Le briographe

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samedi 9 janvier 2010

Rapport ACBD 2009 : une vitalité en trompe-l’œil ?

Le traditionnel rapport annuel de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) rédigé par son secrétaire général Gilles Ratier, établit pour 2009 un bilan assez contrasté.

Le premier constat est celui d’une décélération : au terme d’une spectaculaire période de quatorze ans de course à la production, l’année 2009 parait presque calme, avec des chiffres proches de ceux de l’année précédente… c'est-à-dire au plus haut niveau. 4863 titres ont été publiés en 2009, dont 3599 nouveautés, 892 rééditions (catégorie qui désigne les rééditions augmentées ou présentées sous une nouvelle forme et les intégrales, et non pas les retirages d’albums), 297 art books et 75 essais. Cela ne représente « que » 2,4% de titres de plus qu’en 2008, et l’augmentation est surtout liée au nombre de rééditions, segment dont la croissance avoisine les 9%. Le nombre de nouveautés est resté stable cette année, les gros éditeurs ont même légèrement resserré leur production, proposant 4% de titres de création en moins par rapport à 2008. 140 titres (dont 40 mangas, issus de 12 séries seulement) ont bénéficié d’un premier tirage de plus de 50 000 exemplaires. Sur ce nombre, la moitié ont été publiés au quatrième trimestre, la fin de l’année étant considéré plus propice aux achats de bande dessinée. Nous ne saurons qu’en 2010 si cette stratégie qui prend le risque d’un grand carambolage dans les rayons des librairies, aura été fructueuse.

Les chiffres de vente disponibles pour l’heure, sont ceux de 2008. Dans un secteur qui pesait 320 millions d’euros, le groupe le plus important, avec 32,7% des ventes d’albums en nombre d’exemplaires, est Média Participation (qui regroupe les éditions Dargaud, Dupuis, Le Lombard, Blake & Mortimer et Kana). Il est suivi par les éditions Glénat (incluant les labels Vents d’Ouest et Drugstore) avec 16% des ventes d’albums et par Delcourt (10%). Fait notable, la part de marché des deux premiers ne cesse de s’effriter, quand celle de Delcourt a quasi doublé en cinq ans, les rachats de Tonkam et d’Akata n’étant pas étrangers à ce phénomène.

2009 aura été une année très semblable à 2008 dans ses tendances : valorisation du fonds éditorial, exploitation de licences existantes, importation massive d’œuvres non-francophones (1891 nouveautés sont des traductions), attrait croissant pour les adaptations en BD d’œuvres littéraires (179 titres, soit 5% de la production). Pour déceler quelque chose d’un peu spécifique dans l’année écoulée, il faut lorgner du côté de la BD érotique, qui fait son grand retour dans le catalogue des éditeurs non spécialisés.

Mais le phénomène le plus singulier de 2009, c’est la course à la technologie que les éditeurs se livrent, en cherchant à se positionner sur un hypothétique marché de la BD sur téléphone portable. La lecture sur écran est devenue usuelle, les statistiques de visite des blogs BD le prouvent. Mais ces sites, apparus depuis 2003, n’ont pour l’heure pas prouvé qu’ils puissent donner naissance à un modèle économique alternatif. Tout au plus ont-ils permis à quelques auteurs d’accéder plus facilement aux filières classiques de l’édition. Comment croire alors, à la pertinence d’un modèle économique fondé sur la lecture payante sur un support minuscule d’œuvres qui n’ont pas été créées spécifiquement pour lui ? Tablet PC et E-books du futur changeront peut-être la donne. Pour l’heure, rien ne prouve que le virage numérique annoncé ne soit pas un « mirage » numérique. Et les enjeux ne sont pas uniquement techniques. Si cette industrie potentielle ne se montre pas plus capable d’assurer un revenu décent aux auteurs que l’édition classique, on ne peut pas lui prédire un grand avenir…

samedi 14 novembre 2009

Quand est-ce Concombre ?

Il est né le premier avril 1965, mais ce n’est pas un poisson. Ni un oiseau. Ni Superman. C’est le légume anthropomorphe le plus célèbre de toute la bande dessinée : le Concombre masqué, ou le portrait en cucurbitacée de Nikita Mandryka.

 

 

Le Concombre masqué et son ami Chourave habitent un cactus-blockhaus (1), « à l’endroit où ailleurs signifie ici », au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. C’est un univers absurde et délirant, où il ne fait pas bon s’exprimer par métaphores, car elles ont tendance à devenir littérales. On peut, par exemple, assister à un coucher de soleil : l’astre solaire a une hygiène irréprochable, il ne manque jamais de se brosser les dents avant d’aller ronfler. On peut aussi y planter des œufs durs pour faire pousser des poulets rôtis, ou semer des cailloux dans un jardin zen pour les regarder pousser. Et surtout, on peut y consulter le livre du Grand-Tout (du moine fou Barbapoux), qui contient cette vérité essentielle : « Dans un univers de cyclistes, seuls les sophistes se graissent la patte et les schyzo freinent ».

