en existait avant
Ex-Libris. Qu'est-ce qu'une collection apporte de plus ? |
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Qu'est-ce qui va distinguer un album
Ex-Libris d'une autre BD adaptée d'un roman ? |
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La base de notre travail, c'est de faire de bons
albums de BD. Si les écoles s'y intéressent, tant mieux. Ce n'est pas le but
premier de la collection, mais si des profs veulent étudier un roman et son
adaptation en BD, ça peut être un exercice intéressant. Quand on lit un livre,
au bout d'un moment on ne voit plus des mots mais directement des images. En
bande dessinée, c'est un peu la même chose, sauf que ce sont les images de
quelqu'un d'autre qu'on regarde. |
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Comment les livres sont-ils choisis ?
Parmi les premiers projets, il y a surtout des livres du XIXe siècle, ou
d'époques antérieures. Des œuvres non encore libres de droit sont elles
susceptible d'être adaptées ? Quel est l'accompagnement que tu fais
des auteurs de la collection ? |
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Parmi les auteurs Ex-Libris, il y a des
auteurs qui ont déjà publié de nombreux albums. Il y a aussi des dessinateurs
dont ce sera le premier album. Comment ceux-ci ont-ils été sélectionnés ?
Stanislas Gros par exemple ? |
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Effectivement, il y a une grande variété
de styles chez les premiers auteurs Ex-Libris, entre Ruben qui a un style très
cartoon, et Gaultier qui est plus dans les canons de la "nouvelle
BD"... |
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Ca me parait vraiment important que les œuvres
asiatiques soient mises en images par des dessinateurs qui connaissent la
culture. Autant c'est facile pour un Européen de s'approprier un roman
américain, autant un auteur européen, même avec beaucoup de documentation,
aurait du mal à produire un récit asiatique qui ne soit pas constellé de
petites erreurs. |
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Exactement. Je remercie d'ailleurs Patrick Abry, qui depuis a créé les éditions Xiao Pan, de m'avoir invité à ce festival. Le programme de visite prévoyait trois jours de festival et deux jours de visite. Au lieu d'aller voir la Grande Muraille et la Cité interdite, j'ai préféré prendre contact avec des éditeurs et rencontrer des auteurs chinois, pour établir des ponts et des collaborations. |
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Une collection d’adaptation est
parallèlement en train de s’ouvrir aux éditions Soleil…
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Loïc Dauvillier : témoignagne d'un
auteur Ex-Libris (23 mars
2007) |
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Les auteurs de BD qui adaptent un roman
sont souvent suspectés de pratiquer l'exercice par manque
d'imagination... |
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Qu'est ce qui t'intéresse
particulièrement dans Oliver Twist ? |
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Ce n'est pas perturbant d'arriver après
Will Eisner, qui dans Fagin le juif modernise l'intrigue en la
centrant sur Fagin plutôt que sur Oliver Twist ? Quel est le cadre fixé par Jean David
Morvan ? |
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Jean David Morvan : nouvelle
rencontre, au sujet des "romans chinois" (24
janvier 2008) Pour adapter Le Voyage en
Occident, tu es revenu au nom chinois du héros, Sun Wukong, alors qu’il
est plus connu sous son nom japonais San Goku (grâce à Dragon Ball notamment).
Mais pourquoi avoir changé le titre du livre en Le dieu singe ? |
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Tu sais déjà en combien de volumes les
romans seront découpés ? Le mode de narration est très différent,
entre Le dieu singe et Au bord de l’eau. A quoi cela tient,
qu’est-ce qui te fait choisir de mettre plus ou moins de récitatifs dans une
adaptation plutôt qu’une autre, par exemple ? |
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Concrètement, comment tu travailles avec
les auteurs chinois ? |
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Pourquoi avoir choisi de réaliser les
adaptations toi-même, plutôt que de les confier à des auteurs chinois
? Ex-Libris s’empare du patrimoine
littéraire mondial… Tu as des priorités ? La collection a été lancée il y a près
d’un an. Quels sont les titres qui ont le mieux marché pour le moment
? |
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Je ne crois pas que ce soit un lancement
fulgurant, mais ça doit être suffisamment honnête pour qu’on puisse continuer.
