Le briographe

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mercredi 1 décembre 2010

Les 60 ans de Snoopy et Charlie Brown

Le chien Snoopy, son maître dépressif Charlie Brown et toute la bande des Peanuts, ont eu 60 ans le 2 octobre dernier. Le festival d’Angoulême a prévu une grande exposition en extérieur pour célébrer l’anniversaire de la création de cette série, et son auteur Charles M. Schulz.

 


Le 2 octobre 1950, un comic strip mettant en scène des enfants américains de la middle-class démarrait sa publication dans sept quotidiens, sous le titre Peanuts. L’auteur, Charles M. Schulz, avait fait ses gammes pendant trois ans dans un journal du Minnesota avec la série Li’l Folks (Les p’tiots), mettant en scène un microcosme d’enfants où apparaissait déjà un certain Charlie Brown. Mais les conditions matérielles trop précaires offertes par ce journal le persuadent de partir à New York présenter son travail à l’United Features Syndicate (UFS), une agence de placement spécialisée dans la vente de droit de publications à la presse. Les dirigeants de l’UFS acceptent de le représenter, à condition que Schulz exécute désormais sa série sous forme de strips. Autre impératif, un nouveau nom pour la série. L’auteur propose Good Ol’ Charlie Brown (Ce bon vieux Charlie Brown), mais l’UFS lui impose le titre Peanuts (à prendre dans le sens de Broutilles ou Clopinettes). Ces deux décisions le heurtent, et si Schulz s’y résigne, il en conservera une frustration durable, comme en témoignent ces propos issus d’une interview accordée 37 ans après le fameux entretien avec l’UFS : « Je leur en ai toujours voulu. Il m’a fallu digérer le fait de dessiner un strip dans un espace réduit, qui plus est, sous le titre de Peanuts, le pire titre qu’on ait jamais donné en bande dessinée (…) Donner le nom de “Peanuts” à un travail qui allait être celui d’une vie, c’était vraiment offensant ». 


Un succès planétaire

Malgré ce désaccord, la symbiose est parfaite entre l’auteur et son agence. Série à la fois cérébrale et populaire, Peanuts conquiert le monde entier. Jusqu’à 2600 magazines la publient simultanément dans 71 pays, ce qui représente un public de plus de 350 millions de lecteurs quotidiens. Le succès des Peanuts est également alimenté par un merchandising extraordinaire. Plus de 20 000 produits dérivés de toutes natures (vêtements, jouets, figurines…) sont commercialisés à l’effigie des héros de la série, et surtout du chien Snoopy qui devient une véritable mascotte. Depuis les années 1960, plus d’un milliard et demi de cartes de vœux Peanuts auraient été vendues. De planétaire, la notoriété devient même cosmique, quand en mai 1969, la NASA surnomme « Charlie Brown » le vaisseau du programme Apollo 10, et « Snoopy » son module lunaire. Quatre longs métrages et une quarantaine de courts transportent l’univers Peanuts à la télévision, et plusieurs comédies musicales ou spectacles sur glace tournent avec succès aux USA.


L’univers Peanuts

La particularité première de la série est l’absence de représentation des adultes. Les Peanuts ont des parents, des instituteurs ou des voisins, mais on ne devine leur présence que dans les questions ou les réponses que leur font les enfants. Le personnage principal, Charlie Brown, d’humeur mélancolique, est convaincu de sa propre médiocrité. Il se sait incapable de faire voler un cerf-volant, de remporter un match de baseball ou de déclarer sa flamme à la « petite fille rousse » qu’il aime en secret. Cependant, il est aussi un modèle d’opiniâtreté. Quels que soient ses échecs, il ne renonce jamais. À ses côtés, Schroeder est un pianiste virtuose capable d’interpréter tout Beethoven (qu’il idolâtre) sur un piano jouet. Lucy van Pelt, militante féministe au caractère bien trempé, passe la moitié de son temps à alimenter les névroses de Charlie Brown, et l’autre moitié à prétendre les soigner en lui proposant une assistance psychologique. Son petit frère Linus est un petit génie, malgré son irrépressible addiction à la couverture-doudou (la « security blanket ») et sa foi inébranlable en la « Grande Citrouille ». Il y a aussi le trio de l’autre côté de la ville : Peppermint Patty, qui est un peu garçon manqué, sa copine Marcie qui l’appelle Monsieur, et leur camarade Franklin, petit noir américain parfaitement intégré. Tous se posent des questions existentielles typiquement adultes, à l’exception de Snoopy, chien beagle anthropomorphe qui cultive une indéfectible joie de vivre en s’inventant des existences héroïques : as de l’aviation de la première guerre mondiale à la poursuite de son rival le Baron rouge, champion sportif, avocat à la cour, écrivain, ou vautour guettant sa proie. Snoopy, du haut du toit de sa niche, n’est jamais à court de ressources.


50 ans de strips quotidiens

Si Schulz fut régulièrement cité dans le palmarès des dix artistes les mieux rémunérés de la planète dans les années 1980, aux côtés de Bill Cosby, Michael Jordan et Michael Jackson, le dessinateur ne voulut jamais s’entourer d’assistants. Il resta donc jusqu’au bout l’artisan unique de son œuvre, ne se mettant à la retraite qu’à regret, à la mi-décembre 1999, à l’âge de 77 ans et pour raisons médicales graves. Il décède d’ailleurs peu de temps après, le 12 février 2000, la veille de la publication de la toute dernière planchedes Peanuts, dans laquelle il faisait ses adieux à la série, et qu’il avait préparée quelques semaines plus tôt. Cette fin à la Molière mettait un terme à près de cinquante ans de parution quotidienne ininterrompue. Une rare longévité artistique au service d’une seule œuvre, qui est à la source d’un paradoxe : Peanuts est à la fois une des séries les plus connues du 20ème siècle, mais aussi une des plus méconnues. Car enfin, qui peut se targuer d’avoir lu les 17897 strips quotidiens, incluant 2506 planches du dimanche, dont elle est composée ?