Aventures nonsensiques, situations absurdes et vocabulaire fantaisiste sont les ingrédients de cette œuvre, où l’auteur développe un discours tour à tour surréaliste, délirant ou psychanalytique (2). Comme Flaubert commentant Madame Bovary, Mandryka a déclaré « Le Concombre masqué, c’est moi ! ». Et d’expliquer : « Pour écrire, il suffit que je me demande ce que le Concombre masqué aurait à dire d’un sujet ou l’autre et ça démarre tout seul. Si j’endosse mon identité de Nikita Mandryka… tout se bloque. Donc, le Concombre, c’est moi. Le moi social que j’ai dans la vie est un moi surajouté.  ». La preuve est donc faite que ce n’est pas Mandryka qui se cache sous le Concombre, mais l’inverse.

 

Créé dans Vaillant (le journal de Pif), le personnage rejoint Pilote en 1969. Trois ans plus tard, suite au refus de Goscinny de publier son Histoire sans titre (le fameux jardin zen évoqué plus haut), Mandryka claque la porte. Il fonde son propre journal, L’Echo des Savanes, et publie Bretécher et Gotlib. Il sera rappelé dans Pilote quelques années plus tard par Guy Vidal (successeur de Goscinny à la rédaction en chef) et racontera sa propre expérience à la tête d’un magazine, de façon transposée : c’est l’album « Comment devenir maître du monde ? », où le Concombre n’est plus masqué mais enturbanné (car il a un peu chopé le melon, un proche cousin végétal). Le magazine Spirou tente de relancer le personnage dans les années 1990. Deux albums sont publiés, mais la jeune génération ne suit pas, et l’ancienne ne sait pas. Faute de succès, Mandryka met la série en sommeil. Le Grand Prix d’Angoulême, qu’il reçoit en 1994 pour l’ensemble de son œuvre, n’y change rien.

 

C’est une exposition rétrospective organisée en 2003 à Genève, qui lui rendra la schniaque. Le Concombre réapparaît alors sous forme d’un site web, www.leconcombre.com, où l’auteur prépublie les planches d’un nouvel album, qui sort en 2006 : Le Bain de minuit du Concombre masqué. Entretemps, Dargaud a la légumineuse idée de sortir une « intégrale des années Pilote », qui obtient le Prix du Patrimoine à Angoulême en 2005 et dont le premier tirage s’écoule en à peine deux mois.

 

Dans le nouvel album paru fin septembre, le justicier « 100% végétal, donc 100% sain » s’attaque au Monde fascinant des problèmes. Entre autres choses, on y découvrira comment défendre les droits des rivets et revenir de tout en prenant la tangente. Mais attention, ne l’appelez plus Concombre, il ne répond plus qu’au nom de Lovelace Cucurbite. Et, bonne nouvelle, Mandryka a déjà commencé un nouvel opus, au titre prometteur : La Vérité Ultime. Puissent ses bretzels toujours rester liquides.

 

 

 

(1)   En réalité, Chourave squatte le cactus-blockhaus, mais il a ses propres appartements dans un tonneau. Ce qui lui fait un point commun avec Diogène.

 

(2)   La véritable passion de Mandryka est moins la bande dessinée que la psychologie. « Le Concombre est une façon de continuer mon analyse. Je travaille sur les mots et les métaphores en essayant de laisser la porte ouverte à l'inconscient qui s'y révèle, comme on fait des associations d'idées sur le divan, et je les mets en images, comme ce qui se passe dans un rêve. J'essaie parfois de déchiffrer ce que ça veut dire pour en continuer le déroulement. Et parfois non. Tout en essayant d'en faire une histoire qui soit drôle »

 

mardi 1 septembre 2009

Fluide Glacial et toutes ces sortes de choses

C’est à la mi-septembre que paraîtra le numéro 400 de Fluide Glacial. Pour marquer l’événement, le mensuel d’Umour et Bandessinées se dote de mensurations d’exception : 84 pages en 54 x 36 cm, un record. Mais au fait, quelle est la genèse du magazine d’Umour et Bandessinées ?

 

Tout commence en 1972, quand Nikita Mandryka invite Claire Bretécher et Marcel Gotlib (tous trois participent alors à Pilote, dirigé par René Goscinny) à créer avec lui un nouveau trimestriel de bande dessinée : L’Echo des Savanes. Gotlib profite de l’occasion pour se lancer dans une forme d’humour résolument adulte, et compose des planches impubliables dans Pilote. Sexualité, religion, relecture psychologique d’œuvres littéraires(1)… tout est prétexte pour briser les tabous, nombreux à cette époque. Mais la gestion du magazine manque de rigueur, L’Echo des Savanes tourne au calvaire financier. Gotlib interrompt sa collaboration au numéro 10, en décembre 1974.

À divers points de vue, l’expérience a néanmoins été positive. Gotlib consulte son ami d’enfance Jacques Diament, qui a un profil plus gestionnaire plus qu’artistique, et ensemble, en avril 1975, ils fondent Fluide Glacial et des éditions AUDIE(2). Diament en sera le rédacteur en chef, Gotlib le directeur de publication. Jean-Claude Forest, Alexis, Hugot, Francis Masse et Jean Solé partagent le sommaire aux côtés de Gotlib. Ils sont bientôt rejoints par Yves Frémion et Bruno Léandri pour le rédactionnel et par une galaxie de dessinateurs : Franquin apporte ses Idées noires, Goossens son humour sophistiqué et inclassable, Binet un regard satirique avec Kador puis Les Bidochon. Coucho, dans le sillage de Gotlib, anime les antihéros les plus improbables (Poumo-Thorax, le Banni), Lelong dissèque la France profonde et le quatrième âge dans Carmen Cru, alors que Dupuy et Berberian dépeignent la préadolescence dans Le journal d’Henriette. Edika manie l’humour délirant et survolté autour de Clark Gaybeul et Tronchet explore la détresse sentimentale avec Jean-Claude Tergal. Le magazine s’autorise parfois des publications à l’humour plus lacrymal, comme Paracuellos de Carlos Gimenez, où l’auteur évoque son enfance dans un foyer de l’assistance publique en plein régime franquiste (cf. Zoo#18).