Au niveau presse, ça se passe bien. Notre intention avec Guy Delcourt, n’est
pas de faire un coup ponctuel, mais de poser la collection de façon progressive
et durable. Pour l’instant il me suit, on verra jusqu’où ça va. C’est certain
qu’un ou deux vrais best-sellers ne feraient pas de mal. Propos recueillis en mars 2007 et janvier
2008 par Jérôme Briot |
lundi 1 octobre 2007
Valérian et Laureline, 40 ans de voyages spatio-temporels
Par brio le lundi 1 octobre 2007, 20:07
Interview de Christin & Mézières
Il y a un paradoxe Valérian : après sa parution
dans Pilote, la première aventure, Les mauvais rêves, est restée
totalement méconnue jusqu'en 1983, date à laquelle elle fut publiée dans une
compilation d'inédits disparates de Mézières. La série démarre donc
officiellement avec La cité des eaux mouvantes, album qui ne semble au
départ pas spécialement mémorable. Et pourtant, c'est grâce à lui que la série
(qui entretemps a décollé en qualité) a pu se sublimer, prenant une coloration
métaphysique sans rien perdre de son humour ni de sa poésie.
Dans cette histoire, les auteurs imaginent une civilisation du futur, Galaxity,
fondée sur les cendres de notre société, quasi anéantie par un holocauste
nucléaire en 1986. Ecrire cela à la fin des années 1960, en toute insouciance,
c'était facile. Mais quelques vingt ans plus tard, se trouver dans l'obligation
de résoudre le paradoxe temporel induit (puisque la catastrophe n'a pas eu
lieu), dans une série dont le héros est précisément un agent spatio-temporel,
voilà une mise en abime des plus vertigineuses. Au point que le vocabulaire
peine à décrire le phénomène (il faudrait de nouveaux mots :
rétro-uchronie ? antécipation ?).
En tout cas, si 2007 est marqué par le quarantième anniversaire de la série,
par la sortie d'un nouvel album (L'ordre des pierres, avant-dernier
épisode de la saga selon les auteurs), une adaptation en dessin animé, une
exposition à la galerie Bosser et la parution d'une intégrale, n'en tirons pas
de conclusion hâtive : l'année Valérian, ce n'est pas 2007, cela restera, pour
toujours, 1986 !

Cette histoire d'holocauste de 1986, prédit en 1967, et qu'il vous faut
résoudre vingt ans plus tard, c'était un coup prémédité ?

Pierre Christin : Pas vraiment, non ! Quand j’ai commencé à
vouloir faire de la science-fiction graphique, désir qui allait aboutir à
Valérian, c’était sur un fond qui était celui de la guerre froide et
de la menace nucléaire. L’époque était clairement nucléariste, avec des
optimistes, comme ces ingénieurs soviétiques qui à l’époque, disaient : «
Notre réacteur de Tchernobyl est d’une telle excellence, que nous
n’hésiterions pas à le construire sur la Place Rouge en face du Kremlin !
». De l’autre, il y avait ceux qui vivaient dans l’angoisse de la bombe
atomique.
Il y avait un côté très dominant de la science-fiction américaine, qui devenait
déjà une super-puissance. En même temps, c’était peu après l’assassinat de
Kennedy. New York était la seule métropole verticale, à l’époque, d’où l’envie
de fusionner l’orgueil urbanistique, l’orgueil économique de la puissance
dominante, et la menace qui pouvait régner à l’égard de tout cela. Partant de
là, j'ai posé l'idée qu’il se passerait quelque chose en 1986. C’est une date
que j’ai voulue un peu distanciée de 1984, pour éviter un rapprochement avec
Orwell.
Oui, mais vous n’avez pas choisi 2084 ou un futur beaucoup plus
éloigné. Vingt ans dans le futur, ça vous paraissait à ce point lointain
?
Jean-Claude Mézières : Oh, on ne faisait pas de
projection !
PC : J’étais loin de penser qu’on continuerait à faire
Valérian en 1986 ! Nous faisions nos histoires tranquillement,
Jean-Claude et moi. Mais vers 1982, j’ai commencé à gamberger en me disant que
1986 approchait et qu’il allait falloir s’occuper du problème que cela posait.
Si nous arrivions en 1986, cela signifiait que le cataclysme nucléaire cité
dans Valérian n’avait pas eu lieu. Et par ailleurs, cela posait un
challenge littéraire tout à fait inédit. Etre rejoint par sa création de vingt
ans plus tôt, ce n’est pas si fréquent.
A présent, cela me paraît simple d’en parler, mais à l’époque, je me suis bien
pris la tête pour trouver une solution. Il fallait retoucher l’histoire. En
même temps que je trouvais une solution, cela faisait apparaître un problème :
la modification de l’Histoire bouleversait l’existence de Galaxity. C'était
comme si, en 1967, nous avions posé une mine à fragmentation qui allait
exploser vingt ans plus tard. Et il nous faut vingt ans de plus pour résoudre
complètement la question. Vous aurez la réponse dans le prochain Valérian
!
A partir de 1982, vous travaillez sur les moyens de recanaliser la
série pour lui conserver une cohérence historique malgré la non-catastrophe
nucléaire de 1986… et en 1986, Tchernobyl arrive.