En France, la série est publiée sous deux formes aux éditions Dargaud : la collection « Snoopy », en albums grand format et en couleurs, apporte une sélection thématique de strips, avec une orientation tous publics. Le véritable amateur se tournera plutôt vers l’édition de l’intégrale « Snoopy et les Peanuts », maquettée à l’origine par le dessinateur Seth pour le compte de l’éditeur américain Fantagraphics : chaque volume, dans un luxueux format à l’italienne, reprend deux années de strips et pages du dimanche. Ce qui permet, alors qu’un dixième volume vient de paraître (1969-1970), de suivre l’évolution de la série au jour le jour : l’arrivée de nouveaux personnages, la disparition d’autres, la récurrence des running gags au fil des saisons, tout cela se joue sur une échelle de temps patiente et inlassable. À l’image de Charlie Brown.

lundi 1 novembre 2010

Passé, présent : Futuropolis

La maison d’édition Futuropolis a connu deux époques. Une première existence, de 1972 à 1994, sous l’égide d’Etienne Robial et Florence Cestac. Et depuis 2004, après dix ans d’interruption, Futuropolis a été relancé par Gallimard et les éditions Soleil.

 

Futuropolis, dont le nom rend hommage à une bande dessinée de science-fiction réalisée en 1937 par Pellos (successeur de Forton pour Les Pieds Nickelés), était au départ une des toutes premières librairies françaises spécialisée en bande dessinée. Cofondée par Robert Roquemartine, la librairie est cédée à Etienne Robial,  Florence Cestac et Denis Ozanne en 1972. D’apprentis libraires, le trio se lance deux ans plus tard dans l’édition, en publiant une rétrospective consacrée à Edmond François Calvo, dans un format colossal, impossible à ranger (mais beau !) : c’est la naissance de la collection 30/40, qui accueillera Gir (Giraud/Moebius), Joost Swarte et révèlera Jacques Tardi, immédiatement primé(1) au tout nouveau Festival d’Angoulême. Rapidement, comme Florence Cestac l’explique dans La Véritable Histoire de Futuropolis(2), l’édition prend le pas sur la librairie. Avec la volonté farouche et militante de valoriser la bande dessinée et ses artistes, Futuropolis se dote d’un des catalogues les plus prestigieux des années 1970-80, à la fois en publiant des contemporains(3) et en dédiant la collection « Copyright » aux œuvres patrimoniales, une démarche inédite à cette époque. La structure reste néanmoins fragile, et en 1987, Gallimard rachète Futuropolis. Une collection de livres de littérature illustrés est alors lancée. Tardi illustre Voyage au bout de la nuit de Céline, c’est un immense succès. En 1992, Couma acò d’Edmond Baudoin reçoit le prix du meilleur album à Angoulême. Mais Cestac est partie, et Robial s’est trouvé une nouvelle passion dans la création d’habillages audiovisuels (pour Canal+ et M6 notamment). Il revend ses parts à Gallimard en 1994. Privé de ses fondateurs, le label est alors mis en sommeil.

 

Dix ans plus tard, en 2004, Futuropolis conserve une belle notoriété auprès des amateurs de BD. L’enseigne conserve son aura de prestige et de qualité. Elle est alors réactivée sous forme d’alliance entre Gallimard et les éditions Soleil. C’est le début de la seconde vie de Futuropolis, et cette relance n’est pas consensuelle : Etienne Robial et Jean-Christophe Menu (fondateur de L’Association) protestent contre ce qui n’est à leurs yeux qu’une manœuvre de récupération. Mais le nouveau Futuropolis est placé sous la direction éditoriale de Sébastien Gnaedig, bientôt rejoint par deux autres pointures de l’édition : Alain David (cofondateur des éditions Rackham), et Claude Gendrot (ex-directeur éditorial de Dupuis). Gnaedig, qui a fait ses armes chez Delcourt et aux Humanoïdes Associés, a créé pour ces derniers la collection Tohu-Bohu, avant de rejoindre Dupuis. Comme Guy Vidal avant lui, il est un éditeur apprécié des auteurs pour la qualité de son suivi. Cette confiance personnelle convainc des auteurs comme David B., Blutch ou Nicolas De Crécy d’inaugurer le catalogue. Loin de piétiner les « plates-bandes » des éditeurs alternatifs, Futuropolis contribue à étendre le champ des possibles de la bande dessinée, en défrichant des créneaux jusqu’alors inexploités, en particulier la bande dessinée de création en quadrichromie et à forte pagination. Futuropolis tente parallèlement de relancer le feuilleton en bande dessinée, avec des histoires livrées en épisodes de 32 pages à coût modique, mais l’expérience Futuro32 tourne court, faute de succès. La réalisation d’albums en coédition avec le Louvre compte en revanche parmi les réussites de la maison, et a même offert au 9e art une reconnaissance officielle, sous la forme d’une exposition BD dans les murs du prestigieux musée en 2009. Le programme éditorial 2010, avec une quarantaine de livres parus, s’est révélé riche et varié. Parmi les immanquables de l’année : Gaza 1956 par Joe Sacco, Lulu femme nue par Davodeau, Page noire par Giroud et Meyer, Fais péter les basses, Bruno ! par Baru, Mattéo par Gibrat et La Position du tireur couché, par Tardi d’après Manchette.

 

 

(1)    pour La Véritable Histoire du soldat inconnu.

(2)    La Véritable Histoire de Futuropolis, de Florence Cestac, est paru en 2007 chez Dargaud.