Le logo définitif apparaît au numéro 15, et le slogan « Umour et Bandessinées » au 18. La formule trouve bientôt son équilibre : 68 pages chaque mois, un humour libertaire et apolitique plus adepte d’absurde que de provocation, des récits courts ou à suivre, et des rubriques qui donnent au journal son esprit : la « gazette », un pataquès de brèves enrichies de marges illustrées par l’équipe, pendant un repas mensuel dit « de bouclage » réputé bien arrosé, T’ar ta lacrèm’, où Frémion établit la biographie d’un humoriste chaque mois ; Photo-BD et Encyclopédie du dérisoire par Bruno Léandri, qui écrit également des nouvelles courtes mais bonnes, cultivant le fantastique et le contrepied final à la manière de Dino Buzzati. Jusqu’au début des années 2000, l’équipe du magazine reste très stable. Pour caricaturer, un nouveau dessinateur n’intègre la rédaction que si un autre en sort ! En 1989, Fluide Glacial organise un appel à candidatures sous la forme d’un concours : c’est Blutch (Grand Prix d’Angoulême 2009) qui en est le lauréat. Il vient combler le manque créé par le départ de Dupuy & Berberian. Larcenet arrive peu ou prou quand Blutch part, etc. L’arrivée de Thierry Tinlot à la rédaction en chef a modifié cela. Autour du magazine gravitent désormais plus d’auteurs qu’il n’en faut pour remplir le sommaire, et toute une nouvelle génération de dessinateurs a été accueillie. Citons en particulier Riad Sattouf, dont le personnage Pascal Brutal (3 tomes parus) est déjà un classique ; Cyril Pedrosa et son Auto-bio ou encore Libon qui avec son très hype Hector Kanon, ne demandent qu’à le devenir. Le journal est toujours sans publicité, il est passé en couleurs depuis 2003, et de nos jours, la rédaction compte même un certain nombre de dessinatrices. Avec le réchauffement climatique qui nous guette, qui pourra se passer de Fluide Glacial ?

 

Jérôme Briot

 

(1)    À retrouver dans Rhââââ Lovely et Gnagna, édition intégrale, chez Fluide Glacial. Indispensable.

(2)    AUDIE signifie littéralement : « Amusement Umour Dérision Ilarité Et toutes ces sortes de choses ». Le greffier a, parait-il, enregistré ce nom de société à contrecœur et avec force protestations… Ah oui, c’était avant les SMS.

mardi 2 septembre 2008

Warum - Vraoum!, de l’indé dans le moteur…

«Comment monter sa maison d’édition, quand on est jeune et qu’on a du talent  Cette conférence proposée par Warum, dans le cadre du Pavillon Jeunes talents au festival d’Angoulême, va s’enrichir d’un nouveau chapitre. Quatre ans seulement après le lancement de la structure d’édition, ses animateurs créent un nouveau label : Vraoum !

 

Benoît Preteseille et Wandrille Leroy, créateurs des éditions Warum en 2004, se rencontrent aux Arts Déco (ENSAD) au début des années 2000. Curieusement, cette école qui a vu sortir un bon nombre d’auteurs reconnus de bande dessinée (dont Tardi, Juillard, Veyron ou Dupuy, pour ne citer que des Grands Prix d’Angoulême…), n’encourage pas ses étudiants dans cette voie, la BD y est plutôt mal perçue. C’est donc plus ou moins clandestinement qu’ils squattent différents ateliers pour façonner leurs premières œuvres personnelles. Wandrille, notamment, se lance dans la réalisation insensée d’une bande dessinée en gravure sur bois, qui paraîtra finalement en 2008 sous le titre Les pages noires. Chacun fonde son propre label : «Ion», pour Benoit, «Pierre-Papier-Ciseaux» pour Wandrille. Mais au lieu de réserver leur production à leurs condisciples, comme font généralement les étudiants, ils commencent à les proposer aux libraires, à publier les projets des copains Une fois diplômés, ils s’associent et lancent le label Warum autour de deux collections : Civilisation et Décadence.

Civilisation, dirigée par Benoît, accueille les projets les plus expérimentaux, qui emploient des formes d’expression inédites. Aux côtés des Atomes de William Hessel, pied-de-nez potache et délirant aux cours de physique-chimie, Mélanie Berger interprète Médée, du théâtre dessiné inspiré par une pièce d’Anouilh, où les illustrations montrent les émotions et sentiments des personnages, plutôt que ces derniers. François Henninger, dans un graphisme fil de fer, réalise 120 mètres carrés, une fantaisie urbaine surréaliste. Le Fred Blin, avec une théorie évolutionniste qui part du protozoaire pour aboutir à Lee Harvey Oswald, résout l’affaire Kennedy en 60 planches muettes. John J. LMR emploie dans The mouse trap tout un mécanisme d’hyper-bulles enchevêtrées, au service d’une enquête policière. Enfin, Benoît Preteseille invente la bande dadassinée avec le DADAbuk, Sexy Sadie, ou L’écume d’écume des jours, étonnante adaptation graphique du roman de Boris Vian.