PC : Oui, ça nous a paru énorme. Nous avions tout réorganisé
en fonction de l’inexistence d’une catastrophe nucléaire… et voilà qu’il y a
cet accident à Tchernobyl ! J’étais complètement stupéfait, et résoudre ma
relation avec ces événements m’a beaucoup occupé. Comme je l’évoque dans Le
sarcophage, dessiné par Bilal, je suis parti en reportage à Tchernobyl.
L'accident survenu là-bas concrétise l’effondrement de l’empire soviétique, que
nous annoncions dans Partie de chasse. Tchernobyl est en quelque sorte
la métaphore technique de l’effondrement de tout un système politique.
Vous êtes assez familier des prémonitions : dans Par des temps
incertains, vous décapitez littéralement un building d’affaires, et ceci,
trois mois avant le 11 septembre 2001.
PC : Aussitôt qu’on fait de la projection, si on reste dans
des horizons atteignables, il n’est pas rare que de telles coïncidences se
produisent. Dans un de ses romans, Barjavel avait imaginé une société où tout
le monde avait un téléphone à l’oreille... J’ai moi aussi eu quelques visions.
Parfois, les coïncidences sont troublantes. Par exemple, l’effondrement des
tours du World Trade Center a eu lieu le jour où j’ai apporté à Dargaud le bon
à tirer de Adieu, rêve américain. J’ai appris les événements à la
radio en sortant de chez l'éditeur. Quand l’annonce a été faite d’un troisième
avion qui se crashait sur le Pentagone, je me suis demandé un moment si on
n’était pas en train de nous refaire le coup de La guerre des mondes,
d’Orson Welles !
En tout cas, c’est vrai que mes travaux de fiction ont plusieurs fois été
rejoints par la réalité, avec une brutalité inattendue. Je suis poursuivi par
ça : France Info sort un bouquin à l’occasion de ses 20 ans, ils ont demandé à
de nombreux auteurs de participer... Et forcément, j’ai écopé du 9/11 !
S’agissant de débusquer les coïncidences, le 11 septembre montre les limites de
l’exercice : un certain nombre de cinglés du chiffre 11 se sont livrés à de
savantes recherches, et ils trouvent du 9/11 partout. Cela va faire comme avec
l’affaire Kennedy : plus les années passent, plus les hypothèses se
multiplient.
JCM : Ces coïncidences sont remarquées à cause de la longévité
de la série.
PC : Valérian est une chronologie imaginaire, mais
que nous avons voulue crédible. Ce n’est pas échevelé. Au pire, l’incertitude
ressentie doit être comparable à celle d’un lecteur de livres d’Histoire
ancienne. Dans le prochain Valérian, on trouvera deux interprétations
différentes du futur de la Terre, qui seront développées par deux
protagonistes. Et si on travaille encore sur Valérian quand on aura 92 ans, il
faudra ENCORE que je trouve quelque chose pour résoudre d’autres
paradoxes…
JCM : Euh ! On verra, on verra ! Il reste encore de longs
tunnels de travail…

Il parait qu’il y a autant de façons de travailler, que de tandems
Scénariste / Dessinateur. Comment vous répartissez-vous la tâche
?
PC : Pour ma part, j’aime discuter beaucoup avec les
dessinateurs, pour connaître leurs envies du moment. Par exemple, Le long
voyage de Léna résulte de discussions avec André Juillard, qui me faisait
part de son envie de travailler sur des ambiances un peu nostalgiques. Je
décris les projets dans un synopsis, qui peut être assez bref avec mes vieux
complices, comme Jean-Claude Mézières, Bilal ou Annie Gotzinger. On se comprend
à mi-mots, ce n’est pas la peine que je fasse du style. Je commence donc par
une trame d’une dizaine de feuillets. Pour qu’on en discute. Après quoi, je
livre quelque chose de très charpenté, image par image, avec beaucoup de
didascalies, d’explications d’images, beaucoup de documents typologiques : des
portraits psychologiques des personnages, éventuellement des photos, de temps à
autres quelques croquis malencontreux…
JCM : ah oui, au moins tes dessins nous laissent une grande
liberté d’interprétation !!!
Vous allez jusqu’à définir des cadrages ?
PC : Non, surtout pas ! Prenons un exemple. Si pour
Valérian, il est nécessaire de créer une nouvelle bestiole cosmique,
je vais beaucoup m’attarder à décrire ses propriétés. Mais après, le fait
qu’elle soit à plumes, à poils, à pattes, à pinces ou à bec… C’est à
Jean-Claude d’en décider. Je lui détaille les capacités de la créature, je lui
décris l’environnement dans lequel elle vit, ses raisons d’agir. Mais c’est lui
qui décide complètement de son apparence. Il peut juste m’arriver d’émettre des
réserves comme « surtout pas insectoïde », parce que c’est presque
toujours synonyme d’antipathique. Mais pour ce qui est des cadrages, les rares
indications que je vais donner sont du genre « ici, une grande image
pourrait être nécessaire ».
