Le briographe

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mardi 3 octobre 2006

Le bain de minuit (du concombre masqué)

de Mandryka (Dargaud)

 

C’est heureux, Mandryka a de la suite dans les idées. 

 

Depuis la première apparition de son Concombre masqué en 1965 dans Vaillant, le journal de Pif, il a transporté son fabuleux légume à Pilote, à L’Echo des Savanes, chez Spirou... Cultivant un univers absurde et poétique, qui emprunte autant aux surréalistes qu’à la psychanalyse, le tout lié par une épaisse couche de grotesque et de dérision, cette série reste un ovni inclassable. L’insuccès des albums parus chez Dupuis au début des années 1990 avait découragé l’auteur, qui décida de laisser le Cucurbitacé en sommeil. Le Grand prix d’Angoulême, en 1994, n’y changea rien. Il fallut une exposition rétrospective à Genève en 2003 pour convaincre l’auteur de l’intérêt du public pour ce héros végétal. Dès lors, un projet de nouvel album se mit en route.

 

Après quinze ans d’interruption, l’auteur s’est permis de peaufiner le retour de son personnage fétiche : le récit (chiadé) est agrémenté d’une préface où on retrouve le Concombre dans sa panoplie enturbannée de Maître du Monde, d’un épilogue rendant hommage aux vertes années (sic !) et d’un cahier additionnel proposant des extraits inédits du Livre du Grand Tout. Le Concombre revient, plus masqué que jamais et, pour la première fois, amoureux. Au risque de perdre le "s" de son patronyme. Mais avant de séduire la belle Zaza, il va falloir résoudre les problèmes, faire avancer les choses et livrer au monde reconnaissant la vérité ultime. Si ce n’est pas pour cet album, ce sera pour le prochain. 

 

C’est heureux, Mandryka a des idées de suite.

lundi 2 octobre 2006

Les cinq conteurs de Bagdad

de Fabien Vehlmann et Frantz Duchazeau, Dargaud

 

Le Calife de Bagdad organise un concours : mille et un conteurs ont trois ans pour mettre au point leur meilleure histoire. Fortune et gloire récompenseront le vainqueur ; pour le plus mauvais candidat, ce sera le pal ! Les cinq conteurs les plus talentueux décident d’entreprendre ensemble un voyage, en quête de récits d’exception.

 

Vehlmann démontre avec effronterie et panache sa maîtrise scénaristique : dès les premières pages, par l’intermédiaire d’une devineresse, il se permet de révéler tous les ressorts de l’intrigue, y compris la chute de l’histoire. Au lieu de briser le suspense, cela plonge les personnages dans des considérations existentielles et une perplexité savoureuses. Et comme décidément il est joueur, Vehlmann propose aussi un résumé de l’histoire, page 55, à un moment où les personnages sont invités à raconter leur périple. Gonflé ! Mais par-delà les morceaux de bravoure, il s’agit d’un conte philosophique et moral assez subtil. Pour servir cette ode à l’imagination, il fallait un dessin qui l’enflamme au lieu de la canaliser. Le trait de Duchazeau possède ces qualités : à la fois rigoureux pour immerger le lecteur dans son univers, et suffisamment évasif pour lui offrir de la liberté pendant la lecture.

dimanche 1 octobre 2006

Oreillers de laque : du vent sur les fleurs

de Hinako SUGIURA (Picquier Manga)

 

Rodolphe Töpffer, précurseur de la bande dessinée européenne, qualifiait ses propres œuvres de «littérature en estampes». L’expression est parfaite pour désigner Oreillers de laque, recueil de nouvelles parues dans la revue Garo au début des années 1980 et réalisées par Hinako Sugiura. Bien entendu, il s’agit ici d’estampes japonaises !