La seconde collection Warum est dirigée par Wandrille. Aux côtés de sa trilogie Seul comme les pierres (dans laquelle, ingénieusement, l’auteur utilise une typographie particulière pour chaque personnage au lieu de bulles, ce qui s’avère tout à fait efficace pour leur donner une «voix» ; comme quoi, minimalisme et expérimentation peuvent faire bon ménage), Décadence regroupe des livres qui font la part belle à l’autodérision (plutôt qu’à l’autobiographie) ou à l’humour absurde.  Moi Je, d’Aude Picault est l’indéniable best-seller du label, ainsi que sa suite Moi Je et caetera qui figurait dans la sélection des «Indispensables» du Festival d’Angoulême 2008. A noter également,  12, rue des ablettes, de Benjamin Adam, où un jeune homme est invité par un barman à justifier sa présence incessante à la terrasse de son café (ce qui donne lieu à des développements fantastiques), les Girafes foldingues de Zof Guerrive, La montgolfière de Prosperi Buri ou Famapoil de Choumic Salmon.

Montée au départ à temps et argent perdu, Warum est en passe de réussir la professionnalisation de sa structure. Cela passe par un déménagement à Angoulême, encouragé par le Pôle Magelis qui s’efforce d’y constituer une pépinière d’entreprises impliquées dans le domaine de l’image ; mais aussi par la création d’un nouveau label, Vraoum. «Avec Warum on faisait de l’indé à notre façon. Avec Vraoum! on va faire de la bande dessinée grand public à notre façon», déclare Wandrille. Les œuvres inaugurales, parues cet été, sont Homme qui pleure et Walkyries, de Monsieur le Chien (où le dieu Odin confie la mission à un obscur tâcheron du dessin de lui composer un manuel de drague)  et La boucherie de Bastien Vives, de l’auteur remarqué du Goût du chlore (KSTR). Egalement sur la rampe de lancement, les œuvres de différents auteurs, souvent repérés via leurs blogs : Loïc Sécheresse et Stéphane Melchior Durand, Laurel ou Aseyn, lauréat du prix Révélation Blog à Angoulême 2008. Et bien sûr,  l’aventure Warum continue…

 

José Roosevelt, du surréaliste au conteur

Peindre et dépeindre : ces deux verbes ne sont ni contraires, ni incompatibles, comme le prouve l’œuvre de José Roosevelt, surréaliste brésilien installé en terre helvète. A la fois artiste et critique d’art, théoricien et praticien, ses histoires tissent des liens inédits entre peinture, littérature et bande dessinée.

 

Né au Brésil en 1958, José Roosevelt a appris à lire en lisant des comics books, en particulier ceux de Carl Barks (fameux dessinateur de Donald et inventeur de personnages comme Picsou ou les Rapetou). Dessinateur né, il se lance dans la production de bandes dessinées de son cru dès qu’il est en âge de tenir des crayons, mais à quinze ans, c’est vers la peinture qu’il se tourne. Témoignages d’un imaginaire débridé, ses tableaux (plus de 500 à ce jour) se rattachent au courant surréaliste. En digne héritier de Salvador Dalí, Roosevelt produit des images étonnantes où l’humour n’est jamais absent, y compris dans leur grandiloquence et leur symbolisme exubérant.

Les surréalistes ne se soucient généralement pas d’offrir une explication ou une interprétation des œuvres qu’ils conçoivent. Roosevelt aurait tout à fait pu se contenter d’aligner les tableaux et de multiplier les expositions au Brésil et en Suisse, où il s’est établi depuis 1990. Mais il y a chez cet autodidacte plus que l’envie de peindre : celle de raconter et de philosopher. Après un premier récit, La Ville, inspiré par la pièce L’Etat de Siège d’Albert Camus, c’est avec L’Horloge, publié aux éditions Paquet en 2000 et 2001, que Roosevelt confirme son entrée dans le 9e art... tout en établissant des passerelles avec la peinture et la littérature. Cette histoire en trois tomes et douze chapitres, comporte la reproduction de douze tableaux qui participent à l’intrigue et sont abondamment commentés par les personnages. «L’interprétation constitue un terrain vaste, explique Roosevelt. Nous pouvons interpréter un tableau dans le but d’essayer de rendre compréhensible son côté irrationnel, en donnant une explication rationnelle à chaque élément symbolique. Mais il est également possible de donner une interprétation tout aussi irrationnelle, voire délirante, de ce même tableau : chacun de ses éléments s’enrichit alors d’une signification éminemment personnelle. Le fait d’être créateur, artiste, ne m’empêche pas d’être un spectateur. Au contraire, avant d’être créateur, je dois être spectateur. On ne devient pas peintre parce qu’on a été touché par la beauté d’un coucher de soleil ou d’un corps de femme, mais parce qu’on a été touché par la beauté d’un tableau. En formulant des interprétations de mes propres œuvres, je deviens leur spectateur, et en tant que spectateur, je prépare mon champ de création. Cela se fait continuellement et de manière simultanée, il n’y a pas vraiment un passage d’un terrain sur un autre, on peut même dire que ces terrains s’interpénètrent et que ma propre réflexion ou interprétation devient partie intégrante de mon œuvre.»