(3)    Edmond Baudoin, Farid Boudjellal et Jean-Claude Götting compteront parmi les auteurs maison les plus emblématiques, aux côtés de Calvo, Florence Cestac et Jacques Tardi.

vendredi 5 mars 2010

L’Association, année XX

 

Au cours des années 1980, la bande dessinée traverse une crise assez sévère. Nombre de magazines autrefois très suivis voient leur public s’effilocher. Tintin, Pilote, Circus ou Métal Hurlant disparaissent. Plutôt que d’encourager une explosion créative, susceptible de renouveler le marché, les éditeurs décident de faire le dos rond, en attendant des jours meilleurs. Ils se concentrent sur les savoir-faire qui les ont établis et imposent aux auteurs un certain nombre de contraintes d’ordre technique (« un album doit faire 48 pages ») ou commercial (« seuls les albums de grand format et en quadrichromie se vendent »).

C’est dans ce contexte particulier que Jean-Christophe Menu, Stanislas, Mattt Konture, Killoffer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït, de jeunes auteurs qui s’étaient rencontrés autour de la revue Labo de Futuropolis et du Psikopat de Carali, décident de monter leur propre structure éditoriale. L’Association « à la pulpe » naît en mai 1990. Toutes les expérimentations sont désormais les bienvenues : David B. raconte ses rêves dans Le Cheval Blême. Lewis Trondheim se lance dans une BD-fleuve de 500 pages (« pour apprendre à dessiner »), Lapinot et les carottes de Patagonie. L’OuBaPo (ouvroir de bandes dessinées potentielles) est créé sur le modèle de l’OuLiPo de Raymond Queneau, pour explorer les potentialités créatives du média.

Avec la disparition du label Futuropolis en 1994, L’Association devient le chef de file incontesté de la bande dessinée alternative, et commence à publier des auteurs qui ne font pas partie des co-fondateurs : Edmond Baudoin, Aristophane, Joann Sfar et bientôt Marjane Satrapi, dont les quatre tomes de Persepolis dépasseront le million d’exemplaires vendus… ou 324 dessinateurs de 29 pays différents, réunis dans Comix 2000, projet pharaonique au format dictionnaire.

Les différents succès de L’Association contribuent à faire évoluer l’ensemble des éditeurs en place, comme ils suscitent des vocations. JC Menu dénoncera les tentatives de récupération des gros et petits éditeurs dans Plates-bandes, un livre pamphlet paru en janvier 2005. Une certaine radicalisation du discours provoque les départs successifs de David B. et de Lewis Trondheim. Dans le même temps, une nouvelle génération d’auteurs maison voit le jour, parmi lesquels le tandem Ruppert et Mulot.

Pour ses 20 ans, L’Association annonce une exposition-anniversaire au festival Sismics à Sierre (Suisse), et un catalogue XX / MMX reprenant peu ou prou le principe de l’exposition Cent pour Cent (Cf. Zoo 23), à savoir la mise en perspective de planches d’archive avec leurs réinterprétations. Autre annonce, l’ouverture réputée prochaine, d’un site web. L’année MMX sera WWW !

jeudi 4 mars 2010

Voilà Akbar !

Petit guide zoologique à l’attention des touristes de l’extrême, décidés à entamer un safari sur le monde d’Akbar.

 

Montures

À lui seul, le lopvent justifie le déplacement sur Akbar. Il s’agit d’une monture ailée, capable de transporter confortablement un passager et son équipement sur des distances appréciables. Le survol de la Marche des Mille Verts en lopvent est un incontournable du tourisme sur Akbar. Le lopvent a toutefois deux inconvénients : premièrement, il n’est pas donné. Et surtout, il est assez fragile, car sa docilité et son manque d’initiative font de lui une proie facile pour de nombreux prédateurs. Pour les randonnées terrestres ou les petits trajets, des bipèdes apparentés à l’autruche autant qu’au batracien, sont à recommander. Mais évitez absolument de vous faire fourguer une bouvrelle. Cet animal domestique, sorte de vache colossale, pourrait certes vous fournir du lait pour votre voyage, mais c’est une piètre monture, plus capricieuse qu’une bourrique.

 

Mastodontes

Est-ce l’influence conjuguée de ses deux soleils ? Akbar regorge de bêtes colossales, plus féroces les unes que les autres. Le massif trivulge, par exemple, tout en muscles et en fureur, est la terreur des villageois. Plus redouté encore, à cause de sa langue dont chaque claquement fait jaillir des braises qui perforent et dévorent toute matière, le Borak est sans conteste l’animal le plus prisé des amateurs de trophée photo. Zoom puissant obligatoire, car, comme le dit un proverbe local,  utilisé pour évoquer la fatalité ou l’évidence, « nul n’est jamais sorti vivant d’une rencontre avec un Borak ». Anecdote amusante, cet animal étant doté d’une tête qui rappelle celle du tamanoir, il est totalement dépourvu de mâchoires. L’expression « par les crocs du Borak ! », que vous entendrez sans doute plus d’une fois dans votre périple sur Akbar, est une interjection qui accompagne un événement improbable, ou qui souligne la surprise, l’étonnement. C’est l’équivalent de notre expression qui évoque ce temps absurde « où les poules auront des dents ».

 

Monstres

Son biotope se limite heureusement aux déserts de la Marche des Lèvres de Sable, sur lesquels elle règne en maître absolu : la mort rampante est une gigantesque lamproie fouisseuse, qui semble nager dans le sable. Elle est capable de happer par surprise un imprudent et sa monture qui se seraient aventurés hors des chemins balisés.
Tout aussi cauchemardesque, quoique relativement moins dangereuse, la pode rouge est un genre de calmar terrestre géant, capable d’utiliser ses tentacules urticants comme autant de fouets.