JCM : Ce qui n’empêche pas une réinterprétation.
PC : Il y a aussi le fait que les dessinateurs ont tendance à
avancer case par case…
JCM : ah moi non, j’avance par lot de six pages.
PC : d’accord, mais moi j’ai quarante pages d’avance. Un
détail qui peu paraître anodin en début d’histoire peut se révéler crucial
trente-cinq pages plus loin. Je vais donc devoir insister pour que tel ou tel
élément ait été vu. En revanche, définir s’il aura été vu en plongée ou en
contre plongée, ce n’est pas moi qui m’en occupe. Après tout cela, Jean-Claude
se met au travail, ce qui ouvre un autre tour de négociations, parfois
harmonieuses, parfois grinçantes…
Quels sont les points de désaccords qui peuvent
survenir ?
JCM : C'est-à-dire que Pierre me fournit un récit rêvé, que je
suis chargé de concrétiser. A cette étape interviennent en même temps les
contraintes de rythme, de choix de cadrages, de composition des doubles pages,
et de continuité des ambiances. On se met d’accord pour définir par exemple que
les doubles page comporteront entre 14 et 16 images en moyenne, ce qui permet à
Pierre d’adopter un certain rythme dans son écriture.
Je garde la liberté de réinterpréter les scènes, en donnant plus d’importance à
telle ou telle scène qui me semble le mériter, en apportant des modulations
dans le rythme. Tout cela est assez normal, et je ne peux pas être un
dessinateur aux ordres, surtout dans un domaine comme la science-fiction, qui
privilégie autant l’imaginaire. Il arrive que certains points de détail posent
un problème, qu’il faut résoudre. La création d’un nouveau personnage peut nous
amèner à modifier l’histoire !
PC : Si le personnage imaginé par Jean-Claude me séduit
d’emblée, je vais retirer des dialogues à d’autres personnages pour alimenter
celui-ci. Mais les négociations portent parfois sur de petites choses. Dans
Au bord du grand rien, il y a eu une sourde bataille entre nous autour
de l’identité de la petite jeune fille qui fabrique des scaphandres, qui
s’appelle Ki-Gai. J’avais rapporté des photos de Birmanie, avec de jeunes
couturières fluettes… et Jean-Claude s’était mis en tête de dessiner une espèce
de bonne femme colossale, et il n’en démordait pas. En même temps, c’était un
personnage réussi… qui est devenu la commandante. Une fois qu’on a débloqué ça,
comme par miracle, la couturière est redevenu ce qu’elle devait être…
JCM : Je voulais un contraste, pour éviter d’avoir deux
silhouettes de même valeur. D’où mon insistance, qui nous a bloqué
temporairement, mais cela s’est soldé par un enrichissement.
Dans L’ordre des
pierres, vous livrez (comme dans Les Héros de l’équinoxe) une
interprétation des mondes par différents personnages. Valérian, une fois de
plus, refuse de participer à l’exercice et s’en sort par une pirouette.
L’interprétation du scientifique de la bande est très chaotique, avec une
représentation inspirée par Jackson Pollock, qu’on retrouve quelques pages plus
loin.
PC : Oh, ça a été un combat, ça aussi… Je tenais par-dessus
tout à ce que ce soit traité à la manière de Jackson Pollock parce que ça
préparait le monde qu’ils allaient vraiment voir vingt pages plus loin.
Jean-Claude a regimbé, mais plus il rentrait dans l’histoire, mieux il
comprenait les raisons de mon insistance. Il m’a cassé les nougats pendant des
jours et des jours sur le premier Pollock, mais quand pour lui c’est devenu
quelque chose d’interprétable dans le contexte de Valérian, c’est lui qui a
pris l’initiative, et il était tout fier de me montrer ce qu’il en avait fait
!
JCM : Avec le recul, j’oublie tous ces détails. Sur les
dialogues, quand je lui propose des changements, il y a toujours des
arrangements parce que je vois les choses en terme de mise en scène. Si c’était
un film au lieu d’être une bande dessinée, ce serait vite réglé. Là, c’est plus
compliqué. Et puis, il n’aime pas retoucher.
PC : J’adore les discussions sur le visuel. Mais pour les
dialogues, je suis un peu comme les auteurs de théâtre, j’ai une certaine
raideur. Je considère toujours les destructions narratives qu’une modification
peut apporter.