Dans L’Horloge, Roosevelt invente son personnage fétiche : le sage Juanalberto, doté d’une tête de canard en hommage à Barks, mais d’un regard d’humain qui l’éloigne totalement des productions Disney. Sont également de l’aventure la belle et indépendante Vi, son amant Ian à tête de faune et un Peintre. Particularité des univers de Roosevelt, ces mêmes personnages reviennent sous les mêmes traits, mais pas forcément avec le même caractère, vivre des existences parallèles dans d’autres livres : Derfal le magnifique, La Table de Vénus ou À l’ombre des coquillages (tous trois parus aux éditions La boite à bulles). Servis par un trait qui a quelque chose de Moebius ou de Caza, ces différents récits se situent, non pas dans des civilisations post-nucléaires, mais sur des mondes post-littéraires, où la plupart des humains ont perdu la faculté de lire, souvent suite à la répression anti-intellectuelle organisée par une quelconque dictature.

C’est ce mélange de virtuosité graphique, d’originalité dans l’imaginaire, de poésie surréaliste et de métaphysique éclairée, qui fait de Roosevelt un auteur majeur, au talent délicat mais trop peu reconnu. Ces temps-ci, Roosevelt se consacre entièrement à la bande dessinée. Il a notamment fondé une structure d’auto-publication, Les éditions du canard, et un collectif fanzine trimestriel, Halbran. Un auteur à découvrir absolument, par ses livres, sur les festivals ou sur http://www.juanalberto.ch !

 

lundi 1 septembre 2008

Génie des alpages : Le comique troupeau

Prenez un ovin. Ajoutez un zeste de décalage. Vous obtenez un ovni. L’animal mérite donc qu’on s’en méfie. Notre rubrique zoologique ne saurait par conséquent attendre plus longtemps avant de saluer l’impeccable travail de F’Murrr, qui depuis 35 ans étudie le comportement d’une population ovine en altitude.

 

Présenté à René Goscinny par Mandryka, F’murrr entre au magazine Pilote en 1971, où il publie ses Contes à rebours, repris en albums sous le titre Au loup ! Deux ans plus tard, Goscinny le pousse à trouver autre chose. Ce sera la naissance d’une nouvelle série, Le génie des alpages, dont on recense aujourd’hui quatorze albums, plus un volumineux Bêêêêstes of (ou comment faire entrer l’alpage dans le pavé plutôt que dessous). Pour simplifier, il s’agit des aventures d’un troupeau de moutons, ou plutôt d’un collectif de brebis, tour à tour grégaires ou individualistes, dans tous les cas grandes gueules. Les accessoires : bergers, chiens de berger, bélier dominant – du moins c’est ce qu’il croit ; sont fournis avec. Et même un peu plus, les alpages en question formant un écosystème fluctuant, avec une faune particulièrement diversifiée où des dinosaures peuvent réapparaître, le temps d’une partie de rugby. On y voit passer les anges (ils apportent le courrier), et un bus qui avait raté un virage est depuis resté suspendu dans les airs, au-dessus d’un précipice. Les touristes abondent dans ces montagnes, mais, derniers maillons de la chaine de prédation, ils sont pourchassés par tous les autochtones, quand ils ne sont pas simplement victimes du téléphérique fou. Quant aux montagnes, il leur arrive de n’être que de simples décors de théâtre en carton-pâte. Pire, on a vu un plissement alpin du tertiaire manipulé par une sorte de divinité, comme s’il s’agissait d’un vulgaire accordéon. On l’aura compris, ces alpages ont quelque chose de psychédélique.

Mais revenons à nos brebis. Contrairement au chien qui les garde (encore que cette affirmation soit discutable) et qui malgré une forte personnalité reste anonyme dans la série, chacune d’elles porte un nom, souvent loufoque mais lié à son caractère (Gamelle, par exemple, ne cesse de tomber), à ses capacités (Rossignolette, Crochette et Pincette savent forcer les portails récalcitrants…) ou à une autre caractéristique : Bernadette a des hallucinations mystiques, Goudronette fume trop, Blériotte veut devenir aviatrice… Et puis il y a quelques stars, comme Einstein, le savant de référence, Tombed-Kamionnette, brebis Suffolk (à tête noire, donc) dotée d’un éternel accent anglais, égarée de son troupeau par accident et toujours encline à s’émerveiller de tout, sans oublier Romuald, chef putatif du troupeau. En tout, plus de deux cent vingt noms de brebis ont été recensés par les F’Murrrologues à ce jour. L’auteur lui-même joue parfois à ce petit jeu : «C’est idiot, ça ne sert absolument à rien ; on établit des listes, juste pour se rassurer…»