 

Myriades

Tous les animaux décrits ci-dessus, aussi dangereux soient-ils, sont des solitaires. Mais il se trouve sur Akbar des créatures qui ont opté pour une autre stratégie, celle du déferlement en masse. Parmi elles, les Ch’tines, sorte de crustacés terrestres, accomplissent tous les treize ans une migration massive, à la manière des colonnes de fourmis en guerre. Ce spectacle est très prisé dans la Marche des Voiles d’écume, au pays des Palfangeux. Les places se réservent des mois à l’avance. Un conseil : arrangez-vous pour ne jamais vous trouver sur le chemin des Ch’tines, qui dévorent tout sur leur passage.

Malgré une apparence insignifiante, l’animal le plus terrifiant d’Akbar est peut-être le Ponge. Cet insecte volant et carnivore, très agressif, développe des galeries dans ses victimes pour s’en nourrir et y pondre ses œufs. Une seule piqûre de Ponge peut être fatale à celui qui la reçoit… et un essaim compte des dizaines de milliers d’individus.

 

Mythes

Quant au Fourreux et à l’Oiseau du temps, le premier est rarissime, il serait étonnant que vous en croisiez un. Et le second n’est qu’un mythe, une légende…

samedi 9 janvier 2010

Rapport ACBD 2009 : une vitalité en trompe-l’œil ?

Le traditionnel rapport annuel de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) rédigé par son secrétaire général Gilles Ratier, établit pour 2009 un bilan assez contrasté.

Le premier constat est celui d’une décélération : au terme d’une spectaculaire période de quatorze ans de course à la production, l’année 2009 parait presque calme, avec des chiffres proches de ceux de l’année précédente… c'est-à-dire au plus haut niveau. 4863 titres ont été publiés en 2009, dont 3599 nouveautés, 892 rééditions (catégorie qui désigne les rééditions augmentées ou présentées sous une nouvelle forme et les intégrales, et non pas les retirages d’albums), 297 art books et 75 essais. Cela ne représente « que » 2,4% de titres de plus qu’en 2008, et l’augmentation est surtout liée au nombre de rééditions, segment dont la croissance avoisine les 9%. Le nombre de nouveautés est resté stable cette année, les gros éditeurs ont même légèrement resserré leur production, proposant 4% de titres de création en moins par rapport à 2008. 140 titres (dont 40 mangas, issus de 12 séries seulement) ont bénéficié d’un premier tirage de plus de 50 000 exemplaires. Sur ce nombre, la moitié ont été publiés au quatrième trimestre, la fin de l’année étant considéré plus propice aux achats de bande dessinée. Nous ne saurons qu’en 2010 si cette stratégie qui prend le risque d’un grand carambolage dans les rayons des librairies, aura été fructueuse.

Les chiffres de vente disponibles pour l’heure, sont ceux de 2008. Dans un secteur qui pesait 320 millions d’euros, le groupe le plus important, avec 32,7% des ventes d’albums en nombre d’exemplaires, est Média Participation (qui regroupe les éditions Dargaud, Dupuis, Le Lombard, Blake & Mortimer et Kana). Il est suivi par les éditions Glénat (incluant les labels Vents d’Ouest et Drugstore) avec 16% des ventes d’albums et par Delcourt (10%). Fait notable, la part de marché des deux premiers ne cesse de s’effriter, quand celle de Delcourt a quasi doublé en cinq ans, les rachats de Tonkam et d’Akata n’étant pas étrangers à ce phénomène.

2009 aura été une année très semblable à 2008 dans ses tendances : valorisation du fonds éditorial, exploitation de licences existantes, importation massive d’œuvres non-francophones (1891 nouveautés sont des traductions), attrait croissant pour les adaptations en BD d’œuvres littéraires (179 titres, soit 5% de la production). Pour déceler quelque chose d’un peu spécifique dans l’année écoulée, il faut lorgner du côté de la BD érotique, qui fait son grand retour dans le catalogue des éditeurs non spécialisés.

Mais le phénomène le plus singulier de 2009, c’est la course à la technologie que les éditeurs se livrent, en cherchant à se positionner sur un hypothétique marché de la BD sur téléphone portable. La lecture sur écran est devenue usuelle, les statistiques de visite des blogs BD le prouvent. Mais ces sites, apparus depuis 2003, n’ont pour l’heure pas prouvé qu’ils puissent donner naissance à un modèle économique alternatif. Tout au plus ont-ils permis à quelques auteurs d’accéder plus facilement aux filières classiques de l’édition. Comment croire alors, à la pertinence d’un modèle économique fondé sur la lecture payante sur un support minuscule d’œuvres qui n’ont pas été créées spécifiquement pour lui ? Tablet PC et E-books du futur changeront peut-être la donne. Pour l’heure, rien ne prouve que le virage numérique annoncé ne soit pas un « mirage » numérique. Et les enjeux ne sont pas uniquement techniques. Si cette industrie potentielle ne se montre pas plus capable d’assurer un revenu décent aux auteurs que l’édition classique, on ne peut pas lui prédire un grand avenir…

samedi 14 novembre 2009

Quand est-ce Concombre ?

Il est né le premier avril 1965, mais ce n’est pas un poisson. Ni un oiseau. Ni Superman. C’est le légume anthropomorphe le plus célèbre de toute la bande dessinée : le Concombre masqué, ou le portrait en cucurbitacée de Nikita Mandryka.