JCM : Je soumets aussi parfois des problèmes de pagination,
quand il y a un pavé de texte qui me semble trop important. J’ai vraiment
besoin de travailler en séquences. Mon travail consiste à interpréter d’une
façon graphique les récits que me soumet Pierre. Je négocie quand j’ai la
sensation de manquer de place, où quand je pense que le récit a besoin de
respirer un peu plus.
Entre Valérian et Laureline, les moeurs sont assez libres. Ce qui
reflète l'idéal en vogue au moment où la série a démarré. Depuis, la libération
sexuelle a connu quelques revers. Cela vous pose t-il un problème aujourd’hui
?
PC : Valérian et Laureline sont nés en pleines
sixties. J’ai été très marqué par le situationnisme, par Simone de Beauvoir,
par le Women’s Lib américain. On rentrait des USA, où le féminisme était un
courant très fort. C’est un combat qui me séduisait. Valérian et Laureline
vivent une sorte d’union libre, où chacun garde un quant-à-soi. Aucun n’est
inféodé à l’autre. C’est effectivement très sixties. Mais je crois que personne
n’a rien proposé de mieux. C’est comme ça qu’il faut continuer d’être, si
possible.
Les mœurs ont changé, c’est vrai, et cela ne nous pose aucun problème sur le
medium bande dessinée. En revanche, dès qu’on passe à une adaptation en dessin
animé, c’est une autre histoire. Les chaines de télévision redoutent les
plaintes des ligues de vertu, et veulent tout formater en fonction de cette
menace. Cela passe donc par le rajeunissement drastique des personnages, qui
deviennent des quasi-adolescents, pour que le spectateur puisse raisonnablement
penser qu’ils n’ont pas de relations sexuelles.
Ce n’est pas le seul problème que pose Valérian pour une exploitation
commerciale sur le petit écran. Une idée forte des années 70, c’est le refus de
la xénophobie et de l’ostracisme. Mais aussitôt que la série devient un objet
commercial, les chaines se plaignent : qui sont les méchants ? Il n’y a pas de
méchants dans Valérian. Ce n’est pas une BD angélique. Il y a des combats, des
confrontations, des enjeux importants. Mais il n’y a pas de méchants, chacun a
sa propre vérité, parfaitement admissible. Nous pouvons penser qu’un monstre
aquatique comme le Groubos nous trouve répugnants, avec nos petits nez en
trompette et le fait que nous respirons de l’oxygène.
Ceci, c’est la base de la série BD. Mais on sent bien que ça ne plait pas à
tout le monde. Oh oui, en quarante ans, les mœurs ont changé…
Vous avez modifié le titre de la série : Valérian, agent
spatio-temporel devient Valérian et Laureline. C'est une
réhabilitation tardive, parce qu'en réalité, cela fait longtemps que c’est
Laureline qui se tape le plus gros du travail, non ?
PC : Quand on a commencé, les journaux de BD s’adressaient
plutôt à un public de garçons. Et cette série entrait dans un format assez
classique. Quand j’ai commencé à travailler avec Bilal, cinq ou six ans plus
tard, ça avait déjà bougé. Ce qu’on a appelé depuis des one-shots était devenu
un format envisageable. Il y a un certain archaïsme dans Valérian, que
j’ai voulu sciemment miner de l’intérieur. C’est un héros masculin… mais qui
est un faux héros. Valérian n’a aucun super-pouvoir, il n’est pas spécialement
beau. Tout au plus, il est courageux et c’est un bon pilote. Dès le départ,
j’ai éprouvé le besoin qu’il y ait une héroïne à part entière. Beaucoup de BD
m’énervaient par leur machisme naïf. Peu à peu, Laureline a littéralement pris
le dessus. Jean-Claude a réussi à en faire un personnage extrêmement attachant,
dont je me suis amouraché. Et de façon générale, j’aime beaucoup faire
dialoguer les femmes. Les paroles, les réactions de Laureline me viennent
spontanément. Nous aurions sans doute dû changer le titre de la série plus
tôt.
Une chose amusante à propos de Laureline : pendant au moins quinze
albums, vous aviez oublié son passé de licorne, et depuis la réédition des
Mauvais rêves, vous ne cessez d’y faire allusion. Pourquoi une amnésie
aussi longue, et pourquoi cet attachement à présent ?
JCM : Il faut remettre les choses dans leur contexte. Il y a
quarante ans, quand Pierre m’a livré un scénario futuriste, avec Galaxity,
capitale du futur, tout ça, je me demandais vraiment comment j’allais dessiner
ça !
PC : C’est vrai que j’ai donné à Jean-Claude du grain à
moudre, en transportant les personnages dans notre passé, avec du coup un
château fort, un cheval, un licorne…
Justement, dans Les mauvais rêves, vous faites appel à la
magie. Or, la magie, c’est l’absolu contraire de la science-fiction. Qui peut
bien avoir besoin de science dans un monde magique ?