L’auteur assure que dans sa démarche créatrice, la forme précède le propos. Ce goût du comique formel est palpable dans de nombreuses planches. Citons notamment un gag récent intitulé «naissance de la danse», où une brebis patine de façon un peu ridicule en essayant de traverser un lac gelé. Au même moment, un violoniste joue un air avec passion. Il n’y a pas de causalité entre ces deux événements, c’est leur simultanéité qui est irrésistible. Le comique chez F’murrr est ainsi composé, d’éléments indicibles qui tiennent à son expression graphique, de non-sens qui lorgne du côté des Monty Python ou des Marx Brothers, et d’un subtil talent de dialoguiste. Les répliques truculentes sont innombrables.  Un exemple au hasard ? Pastichant Mallarmé, Romuald déclare «En vous sacrifiant par le feu, j’exorcise mes problèmes. C’est une vieille recette et j’ai beaucoup lu.» Ou le berger à son chien : «Inutile de faire des phrases. Ça ne m’impressionne pas.»

Aux côtés du Krazy Kat de George Herriman ou du Concombre masqué de Nikita Mandryka, le Génie des alpages est une de ces rares séries à cultiver l’humour absurde, dans un univers pourtant cohérent. Certains auteurs prennent de la hauteur. F’murrr, lui, prend de l’altitude. Sa série est mieux que grande. Elle est haute !

mercredi 2 juillet 2008

Tagada tagada, vl’a le Flagada

Sur un îlot paradisiaque autant que désertique (mais ne dit-on pas que l'enfer c'est les autres ?), vit un animal qui ressemble à une balle de tennis dotée de deux grosses pattes préhensiles et d’une queue composée d’une tige surmontée d'une hélice. Jaune à pois rouges (plus ou moins discrets) et joufflu, cet oiseau rarissime est particulièrement porté sur le farniente, d’où son nom : le flagada.

 

 

Son existence est révélée au monde en 1961 par l’explorateur Alcide Citrix, imaginé par Charles Degotte dans un mini-récit paru dans Spirou n°1161 et intitulé  Prenez garde au Flagada. Le volatile n’a, à cette époque, pas encore les rondeurs de sa version définitive. Cela lui donne un faux-air de Shadok à pois rouges (une ressemblance visionnaire, puisque les créatures de Jacques Rouxel feront leur première apparition bien plus tard, en 1968). Mais il porte déjà cette queue-hélicoptère polyvalente, grâce à laquelle il peut voler sur place et se mouvoir, sonder les océans ou qu’il peut, selon les situations, utiliser en tant que mixer, ventilateur, trancheuse, tronçonneuse voire excavatrice. Omnivore et constamment affamé, le flagada n’apprécie rien tant que les pignoufs, fruits issus de la récolte du pignoufier dont il s’empiffre goulument.

 

Degotte ne cachait pas son admiration pour le marsupilami de Franquin, et les deux créatures, quoique séparées par la barrière des espèces, partagent un certain nombre de caractéristiques, dont cet appétit insatiable et la possession d’une queue-outil. Mais alors que le marsupilami est une allégorie des forces sauvages de la nature, une sorte de super champion du règne animal, le Flagada sort de l’animalité par sa capacité à (dé)raisonner et son usage immodéré de la parole. Le flagada parle, il est même doté d’un sens de l’humour assez particulier, avec une prédilection pour le jeu de mot acrobatique et les calembours truculents «comme seul Orphée ose en faire».

 

Le flagada apparut, de 1961 à 1971, dans une trentaine de mini-récits du magazine Spirou. Puis ses aventures furent racontées dans la partie classique du magazine, en récits complets de une à onze pages, ou en récits à suivre. Mais très étonnamment, il n’y eut aucune politique de publication en albums. Manque d’intérêt de Dupuis pour cette bestiole, ou est-ce l’auteur lui-même qui, solitaire invétéré, redoutait les démarches et négociations qu’impliquent un contrat d’édition ? Toujours est-il qu’en l’absence d’album, le flagada aurait vu sa notoriété strictement limitée au lectorat du magazine Spirou, si Franquin ne lui avait donné un coup de pouce confraternel, en saupoudrant quelques clins d'œil dans les planches de Gaston.

 

Outre des posters du flagada accrochés aux murs de la rédaction, deux gaffes utilisèrent directement ce personnage. Gaston inventa un ventilateur de bureau à l’effigie du flagada, modèle si efficace qu'il s’envola pour de bon et termina sa course en pulvérisant en confettis les contrats enfin signés par De Mesmaeker. Une autre fois, Gaston se déguisa en Flagada pour un bal costumé (oui, mais si on danse ?), oubliant de prendre en compte l’encombrement du costume pour monter dans sa célèbre Fiat 509.

 

Du vivant de Degotte (décédé prématurément en 1993), seuls deux albums du Flagada furent publiés : un premier recueil de mini-récits, aux éditions Pepperland en 1981, et Emilius le terrible en 1989 aux jeunes éditions Soleil (alors nommées MC Production). De nos jours, les éditions Le coffre à BD* réalisent un travail patrimonial remarquable, avec un programme de publication en ligne, et une intégrale en cours (deux volumes parus). De nos jours, le flagada vit également de nouvelles aventures, réalisées par Bercovici et Zidrou dont l’album Le dernier des flagadas est sorti début juin. Après vingt ans passés dans les vitrines d’un parc zoologique, le lymphatique oiseau est poursuivi par une sorte de Cruella violemment anti-piafs. Les circonstances ne portent pas trop à la gaudriole, toujours est-il qu’on ne trouvera pas l’ombre d’un calembour dans cette histoire à l’ambition plus aventureuse qu’humoristique.