 

Pour évoquer les secrets d’alcôve des courtisanes de Yoshiwara (le quartier des plaisirs d’Edo, l’ancienne Tokyo) à l’époque des shoguns et des samouraïs, la dessinatrice a accompli un exercice de style consistant à donner vie aux estampes d’Utamaro. Avec un souci esthétique, une précision et un raffinement on ne peut plus japonais, Sugiura dessine ses personnages selon le style Ukiyo-e : visages allongés aux coiffures sophistiquées, silhouettes gracieuses, kimonos somptueux et ce qu’il faut de lascivité dans les attitudes pour séduire ce fils de bonne famille, pour consoler l’employé cherchant à oublier ses soucis de travail ou pour tenter d’obtenir un gage d’amour d’un célibataire fortuné mais hélas trop frivole.

 

Narration tirée à quatre épingles, comédie légère et dialogues finement ciselés accompagnent ces images qui, n’en déplaisent à Hokusai, n’ont rien de dérisoire.

 

samedi 2 septembre 2006

Le long voyage de Léna

de Pierre Christin et André Juillard (Dargaud)

 

 

De l’ex-RDA à la Turquie en passant par différents pays de ce qu’on appelait autrefois le bloc soviétique, Léna est chargée d’apporter quelques objets d’apparence anodine à des conspirateurs, d’anciens apparatchiks du Parti qui n’ont pas baissé les armes. Discrétion oblige, la convoyeuse a reçu pour consigne de ne jamais utiliser ni carte bancaire, ni téléphone cellulaire et de ne pas voyager par avion. D’où une certaine lenteur dans les déplacements. Quelles sont les motivations de Léna ? Et à quoi participe t-elle, au juste ?

 

Pour Enki Bilal, Pierre Christin avait composé des récits politiques pleins de tumulte et de fureur : Les phalanges de l’ordre noir ou Partie de chasse. A l’opposé, Le voyage de Léna est le thriller le moins hollywoodien qu’on puisse imaginer. On n’y trouve pas d’armes, à peine une scène d’action et encore, au dénouement. La douceur du trait d’André Juillard, renforcée par des couleurs vives, ferait presque passer cette odyssée tranquille pour un voyage d’agrément.  Pourtant il se dégage de cette intrigue qui ne cherche pas le spectaculaire un rare sentiment d’authenticité. Pour leur première collaboration, les deux auteurs se montrent à la hauteur de leur réputation.

 

vendredi 1 septembre 2006

La volupté

de Blutch (Futuropolis)

 

Sur une route française, une berline roule à vive allure. A son bord, un président de région discute d’une situation de crise avec son état-major. Comme son adjoint se plaint brusquement d’un lacet défait, on arrête la voiture. Sitôt son conseiller à terre, le président ordonne au chauffeur de redémarrer et éclate d’un rire sardonique…

 

Après un premier livre chez Futuropolis où il interrogeait l’idée du bonheur, Blutch explore les méandres de la volupté. Comme il s’agit plus de rechercher cette sensation que de l’atteindre, le récit se révèle rapidement une radioscopie du fantasme plutôt que de l’extase. Construit en courtes séquences enchevêtrées, La volupté fait la part belle à l’insolite, à l’ambigu, au malentendu. Mais la première surprise est d’ordre esthétique. Blutch, souvent admiré pour son art du pinceau, a choisi ici d’expérimenter le dessin avec simplement deux crayons, un noir et un rouge. Résultat : un livre qui se démarque de la production actuelle. Inspiré par le cinéaste Luis Buñuel, Blutch joue un surréalisme à mi-chemin entre la poésie et le grotesque. Les situations, les personnages et leurs réactions sont à la fois comiques et bizarres. En un mot : c’est drôle !

 

jeudi 2 février 2006

Le Photographe, T3

par Didier Lefèvre, Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier (Dupuis)

Odyssée afghane

En 1986, le reporter-photographe Didier Lefèvre accompagne une équipe de Médecins Sans Frontières en Afghanistan, alors que le pays traverse une guerre qui oppose l'armée soviétique aux résistants Moudjahedins. La mission humanitaire touchant à sa fin, le photographe apprend que l'équipe MSF a prévu un détour qui devrait rallonger le trajet retour d'une bonne semaine. Fatigué d'être ballotté et soucieux de reprendre en main sa destinée, il décide de repartir seul au Pakistan. Ce troisième et dernier volume est le récit de ce voyage.
Pas plus chanceux qu'Ulysse à son retour de la guerre de Troie, Didier Lefèvre raconte sa calamiteuse odyssée afghane. Escorté par quatre paysans récalcitrants qui bientôt l'abandonnent à son sort, il connaîtra le découragement, la maladie, le froid, et la certitude d'une fin proche. Puis découvrira qu'effectivement l'enfer, c'est les autres.