PC : Mon intime conviction, c’est que la plus belle
science-fiction s’ancre dans des mythes anciens. J’ai lu récemment Ilium et
Olympos de Dan Simmons. L’idée est de faire rejouer, dans un futur
stratosphérique, l’Iliade et l’Odyssée par des non-humains. C’est
extrêmement touchant. L’un des personnages est une sorte de sous-marin à la
con, qui n’a que des pièces qui foutent le camp. L’autre est un avorton de
métal et nano-technologies. Et du coup, tout prend un sens totalement
différent. C’est magnifique. Un peu comme dans L’odyssée de l’espace
de Kubrick : c’est à la fois l’aube de l’humanité et son futur qui sont
incarnés par le monolithe.
Au début, Valérian et Laureline sont très ‘service-service’. Après la perte de
la terre, ils deviennent un peu des clodos de l’espace, moins impliqués. Depuis
quatre ou cinq albums, ils sont obligés de chercher au plus profond d’eux-mêmes
des parades et des solutions aux problèmes qu’ils rencontrent, et du sens à
leur existence. C’est aussi pourquoi je fais revenir ce passé de Laureline. Il
y a des éléments qu’on va trouver dans le prochain et dernier titre, qui ne
sont pas de nature entièrement rationnelle. Une sorte de croyance aux forces de
l’esprit. Les Terriens ne sont plus que trois : Valérian, Laureline et Jal. Ils
sont un peu comme les Limbos, qui ont été victimes d’un génocide alors qu’ils
ont été une grande civilisation.
Tout à coup, ce n’est plus seulement en étant un bon pilote d’astronef, ou en
étant une fine mouche dialecticienne qu’on peut s’en sortir. Valérian doit
chercher très profondément en lui le désir de retrouver sa terre de naissance,
Galaxity. Quant à Laureline, elle a connu un univers magique et l’a perdu, et
le fait de rencontrer des êtres qui d’une certaine façon lui sont proches est
sans doute important. Après, je ne fais pas tout de manière consciente,
hein…
JCM : Ouais ! Et après, c’est à moi de ramer pour rendre ça
sur papier !

Propos recueillis en janvier 2007
dimanche 11 mars 2007
L'âge de bronze, par Eric Shanower (ed. Akileos)
Par brio le dimanche 11 mars 2007, 20:07
Le mot "exploit", si banal dans le vocabulaire sportif, est rarement
employé pour qualifier une oeuvre littéraire ou artistique. Ce qui est
recherché et acclamé chez un artiste, c'est plus souvent le génie ou la
virtuosité que la constance dans l'effort ou la capacité à surmonter un défi
incommensurable. C'est pourtant sur l'auteur d'un véritable exploit que nous
souhaitons aujourd'hui braquer les projecteurs.
Certains alpinistes se lancent dans l'ascension solitaire des plus hauts
sommets. Eric Shanower, lui, s'est attaqué à un Himalaya de la
littérature occidentale : son projet L'âge de Bronze est une chronique
exhaustive de la guerre de Troie, en bande dessinée. Et comme si ce n'était pas
assez ambitieux, l'auteur californien se préoccupe de rendre cette saga
vraisemblable d'un point de vue historique et
archéologique.
Pour comprendre toute l'ambition de ce roman graphique, il faut se souvenir que
cette guerre légendaire est venu jusqu'à nous par de multiples sources souvent
contradictoires. L'Iliade, de loin le texte le plus célèbre, n'en couvre qu'un
infime fragment. Cette épopée d'Homère commence après neuf ans d'affrontements
entre Grecs et Troyens et s'achève bien avant la fin du conflit, au moment des
funérailles d'Hector. Même le fameux épisode du cheval de Troie en est absent.
Pour compléter le tableau, il faut aller chercher dans l'Odyssée, dans les
tragédies d'Eschyle, Euripide ou Sophocle, dans L'Enéide de Virgile...
Rassembler et concilier les différentes sources disponibles, donner à chaque
personnage un visage, un caractère et des motivations, tout cela avec des
vêtements, des armures, des logements plausibles… voilà un travail qui vaut
bien ceux d'Héraclès !