 

 

Le Concombre masqué et son ami Chourave habitent un cactus-blockhaus (1), « à l’endroit où ailleurs signifie ici », au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. C’est un univers absurde et délirant, où il ne fait pas bon s’exprimer par métaphores, car elles ont tendance à devenir littérales. On peut, par exemple, assister à un coucher de soleil : l’astre solaire a une hygiène irréprochable, il ne manque jamais de se brosser les dents avant d’aller ronfler. On peut aussi y planter des œufs durs pour faire pousser des poulets rôtis, ou semer des cailloux dans un jardin zen pour les regarder pousser. Et surtout, on peut y consulter le livre du Grand-Tout (du moine fou Barbapoux), qui contient cette vérité essentielle : « Dans un univers de cyclistes, seuls les sophistes se graissent la patte et les schyzo freinent ».

Aventures nonsensiques, situations absurdes et vocabulaire fantaisiste sont les ingrédients de cette œuvre, où l’auteur développe un discours tour à tour surréaliste, délirant ou psychanalytique (2). Comme Flaubert commentant Madame Bovary, Mandryka a déclaré « Le Concombre masqué, c’est moi ! ». Et d’expliquer : « Pour écrire, il suffit que je me demande ce que le Concombre masqué aurait à dire d’un sujet ou l’autre et ça démarre tout seul. Si j’endosse mon identité de Nikita Mandryka… tout se bloque. Donc, le Concombre, c’est moi. Le moi social que j’ai dans la vie est un moi surajouté.  ». La preuve est donc faite que ce n’est pas Mandryka qui se cache sous le Concombre, mais l’inverse.

 

Créé dans Vaillant (le journal de Pif), le personnage rejoint Pilote en 1969. Trois ans plus tard, suite au refus de Goscinny de publier son Histoire sans titre (le fameux jardin zen évoqué plus haut), Mandryka claque la porte. Il fonde son propre journal, L’Echo des Savanes, et publie Bretécher et Gotlib. Il sera rappelé dans Pilote quelques années plus tard par Guy Vidal (successeur de Goscinny à la rédaction en chef) et racontera sa propre expérience à la tête d’un magazine, de façon transposée : c’est l’album « Comment devenir maître du monde ? », où le Concombre n’est plus masqué mais enturbanné (car il a un peu chopé le melon, un proche cousin végétal). Le magazine Spirou tente de relancer le personnage dans les années 1990. Deux albums sont publiés, mais la jeune génération ne suit pas, et l’ancienne ne sait pas. Faute de succès, Mandryka met la série en sommeil. Le Grand Prix d’Angoulême, qu’il reçoit en 1994 pour l’ensemble de son œuvre, n’y change rien.

 

C’est une exposition rétrospective organisée en 2003 à Genève, qui lui rendra la schniaque. Le Concombre réapparaît alors sous forme d’un site web, www.leconcombre.com, où l’auteur prépublie les planches d’un nouvel album, qui sort en 2006 : Le Bain de minuit du Concombre masqué. Entretemps, Dargaud a la légumineuse idée de sortir une « intégrale des années Pilote », qui obtient le Prix du Patrimoine à Angoulême en 2005 et dont le premier tirage s’écoule en à peine deux mois.

 

Dans le nouvel album paru fin septembre, le justicier « 100% végétal, donc 100% sain » s’attaque au Monde fascinant des problèmes. Entre autres choses, on y découvrira comment défendre les droits des rivets et revenir de tout en prenant la tangente. Mais attention, ne l’appelez plus Concombre, il ne répond plus qu’au nom de Lovelace Cucurbite. Et, bonne nouvelle, Mandryka a déjà commencé un nouvel opus, au titre prometteur : La Vérité Ultime. Puissent ses bretzels toujours rester liquides.

 

 

 

(1)   En réalité, Chourave squatte le cactus-blockhaus, mais il a ses propres appartements dans un tonneau. Ce qui lui fait un point commun avec Diogène.

 

(2)   La véritable passion de Mandryka est moins la bande dessinée que la psychologie. « Le Concombre est une façon de continuer mon analyse. Je travaille sur les mots et les métaphores en essayant de laisser la porte ouverte à l'inconscient qui s'y révèle, comme on fait des associations d'idées sur le divan, et je les mets en images, comme ce qui se passe dans un rêve. J'essaie parfois de déchiffrer ce que ça veut dire pour en continuer le déroulement. Et parfois non. Tout en essayant d'en faire une histoire qui soit drôle »

 

mardi 1 septembre 2009

Fluide Glacial et toutes ces sortes de choses

C’est à la mi-septembre que paraîtra le numéro 400 de Fluide Glacial. Pour marquer l’événement, le mensuel d’Umour et Bandessinées se dote de mensurations d’exception : 84 pages en 54 x 36 cm, un record. Mais au fait, quelle est la genèse du magazine d’Umour et Bandessinées ?

 

Tout commence en 1972, quand Nikita Mandryka invite Claire Bretécher et Marcel Gotlib (tous trois participent alors à Pilote, dirigé par René Goscinny) à créer avec lui un nouveau trimestriel de bande dessinée : L’Echo des Savanes. Gotlib profite de l’occasion pour se lancer dans une forme d’humour résolument adulte, et compose des planches impubliables dans Pilote. Sexualité, religion, relecture psychologique d’œuvres littéraires(1)… tout est prétexte pour briser les tabous, nombreux à cette époque. Mais la gestion du magazine manque de rigueur, L’Echo des Savanes tourne au calvaire financier. Gotlib interrompt sa collaboration au numéro 10, en décembre 1974.