Quel que soit l'angle sous lequel on aborde Le Photographe, on arrive à cette même sensation : celle de tenir en mains un monument de la bande dessinée. Tout est parfait. Le récit est poignant et rythmé, magnifiquement écrit et dessiné par Emmanuel Guibert, auteur prodige à l'aise dans tous les registres. Le fait qu'on le sache authentique ne fait qu'amplifier la puissance du témoignage. Mais l'intérêt de ce triptyque ne s'arrête pas là.

Dans la forme, ce livre-reportage innove par sa façon très habile de mêler la narration en bande dessinée avec de nombreuses photographies. Ces dernières ont plusieurs fonctions : redondantes parfois avec les images dessinées, elles enracinent l'histoire dans le réel. Ailleurs, elles se substituent aux dessins pour continuer le récit, sans que l'oeil soit choqué par le passage du dessin à la photo. Au contraire, cela donne lieu à des ellipses porteuses de sens.
Et par-dessus tout, la présence et le nombre des photographies rappellent qu'elles sont la seule moisson de ce chercheur de trésor si particulier, ce photographe venu collecter des images, qui continue inlassablement sa récolte y compris dans les moments les plus critiques.

Le récit atteint une sorte de paroxysme dans les pages 48 à 63, lors de l'ascension solitaire par Didier Lefèvre d'un col de haute montagne. A mesure que le jour décline, l'angoisse du photographe se développe. La neige s'ajoutant à l'obscurité, il finit par se perdre lui-même, n'étant plus qu'une ombre noire sur un fond cendré, avant le noir intégral et la résignation à mourir. Les photos présentées à ce moment, isolées, seraient juste étranges. Au sein du récit, elles sont bouleversantes.

La conception de ce livre est à la hauteur de son propos. En post-face, un dossier complet tire les portraits de nombreuses figures aperçues au cours du récit, et fournit quelques détails sur ce qu'ils ou elles sont devenues. Des cartes géographiques permettent de situer le parcours. Enfin, cerise inattendue sur le gâteau, un DVD inséré dans le livre propose le documentaire filmé par Juliette Fournot, qui raconte cette même mission MSF, vue sous un autre angle. Les visages sont familiers, mais on est presque surpris de les redécouvrir filmés en couleurs… et d'entendre les voix.

Le Photographe propose donc une expérience de reportage multimédia très intense, où se croisent BD, photo et film.

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Pour en savoir plus : site officiel

mercredi 25 janvier 2006

Conquête de l'Est, Klezmer T2

de Joann Sfar (Gallimard - Bayou)

La mise en place des personnages rappelle celle de contes comme les musiciens de Brême ou le baron de Münchhausen : plus le récit progresse, plus le nombre de compagnons augmente. Avec une écriture graphique plus désinvolte que jamais, comparable à celle de ses Carnets mais rehaussée de couleurs aussi spontanées que son trait, Joann Sfar décrit la constitution d'un Klezmer Band dans l'Ukraine des années 1930 : quatre musiciens et une chanteuse, chacun doté d'un parcours déchirant, se rencontrent fortuitement et ne se séparent plus.

Le Klezmer, c'est le style musical des orchestres itinérants juifs ashkénazes, qui à force de s'imprégner de différentes influences folkloriques dans toute l'Europe de l'Est, a fini par devenir unique et reconnaissable entre tous : une sorte de jazz-manouche nostalgique et espiègle à la fois.

Comme cette musique, le récit de Sfar est tour à tour enlevé puis émouvant, plaintif puis drôle. On y trouve des ruptures de rythme, des rêveries, des improvisations. Bref, Klezmer, c'est de la musique dessinée ; c'est aussi un livre composé avec soin, de la savoureuse préface composée par le très spirituel Marc-Alain Ouaknin, jusqu'au texte engagé de Sfar qui fait suite à l'aventure dessinée.