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- Eric Shanower, pouvez-vous expliquer
quels ont été votre parcours et vos réalisations avant de commencer L'Age
de Bronze ? |
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- Pourquoi « L'âge de Bronze », plutôt
qu'un titre contenant une référence plus directe à la guerre de Troie
? |
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Mes connaissances de départ étaient très
rudimentaires. J'avais lu des versions pour enfant de la guerre de Troie quand
j'étais petit, mais je n'avais jamais lu L'Iliade, L'Odyssée,
L'Enéide ni aucune des tragédies grecques sur la guerre de Troie et
ses conséquences. J'en savais très peu au sujet de l'âge de bronze en Grèce, et
rien du tout sur cette même époque, du côté turc. M'éveiller à tout cela a été
une étape fondamentale pour produire L'âge de Bronze. - A quel moment avez-vous décidé, au
lieu de faire une "simple" adaptation d'Homère, d'opérer une synthèse entre
toutes les sources connues concernant cet événement légendaire ? Une tentative
similaire avait-elle été déjà menée en littérature non graphique ? |
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Il n'a jamais été dans mes intentions de me
contenter d'une adaptation de l'Iliade. Je voulais raconter l'histoire
complète, y compris la chute de Troie, qu'Homère raconte seulement dans
l'Odyssée, et de façon expéditive. L'idée de L'âge de Bronze
m'est venue en février 1991, alors que j'écoutais la cassette audio de The
March of Folly: From Troy to Vietnam, un livre de l'historienne Barbara
Tuchman. Dans son chapitre sur Troie, elle explique qu'il y a de nombreuses
variantes incompatibles, au sujet de la guerre de Troie. J'ai immédiatement été
intéressé par le challenge consistant à réconcilier toutes ces versions en un
long récit unique, tout en éliminant les dieux pour mettre l'accent sur les
responsabilités humaines, et en replaçant tout cela dans la période historique
correcte. - Les récits les plus connus de l'épopée troyenne sont L'Iliade et l'Odyssée d'Homère et L'Eneide de Virgile… Quelles sont vos autres sources, et quelle est leur contribution à la chronologie de la guerre de Troie ? |
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La liste complète de mes sources est bien trop
longue pour être citée ici. J'avais inclus une bibliographie complète dans
l'édition américaine de mes livres, mais Akileos, mon éditeur français, a
choisi de ne pas la reproduire. Aussi bien, la plupart de ces livres sont
édités aux Etats-Unis et sont en anglais, sans traduction française. Ce qui les
rend peu accessibles en France. |
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La partie de l'histoire concernant Troïlus et Cressida vient du Filostrato de Boccace, de Troilus and Criseyde de Geoffrey Chaucer, et bien sûr de Troïlus et Cressida par Shakespeare. Iphigénie et Andromaque par Jean Racine ou La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux sont certainement les contributions françaises les plus connues à cette tradition. De nombreux poètes des 19ème et 20ème siècles, comme Tennyson, Landor, Arnold, et Yeats ont composé des vers qui intègrent des thématiques troyennes. J'ai même puisé dans la trilogie d'Eugene O’Neill, Le deuil sied à Electre. Enfin, des ouvrages généraux, comme Les mythes grecs de Robert Graves ou Les mythes de la Grèce archaïque par Timothy Gantz m'ont aidé à structurer tout cela, et m'ont amené à de nombreuses autres sources... - Avec tout cela, reste t-il néanmoins
des zones d'ombres que vous devez compléter par vous-même ? Comment vous y
prenez-vous ? |
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- Le fait de devoir concilier
différentes sources contradictoires vous permet finalement de choisir un
déroulement plutôt qu'un autre... au final, avez-vous la sensation d'écrire une
œuvre originale, ou revendiquez-vous L'âge de Bronze comme une
adaptation en bande dessinée de récits classiques ? |
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- Dans L'Iliade, Homère prend
parti, de façon assez évidente, pour les Troyens. Quelle est votre opinion sur
ce sujet ? Avez-vous le sentiment de préférer un camp plutôt qu'un autre
? |
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Propos recueillis en février 2007 par Jérôme
Briot |
L'âge de Bronze, d'Eric Shanower, est publiée en France par les éditions Akileos. Quatre livres sont disponibles à ce jour :
- L'âge de Bronze vol. 1 : Un millier de navires
- L'âge de Bronze vol. 2 : Sacrifice
- Les coulisses de L'âge de Bronze, HS 1
- L'âge de Bronze vol. 3, partie 1 : Trahison
Toutes les images de cet article sont © Eric Shanower / Akileos 2007
samedi 10 février 2007
Culture Manga, par Fabien Tillon
Par brio le samedi 10 février 2007, 20:07
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« Culture manga » pointe notamment le fait que
le manga, contrairement à ses homologues occidentaux, ne souffre pas d'un
complexe d'infériorité par rapport aux autres arts. Une des hypothèses de ce
"meilleur statut" tient au goût immémorial des Japonais pour le dessin, qui
s'explique peut-être par le fait que l'écriture japonaise elle-même est
dessinée : elle est donc à la fois à lire et à contempler, comme la bande
dessinée peut l'être. Dans les cultures occidentales, l'Art officiel n'a
longtemps éprouvé pour la bande dessinée que de l'ignorance ou, au mieux, de la
dérision. Dans le cas du Pop Art, la référence à la BD est avant tout
le moyen d'exprimer la futilité des choses ou de blâmer leur industrialisation.