À divers points de vue, l’expérience a néanmoins été positive. Gotlib consulte son ami d’enfance Jacques Diament, qui a un profil plus gestionnaire plus qu’artistique, et ensemble, en avril 1975, ils fondent Fluide Glacial et des éditions AUDIE(2). Diament en sera le rédacteur en chef, Gotlib le directeur de publication. Jean-Claude Forest, Alexis, Hugot, Francis Masse et Jean Solé partagent le sommaire aux côtés de Gotlib. Ils sont bientôt rejoints par Yves Frémion et Bruno Léandri pour le rédactionnel et par une galaxie de dessinateurs : Franquin apporte ses Idées noires, Goossens son humour sophistiqué et inclassable, Binet un regard satirique avec Kador puis Les Bidochon. Coucho, dans le sillage de Gotlib, anime les antihéros les plus improbables (Poumo-Thorax, le Banni), Lelong dissèque la France profonde et le quatrième âge dans Carmen Cru, alors que Dupuy et Berberian dépeignent la préadolescence dans Le journal d’Henriette. Edika manie l’humour délirant et survolté autour de Clark Gaybeul et Tronchet explore la détresse sentimentale avec Jean-Claude Tergal. Le magazine s’autorise parfois des publications à l’humour plus lacrymal, comme Paracuellos de Carlos Gimenez, où l’auteur évoque son enfance dans un foyer de l’assistance publique en plein régime franquiste (cf. Zoo#18).

Le logo définitif apparaît au numéro 15, et le slogan « Umour et Bandessinées » au 18. La formule trouve bientôt son équilibre : 68 pages chaque mois, un humour libertaire et apolitique plus adepte d’absurde que de provocation, des récits courts ou à suivre, et des rubriques qui donnent au journal son esprit : la « gazette », un pataquès de brèves enrichies de marges illustrées par l’équipe, pendant un repas mensuel dit « de bouclage » réputé bien arrosé, T’ar ta lacrèm’, où Frémion établit la biographie d’un humoriste chaque mois ; Photo-BD et Encyclopédie du dérisoire par Bruno Léandri, qui écrit également des nouvelles courtes mais bonnes, cultivant le fantastique et le contrepied final à la manière de Dino Buzzati. Jusqu’au début des années 2000, l’équipe du magazine reste très stable. Pour caricaturer, un nouveau dessinateur n’intègre la rédaction que si un autre en sort ! En 1989, Fluide Glacial organise un appel à candidatures sous la forme d’un concours : c’est Blutch (Grand Prix d’Angoulême 2009) qui en est le lauréat. Il vient combler le manque créé par le départ de Dupuy & Berberian. Larcenet arrive peu ou prou quand Blutch part, etc. L’arrivée de Thierry Tinlot à la rédaction en chef a modifié cela. Autour du magazine gravitent désormais plus d’auteurs qu’il n’en faut pour remplir le sommaire, et toute une nouvelle génération de dessinateurs a été accueillie. Citons en particulier Riad Sattouf, dont le personnage Pascal Brutal (3 tomes parus) est déjà un classique ; Cyril Pedrosa et son Auto-bio ou encore Libon qui avec son très hype Hector Kanon, ne demandent qu’à le devenir. Le journal est toujours sans publicité, il est passé en couleurs depuis 2003, et de nos jours, la rédaction compte même un certain nombre de dessinatrices. Avec le réchauffement climatique qui nous guette, qui pourra se passer de Fluide Glacial ?

 

Jérôme Briot

 

(1)    À retrouver dans Rhââââ Lovely et Gnagna, édition intégrale, chez Fluide Glacial. Indispensable.

(2)    AUDIE signifie littéralement : « Amusement Umour Dérision Ilarité Et toutes ces sortes de choses ». Le greffier a, parait-il, enregistré ce nom de société à contrecœur et avec force protestations… Ah oui, c’était avant les SMS.

mardi 2 septembre 2008

Warum - Vraoum!, de l’indé dans le moteur…

«Comment monter sa maison d’édition, quand on est jeune et qu’on a du talent  Cette conférence proposée par Warum, dans le cadre du Pavillon Jeunes talents au festival d’Angoulême, va s’enrichir d’un nouveau chapitre. Quatre ans seulement après le lancement de la structure d’édition, ses animateurs créent un nouveau label : Vraoum !

 

Benoît Preteseille et Wandrille Leroy, créateurs des éditions Warum en 2004, se rencontrent aux Arts Déco (ENSAD) au début des années 2000. Curieusement, cette école qui a vu sortir un bon nombre d’auteurs reconnus de bande dessinée (dont Tardi, Juillard, Veyron ou Dupuy, pour ne citer que des Grands Prix d’Angoulême…), n’encourage pas ses étudiants dans cette voie, la BD y est plutôt mal perçue. C’est donc plus ou moins clandestinement qu’ils squattent différents ateliers pour façonner leurs premières œuvres personnelles. Wandrille, notamment, se lance dans la réalisation insensée d’une bande dessinée en gravure sur bois, qui paraîtra finalement en 2008 sous le titre Les pages noires. Chacun fonde son propre label : «Ion», pour Benoit, «Pierre-Papier-Ciseaux» pour Wandrille. Mais au lieu de réserver leur production à leurs condisciples, comme font généralement les étudiants, ils commencent à les proposer aux libraires, à publier les projets des copains Une fois diplômés, ils s’associent et lancent le label Warum autour de deux collections : Civilisation et Décadence.

Civilisation, dirigée par Benoît, accueille les projets les plus expérimentaux, qui emploient des formes d’expression inédites. Aux côtés des Atomes de William Hessel, pied-de-nez potache et délirant aux cours de physique-chimie, Mélanie Berger interprète Médée, du théâtre dessiné inspiré par une pièce d’Anouilh, où les illustrations montrent les émotions et sentiments des personnages, plutôt que ces derniers. François Henninger, dans un graphisme fil de fer, réalise 120 mètres carrés, une fantaisie urbaine surréaliste. Le Fred Blin, avec une théorie évolutionniste qui part du protozoaire pour aboutir à Lee Harvey Oswald, résout l’affaire Kennedy en 60 planches muettes. John J. LMR emploie dans The mouse trap tout un mécanisme d’hyper-bulles enchevêtrées, au service d’une enquête policière. Enfin, Benoît Preteseille invente la bande dadassinée avec le DADAbuk, Sexy Sadie, ou L’écume d’écume des jours, étonnante adaptation graphique du roman de Boris Vian.