 

 

(*) http://www.coffre-a-bd.com

 

 

 

 

mardi 4 décembre 2007

Pingouin c’est tout !

Dans chaque numéro, le gardien du ZOO ouvre les cases et les cages des créatures du 9e art. Pour ce numéro spécial Angoulême au cœur de l’hiver, ouvrons ouvrons la case aux oiseaux du grand froid, et donnons un coup de chapeau à Alfred le pingouin et à ses copains manchots.

 

 

Alain Saint-Ogan, un des précurseurs de la bande dessinée en France, fut parmi les premiers auteurs européens à généraliser l’usage des bulles dans les vignettes de ses bandes dessinées.  Thierry Groensteen et Harry Morgan lui rendent hommage dans L’art de Saint-Ogan, une monographie publiée fin 2007 (éd. Actes Sud – L’An 2). En 1925, Saint-Ogan invente le duo comique Zig et Puce. Dès la quinzième planche, les deux garnements voyageurs rencontrent un pingouin au pôle Nord. Après avoir renoncé à s’en faire «un chic rôti !», l’animal devient bientôt leur inséparable compagnon : il s’agit d’Alfred, et techniquement, ce serait plutôt un manchot, et ses congénères résident plus souvent sur le pôle sud. Il n’empêche, le «pingouin Alfred» déclenche un véritable phénomène de mode dans les années folles. Valorisé comme porte-bonheur, il fait l’objet d’un marchandising comparable à celui qu’occasionneront les Schtroumpfs quelques décennies plus tard. Joséphine Baker, Mistinguett, l’aviateur Lindbergh et jusqu’au président Doumergue font d’Alfred leur mascotte.

 

Le premier festival d’Angoulême, en 1974, est placé sous la présidence d’Alain Saint-Ogan, et Alfred devient l’emblème du festival jusqu’en 1988, date à laquelle les Alfred sont remplacés par des Alph-Art. Besoin de modifier l’image du festival à l’époque, volonté de placer le festival sous le patronage d’Hergé, ou décision forcée par Greg ? Certains prétendent que le créateur d’Achille Talon, à qui Saint-Ogan avait cédé les droits de Zig, Puce et Alfred (Greg avait d’ailleurs dessiné leurs nouvelles aventures entre 1963 et 1969), vexé de n’avoir jamais obtenu le Grand Prix d’Angoulême, avait décidé d’interdire au festival de continuer à utiliser d’Alfred…

 

De nos jours, le succès du film de Luc Jacquet «La marche de l’Empereur» en 2004, a permis à un large public de se familiariser avec les mœurs des manchots, et de ne plus les confondre avec les pingouins, qui sont des oiseaux volants. En hommage au film, les éditions La boîte à bulles ont édité en novembre 2006 L’empereur nous fait marcher, de Jean-Luc et Philippe Coudray. En deux cases par page (la forme la plus minimale de strip qu’on puisse imaginer), les frères Coudray déjouent les préjugés dont les manchots sont les victimes supposées (ou les auteurs, ça dépend). Cela, en portant un regard amusé et tendre, poétique et surréaliste.  Ce livre a connu un destin éditorial des plus atypiques : édité sans faire de vague en 1989 chez Hachette sous le titre Drôles de manchots, il a connu le succès (plus de 50000 exemplaires vendus) dans une édition augmentée, publiée en 1995 par un éditeur japonais, avant de revenir 25 ans plus tard sous sa forme actuelle, enrichi encore par de nombreux inédits.  

 

Est-ce l’immensité des paysages glacés qui, leur rappelant la page blanche, inspire particulièrement les dessinateurs ? Ou la bonhommie pataude des manchots, qui fait d’eux des animaux comiques par nature ? Toujours est-il que la bande dessinée d’humour les utilise assez régulièrement. Et même quotidiennement, croqués par Xavier Gorce dans sa série Les indégivrables, des comic-strips de satire politique et sociale qui sont prépubliés dans la Check-list envoyée aux 70000 abonnés de la lettre électronique du journal Le Monde.  Deux recueils ont été publiés aux éditions Inzemoon.

 

Enfin, nous conclurons ce tour d’horizon cryo-ornithologique par une pensée au dénommé Oswald Cobbelbot, un ennemi de Batman toujours vêtu d’une veste queue-de-pie et d’un chapeau haut-de-forme, et armé de parapluies gadgets redoutables. Il fut élevé par des manchots dans les égouts de Gotham City, ce qui explique qu’il ait choisi de se faire appeler… le Pingouin. Eh oui, en anglais, manchot se dit penguin. Les bras m’en tombent !

 

lundi 3 décembre 2007

La bande dessinée en 2007, en chiffres

Gilles Ratier, secrétaire générale de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) rédige chaque année depuis 2000 un rapport annuel sur le marché de la BD dans l’espace francophone européen –  comprenez : en France, en Belgique et en Suisse.