Avec ce livre, Joann Sfar inaugure la toute nouvelle collection Bayou*, dont il assure la direction éditoriale pour Gallimard.
Il peut sembler étrange que cet éditeur généraliste, qui venait d'investir dans la renaissance de la marque Futuropolis, se dote en parallèle d'un département BD sous son propre label… mais vu le travail accompli par Sébastien Gnaedig pour Futuropolis d'une part, et par Joann Sfar pour Bayou/Gallimard BD d'autre part, on aurait tort de faire la fine bouche. Les deux enseignes semblent se spécialiser dans la création de bandes dessinées en couleurs avec pagination importante, un "créneau" qui n'était jusqu'alors occupé ni par les grandes structures (hormis pour les intégrales, mais la logique financière est très différente), ni par les éditeurs alternatifs. La qualité est au rendez-vous, tant dans les récits que dans la fabrication - un sans-faute de ces deux éditeurs qu'il convenait de saluer !

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* Les autres titres publiés en 2005 dans la collection Bayou sont Le local de Gipi, Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (prix du meilleur premier album au Festival d'Angoulême 2006) et un nouveau volume des aventures de Flip par Morgan Navarro.

jeudi 19 janvier 2006

Les gardes pourpres, Le seigneur d'ombre T3

par Dim D. et Jean-Luc Istin (Soleil)


C'est une époque sombre pour le monde du Dyfed. Fedath, le Seigneur d'Ombre, poursuit son insatiable quête du pouvoir. Il a rassemblé une armée d'orcs et de bannsheen, qu'il envoie à l'assaut du Mont Saint Ange, où les gardes pourpres veillent sur Talandar, l'épée légendaire. Pour Bran, dernier survivant de l'ordre des Ravenfeld et seul être capable de contrer Fedath, l'heure est venue de se séparer de ses compagnons et d'accomplir son destin…

Le Seigneur d'ombre est la seconde saga co-signée par Jean-Luc Istin et Dim D : avant cela, il y avait eu Aleph, un triptyque de science-fiction paru aux éditions Nucléa. En changeant de série, Dim D a également changé radicalement de technique graphique. Le Seigneur d'Ombre, entièrement composé en numérique, fait entrer la bande dessinée dans l'âge des effets spéciaux. Ici, ce ne sont pas seulement les couleurs qui sont informatiques, mais les matières, les décors, les arrière-plans… et jusqu'aux visages de certains personnages, comme Cathaar le chef des gardes pourpres, parfait sosie de Viggo Mortensen (Aragorn dans le film Le Seigneur des Anneaux réalisé par Peter Jackson). A ce niveau de photoréalisme, on ne sait plus vraiment distinguer la part de dessin et de transformation informatique de photographies dans les vignettes.
Cette technique permet sans conteste à Dim D d'atteindre un niveau de détails tout à fait inhabituel pour les décors : jamais les murs, tapis et autres moucharabiehs n'ont été aussi précis dans une bande dessinée.
Est-ce un progrès ? Pas forcément. D'abord, parce que le niveau de précision des décors n'est pas toujours homogène, pas même au sein d'une même vignette : p.25, une case en plongée juxtapose un dallage à motif géométrique qui reste précis jusqu'à perte de vue avec des murs assez flous, à la limite du pixellisé. Cette case est doublement fausse : à la fois trop précise dans sa représentation du sol (l'œil humain ne peut former une image simultanément précise sur le proche et sur le distant) et trop vaporeuse sur le reste.
De même, si la représentation des armées en marche (p.11) enflamme l'imagination, à d'autres endroits (pp.22 et 23) on repère trop facilement que la foule est formée de la répétition du même groupe de trois femmes, figées dans une immuable pose sur presque dix cases.

D'un autre côté, parfois cela fonctionne, et alors c'est du grand spectacle. La découverte de l'armée de Fedath (p. 5) est impressionnante, de même que les panoramiques des pages 46 et 47.