La seconde collection Warum est dirigée par Wandrille. Aux côtés de sa trilogie Seul comme les pierres (dans laquelle, ingénieusement, l’auteur utilise une typographie particulière pour chaque personnage au lieu de bulles, ce qui s’avère tout à fait efficace pour leur donner une «voix» ; comme quoi, minimalisme et expérimentation peuvent faire bon ménage), Décadence regroupe des livres qui font la part belle à l’autodérision (plutôt qu’à l’autobiographie) ou à l’humour absurde.  Moi Je, d’Aude Picault est l’indéniable best-seller du label, ainsi que sa suite Moi Je et caetera qui figurait dans la sélection des «Indispensables» du Festival d’Angoulême 2008. A noter également,  12, rue des ablettes, de Benjamin Adam, où un jeune homme est invité par un barman à justifier sa présence incessante à la terrasse de son café (ce qui donne lieu à des développements fantastiques), les Girafes foldingues de Zof Guerrive, La montgolfière de Prosperi Buri ou Famapoil de Choumic Salmon.

Montée au départ à temps et argent perdu, Warum est en passe de réussir la professionnalisation de sa structure. Cela passe par un déménagement à Angoulême, encouragé par le Pôle Magelis qui s’efforce d’y constituer une pépinière d’entreprises impliquées dans le domaine de l’image ; mais aussi par la création d’un nouveau label, Vraoum. «Avec Warum on faisait de l’indé à notre façon. Avec Vraoum! on va faire de la bande dessinée grand public à notre façon», déclare Wandrille. Les œuvres inaugurales, parues cet été, sont Homme qui pleure et Walkyries, de Monsieur le Chien (où le dieu Odin confie la mission à un obscur tâcheron du dessin de lui composer un manuel de drague)  et La boucherie de Bastien Vives, de l’auteur remarqué du Goût du chlore (KSTR). Egalement sur la rampe de lancement, les œuvres de différents auteurs, souvent repérés via leurs blogs : Loïc Sécheresse et Stéphane Melchior Durand, Laurel ou Aseyn, lauréat du prix Révélation Blog à Angoulême 2008. Et bien sûr,  l’aventure Warum continue…

 

José Roosevelt, du surréaliste au conteur

Peindre et dépeindre : ces deux verbes ne sont ni contraires, ni incompatibles, comme le prouve l’œuvre de José Roosevelt, surréaliste brésilien installé en terre helvète. A la fois artiste et critique d’art, théoricien et praticien, ses histoires tissent des liens inédits entre peinture, littérature et bande dessinée.

 

Né au Brésil en 1958, José Roosevelt a appris à lire en lisant des comics books, en particulier ceux de Carl Barks (fameux dessinateur de Donald et inventeur de personnages comme Picsou ou les Rapetou). Dessinateur né, il se lance dans la production de bandes dessinées de son cru dès qu’il est en âge de tenir des crayons, mais à quinze ans, c’est vers la peinture qu’il se tourne. Témoignages d’un imaginaire débridé, ses tableaux (plus de 500 à ce jour) se rattachent au courant surréaliste. En digne héritier de Salvador Dalí, Roosevelt produit des images étonnantes où l’humour n’est jamais absent, y compris dans leur grandiloquence et leur symbolisme exubérant.

Les surréalistes ne se soucient généralement pas d’offrir une explication ou une interprétation des œuvres qu’ils conçoivent. Roosevelt aurait tout à fait pu se contenter d’aligner les tableaux et de multiplier les expositions au Brésil et en Suisse, où il s’est établi depuis 1990. Mais il y a chez cet autodidacte plus que l’envie de peindre : celle de raconter et de philosopher. Après un premier récit, La Ville, inspiré par la pièce L’Etat de Siège d’Albert Camus, c’est avec L’Horloge, publié aux éditions Paquet en 2000 et 2001, que Roosevelt confirme son entrée dans le 9e art... tout en établissant des passerelles avec la peinture et la littérature. Cette histoire en trois tomes et douze chapitres, comporte la reproduction de douze tableaux qui participent à l’intrigue et sont abondamment commentés par les personnages. «L’interprétation constitue un terrain vaste, explique Roosevelt. Nous pouvons interpréter un tableau dans le but d’essayer de rendre compréhensible son côté irrationnel, en donnant une explication rationnelle à chaque élément symbolique. Mais il est également possible de donner une interprétation tout aussi irrationnelle, voire délirante, de ce même tableau : chacun de ses éléments s’enrichit alors d’une signification éminemment personnelle. Le fait d’être créateur, artiste, ne m’empêche pas d’être un spectateur. Au contraire, avant d’être créateur, je dois être spectateur. On ne devient pas peintre parce qu’on a été touché par la beauté d’un coucher de soleil ou d’un corps de femme, mais parce qu’on a été touché par la beauté d’un tableau. En formulant des interprétations de mes propres œuvres, je deviens leur spectateur, et en tant que spectateur, je prépare mon champ de création. Cela se fait continuellement et de manière simultanée, il n’y a pas vraiment un passage d’un terrain sur un autre, on peut même dire que ces terrains s’interpénètrent et que ma propre réflexion ou interprétation devient partie intégrante de mon œuvre.»