Au contraire, de nombreux artistes et plasticiens japonais, comme
Takashi
Murakami ou Akino
Kondoh, voient dans le manga une sorte d'art idéal et un modèle
esthétique, ce que Fabien Tillon analyse dans un chapitre consacré au «
Mang'Art ». |
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La part éditoriale du manga n'a pas
cessé de croître au cours des dernières années. A quel équilibre penses-tu que
nous arriverons à terme sur le marché français ? |
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1- jamais l'intérêt dans les années 60 à 80 pour les comics de super-héros américains et les petits formats (Swing, Akim, Zembla, etc) n'a été une vraie menace pour la BD franco-belge, qui a continué à développer ses traits propres : préférence marquée pour l'approche graphique, développement de la BD adulte et du roman graphique, des expériences novatrices, etc. C'est vrai que les comics de super-héros et les petits formats n'ont jamais autant vendu que les mangas aujourd'hui, mais peut-être est-ce aussi parce qu'à l'époque ces BD populaires étaient vraiment considérées comme la lie de la culture, alors qu'aujourd'hui le manga jouit d'une plus grande reconnaissance même si elle a été difficilement acquise. 2 - l'apport d'une tradition étrangère a
toujours été bénéfique à la BD européenne : Morris s'inspire de Walt Disney
pour créer Lucky Luke, Goscinny se forme à son métier dans les
ateliers de BD de New York, Moebius, Mézières, une grande partie de la
génération "SF/Rock" des années 1970-80 a été nourrie aux graphismes de Kubert
ou de Corben, Crumb est une influence déterminante pour la génération des
auteurs indépendants actuels...
Pour beaucoup, le terme "Manga" est une appellation d'origine, synonyme de "bande dessinée japonaise". La notion de "culture manga" que tu développes dans ton livre, veut au contraire montrer que le manga est une notion qui dépasse à la fois les frontières du Japon et le domaine de la bande dessinée... Peux-tu expliquer l'origine de cette réflexion ? |
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C'est une simple constatation : le manga est le coeur battant et le moteur d'une culture populaire qui dépasse allégrement les frontières de la seule bande dessinée (et les frontières nationales et culturelles par la même occasion). La "culture manga", comme je l'appelle, c'est originellement la bande dessinée qui l'a nourrie, mais il n'y a qu'à jeter un oeil sur notre monde pour voir tout ce qui brille autour et posséde son éclat propre. Le phénomène du Cosplay est à cet égard très intéressant : de nombreux cosplayers s'intéressent peu à la bande dessinée en tant que telle, voire pas du tout !... Nombre d'entre eux ne lisent pas de mangas, ne voient pas d'anime. Mais il y a un style, à la fois enfantin et sexy, théatral et moderniste, modeste et narcissique : le style créé par le manga. |
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Ce style plaît, il y a quelque chose en lui qui
parle à notre modernité, qui est en phase avec notre besoin de fête, de
carnaval, de mélange entre réalité et fiction - mêlange fantasmatique dont les
jeux vidéos sont une autre incarnation... Au festival Game in Paris, où
l'association Clan Takeda avait eu la gentillesse de m'inviter, j'ai eu
l'occasion de discuter avec deux filles faisant du cosplay. L'une était
chimiste, et toutes deux ne lisaient pas de BD mais elles dépensaient pas mal
d'argent et de temps à se fabriquer des costumes fabuleux, le week end... Nous
sommes frustrés de rêve, de conquête des étoiles, de mythologies politiques et
de lendemains qui chantent... - Quoi de plus normal que les gens aient un
besoin vital de rêver "concrètement" ?... Pour en revenir à la culture manga,
il me semble qu'il s'agit là d'une mythologie populaire extrêmement puissante,
qui signale dès à présent la place centrale que prend l'Asie dans la culture
mondiale et qui est la seule mythologie populaire vraiment nouvelle et vraiment
féconde de ce début de siècle. Ce qui change pas mal de perspectives pour le
futur, y compris géopolitiquement, je crois. La culture populaire mondialisée
sera beaucoup moins américaine dans ce siècle, c'est certain. Toute la question
est de savoir qui saura imposer sa longueur d'avance : la créativité japonaise
ou les gros rouleaux compresseurs chinois et indien ? |
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Les Humanos ont lancé en octobre 2006
Shogun Magazine, un magazine de "mangas français". Qu'en as-tu pensé
? |
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