 

 

Pour la première fois depuis 2000, le secteur n’affiche pas une croissance éditoriale à deux chiffres. Mais avec tout de même 4,4% de livres supplémentaires par rapport à 2006, un nouveau record vient d’être franchi. 4313 BD ont été éditées en 2007, dont 3312 nouveautés, 712 rééditions, 204 art-books et 85 essais. Les positions relatives par type sont stables depuis trois ans : les BD asiatiques représentent 43% des nouveautés, les comics américains 7%, les albums franco-belges 40% et les romans graphiques 10%.

 

254 éditeurs différents ont publié au moins une BD en 2007 : c’est 29 de plus que l’année précédente, mais cette diversité éditoriale ne doit pas faire oublier que les 17 plus gros éditeurs concentrent les trois quarts de la production. C’est Delcourt (comprenant Akata et Tonkam) qui est le plus gros producteur de l’année, avec 484 nouveautés, talonné par Media Participation (Dargaud, Dupuis, Kana…) avec 474 titres. Les éditions Soleil, après deux années explosives, reviennent à leur rythme de publication de 2004, avec 429 livres.

 

2007 aura été marqué par le lancement de différentes collections d’adaptation en BD de classiques de la littérature : Ex Libris (Delcourt), Fétiche (Gallimard), Théâtre en BD (Petit à Petit) ou l’éditeur spécialisé Adonis, et par le lancement de séries manga « made in Europe », notamment dans le label Shogun des Humanoïdes Associés. Parallèlement, la bande dessinée inspire de plus en plus les autres formes d’expression artistique, comme le jeu vidéo, la télévision ou le cinéma. En témoignent le succès du film Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, et le dynamisme de la production française de dessins animés.

 

Alors que l’hyper-concentration domine le marché manga (plus de la moitié des ventes concernent neuf séries seulement, parmi lesquelles chaque volume de Naruto tire à 220000), seules 90 séries franco-belges s’offrent un premier tirage à plus de 50 000 exemplaires. Le tirage moyen se situe aux alentours de 6000 exemplaires. A ce niveau, les éditeurs peuvent espérer rentabiliser un livre, mais les auteurs doivent souvent abandonner l’espoir de pouvoir vivre de leur art. C’est certainement le durcissement de leurs conditions d’existence qui a motivé la création d’un groupement bande dessinée au sein du SNAC (le syndicat national des auteurs et compositeurs) en février 2007.

 

 

samedi 1 décembre 2007

Osez Donjon, suivez le guide !

Tel un aventurier avide de trésors, vous aimeriez investiguer Donjon, mais cette saga forte de 32 albums répartis sur trois époques et cinq sous-séries vous intimide ? Pas de panique ! En réalité, il est très simple d’entrer dans Donjon. Les entrées sont multiples. C’est en sortir qui est difficile. Une sorte de boulimie de lecture touche ceux qui s’y aventurent…

 

 

Donjon est né en 1998 d’une envie commune à Joann Sfar et Lewis Trondheim de réaliser un livre ensemble. A contre-pied des épopées d’Heroic Fantasy, le genre le plus à la mode à l’époque, les personnages de Donjon sont tous des anti-héros. Ils sont lâches, maladroits, pingres ou bornés, voire profondément idiots, mais terriblement attachants. L’imaginaire débridé de Sfar, allié à l’humour de Trondheim et leur goût mutuel du défi font recette. Rapidement, une extension est donnée à la série centrale (rebaptisée Zénith). C’est Crépuscule, d’ambiance  plus sombre, dont les tomes portent des numéros qui commencent à 100. Pour équilibrer l’édifice, les auteurs composent également des histoires qui se déroulent cent tomes avant (au niveau -99), et évoquent la jeunesse du Gardien du donjon. A ce stade, il devenait difficile aux deux co-scénaristes de tout dessiner,  ils firent donc appel à Christophe Blain pour s’occuper de cette troisième époque, nommée Potron-minet.

 

Puis Manu Larcenet sera chargé de dessiner des épisodes comiques one-shot situés dans une sorte de temps parallèle sans conséquence sur les trois sagas : c’est Donjon Parade (cinq épisodes à ce jour, dont Technique Grogro, qui fait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2008). A partir de là, les personnages étant déjà croqués par quatre dessinateurs, la série acquiert une dimension expérimentale : différents auteurs sont invités à réaliser un album chacun, pour porter les projecteurs sur un personnage secondaire qui devient, l’espace d’un Donjon Monsters, personnage principal. Mazan ouvre le bal en 2001, suivi par Menu, Andreas, Blanquet… et Bézian, Stanislas et Nicolas Kéramidas pour les plus récents. Trondheim et Sfar s’autorisent toutes les audaces, changeant de ton à chaque album, passant du comique au tragique, du régressif à l’introspection ; ils multiplient les morceaux de bravoure, par exemple en racontant un même moment exceptionnel (l’explosion de Terra Amata) vécu par trois personnages différents, dans trois albums.

 

Comme si la routine risquait de s’abattre sur la saga, un certain Marcel Marcel (de son vrai nom Wandrille Leroy, co-fondateur des éditions Warum), décida, avec la complicité de dessinateurs issus de la blogosphère, de s’approprier l’univers Donjon, en créant des planches inédites extraites d’albums fictifs : l’extension Donjon Pirate était née, à découvrir sur http://donjonpirate.free.fr/. Ah, ces jeunes ! Ils ne respectent rien !