Dans L’Horloge, Roosevelt invente son personnage fétiche : le sage Juanalberto, doté d’une tête de canard en hommage à Barks, mais d’un regard d’humain qui l’éloigne totalement des productions Disney. Sont également de l’aventure la belle et indépendante Vi, son amant Ian à tête de faune et un Peintre. Particularité des univers de Roosevelt, ces mêmes personnages reviennent sous les mêmes traits, mais pas forcément avec le même caractère, vivre des existences parallèles dans d’autres livres : Derfal le magnifique, La Table de Vénus ou À l’ombre des coquillages (tous trois parus aux éditions La boite à bulles). Servis par un trait qui a quelque chose de Moebius ou de Caza, ces différents récits se situent, non pas dans des civilisations post-nucléaires, mais sur des mondes post-littéraires, où la plupart des humains ont perdu la faculté de lire, souvent suite à la répression anti-intellectuelle organisée par une quelconque dictature.

C’est ce mélange de virtuosité graphique, d’originalité dans l’imaginaire, de poésie surréaliste et de métaphysique éclairée, qui fait de Roosevelt un auteur majeur, au talent délicat mais trop peu reconnu. Ces temps-ci, Roosevelt se consacre entièrement à la bande dessinée. Il a notamment fondé une structure d’auto-publication, Les éditions du canard, et un collectif fanzine trimestriel, Halbran. Un auteur à découvrir absolument, par ses livres, sur les festivals ou sur http://www.juanalberto.ch !

 

lundi 1 septembre 2008

Génie des alpages : Le comique troupeau

Prenez un ovin. Ajoutez un zeste de décalage. Vous obtenez un ovni. L’animal mérite donc qu’on s’en méfie. Notre rubrique zoologique ne saurait par conséquent attendre plus longtemps avant de saluer l’impeccable travail de F’Murrr, qui depuis 35 ans étudie le comportement d’une population ovine en altitude.

 

Présenté à René Goscinny par Mandryka, F’murrr entre au magazine Pilote en 1971, où il publie ses Contes à rebours, repris en albums sous le titre Au loup ! Deux ans plus tard, Goscinny le pousse à trouver autre chose. Ce sera la naissance d’une nouvelle série, Le génie des alpages, dont on recense aujourd’hui quatorze albums, plus un volumineux Bêêêêstes of (ou comment faire entrer l’alpage dans le pavé plutôt que dessous). Pour simplifier, il s’agit des aventures d’un troupeau de moutons, ou plutôt d’un collectif de brebis, tour à tour grégaires ou individualistes, dans tous les cas grandes gueules. Les accessoires : bergers, chiens de berger, bélier dominant – du moins c’est ce qu’il croit ; sont fournis avec. Et même un peu plus, les alpages en question formant un écosystème fluctuant, avec une faune particulièrement diversifiée où des dinosaures peuvent réapparaître, le temps d’une partie de rugby. On y voit passer les anges (ils apportent le courrier), et un bus qui avait raté un virage est depuis resté suspendu dans les airs, au-dessus d’un précipice. Les touristes abondent dans ces montagnes, mais, derniers maillons de la chaine de prédation, ils sont pourchassés par tous les autochtones, quand ils ne sont pas simplement victimes du téléphérique fou. Quant aux montagnes, il leur arrive de n’être que de simples décors de théâtre en carton-pâte. Pire, on a vu un plissement alpin du tertiaire manipulé par une sorte de divinité, comme s’il s’agissait d’un vulgaire accordéon. On l’aura compris, ces alpages ont quelque chose de psychédélique.

Mais revenons à nos brebis. Contrairement au chien qui les garde (encore que cette affirmation soit discutable) et qui malgré une forte personnalité reste anonyme dans la série, chacune d’elles porte un nom, souvent loufoque mais lié à son caractère (Gamelle, par exemple, ne cesse de tomber), à ses capacités (Rossignolette, Crochette et Pincette savent forcer les portails récalcitrants…) ou à une autre caractéristique : Bernadette a des hallucinations mystiques, Goudronette fume trop, Blériotte veut devenir aviatrice… Et puis il y a quelques stars, comme Einstein, le savant de référence, Tombed-Kamionnette, brebis Suffolk (à tête noire, donc) dotée d’un éternel accent anglais, égarée de son troupeau par accident et toujours encline à s’émerveiller de tout, sans oublier Romuald, chef putatif du troupeau. En tout, plus de deux cent vingt noms de brebis ont été recensés par les F’Murrrologues à ce jour. L’auteur lui-même joue parfois à ce petit jeu : «C’est idiot, ça ne sert absolument à rien ; on établit des listes, juste pour se rassurer…»

L’auteur assure que dans sa démarche créatrice, la forme précède le propos. Ce goût du comique formel est palpable dans de nombreuses planches. Citons notamment un gag récent intitulé «naissance de la danse», où une brebis patine de façon un peu ridicule en essayant de traverser un lac gelé. Au même moment, un violoniste joue un air avec passion. Il n’y a pas de causalité entre ces deux événements, c’est leur simultanéité qui est irrésistible. Le comique chez F’murrr est ainsi composé, d’éléments indicibles qui tiennent à son expression graphique, de non-sens qui lorgne du côté des Monty Python ou des Marx Brothers, et d’un subtil talent de dialoguiste. Les répliques truculentes sont innombrables.  Un exemple au hasard ? Pastichant Mallarmé, Romuald déclare «En vous sacrifiant par le feu, j’exorcise mes problèmes. C’est une vieille recette et j’ai beaucoup lu.» Ou le berger à son chien : «Inutile de faire des phrases. Ça ne m’impressionne pas.»

Aux côtés du Krazy Kat de George Herriman ou du Concombre masqué de Nikita Mandryka, le Génie des alpages est une de ces rares séries à cultiver l’humour absurde, dans un univers pourtant cohérent. Certains auteurs prennent de la hauteur. F’murrr, lui, prend de l’altitude. Sa série est mieux que grande. Elle est haute !

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