Au-delà du divertissement que peut susciter cette saga héroïco-mystique, le lecteur pourra s'amuser à repérer les nombreux clins d'œil cinématographiques ou littéraires dont ce livre est rempli. Pêle-mêle, entre les références à Tolkien ou au Nouveau Testament, on remarque les influences de Star Wars (Akmet ab Thelem avachi sur un monticule de coussins et entouré d'esclaves à demi nues… c'est Jabba the Huth ! Impression confirmée par une remarque considérant que Bran est "Juste de la chair à Sériaki"), de Dune (les yeux de Bran qui luisent comme ceux d'un Fremen), d'Excalibur… et peut-être même celle des Chroniques des guerres de Lodoss. Bref, le Seigneur d'ombre réjouira avant tout les adeptes d'heroic fantasy.

lundi 16 janvier 2006

Coeurs Sanglants et autres faits divers

de Pierre Christin et Enki Bilal (Casterman)

Pendant l'été 2005, on apprenait que Bilal quittait Les Humanoïdes Associés pour Casterman. Il décroche au passage la réédition quasi intégrale de son œuvre chez cet éditeur, à l'exception d'Exterminateur 17, ce dernier titre restant aux Humanos à la demande de son scénariste Jean-Pierre Dionnet. En attendant Rendez-vous à Paris, dernier volet de la trilogie du Sommeil du Monstre, qui paraîtra en juin 2006, voici donc l'occasion de redécouvrir un certain nombre de livres de Bilal, dont ce curieux ouvrage co-signé par Pierre Christin.

Pour une fois, l'expression "roman graphique", souvent utilisée de façon discutable pour qualifier certaines bandes dessinées qui s'écartent du main stream, pourra être employée à bon escient. Cœurs Sanglants et autres faits divers est une collection très cosmopolite d'articles de journaux imaginaires, dont l'accumulation forme une radioscopie du monde contemporain et en constate l'implacable violence. En fil directeur de ce livre, nous suivons aussi les apparitions récurrentes d'un mystérieux personnage dénué d'oreilles (et par conséquent obligé de faire tenir ses branches de lunettes sur son crâne avec du sparadrap !), qui se prépare au combat rituel des membres de la secte "les Gants de la mort".

Peut-être grâce à l'irruption du fantastique, les pastiches journalistiques de Christin et les illustrations photoréalistes d'une beauté morbide de Bilal sont toujours aussi pertinents. Ils n'ont finalement pas vraiment vieilli, vingt ans après leur première publication dans Pilote mensuel. Pour les amateurs de SF et d'humour noir.

vendredi 13 janvier 2006

Petit vampire et le rêve de Tokyo

Petit Vampire T7, de Joann Sfar (Delcourt)

 

Michel, grippé, doit garder la chambre, alors il lit des mangas (Nausicaa de Miyazaki et Galaxy Express 999 de Matsumoto… bonne pioche !). Comme son copain Petit Vampire n'y connaît rien, le garçon lui explique que le Japon est « le pays des bandes dessinées » et ajoute : « Quand je serai grand, je serai dessinateur. Je serai tellement connu qu'on m'invitera au Japon ». Influencé par cette conversation et s'endormant sur les manga de Michel, Puchi Banpi, pardon, Petit Vampire se retrouve en rêve dans un Tokyo plus exotique, bizarre et impénétrable que nature…


Dans la série Petit Vampire, Michel est une sorte d'autoportrait pour Joann Sfar. Mais voilà que l'auteur prête à son personnage, cet alter ego enfant, des aspirations qui sont sa réalité d'adulte : Sfar était effectivement un des auteurs invités à participer au collectif Japon – Le Japon vu par 17 auteurs, coordonné par Frédéric Boilet et édité en France par Casterman (coll. Ecritures). Nombrilisme ou simple expression de la jubilation d'un auteur qui n'en revient pas de mener cette vie si longtemps fantasmée ? Toujours est-il que ce septième tome accomplit un objectif double. Il se définit d'abord comme un hommage au Little Nemo de Winsor McCay, premier grand voyageur du rêve dessiné, à l'occasion du centenaire de sa création. Par ailleurs, le livre semble d'une certaine façon poursuivre le carnet de voyage initié dans le cadre du projet Japon.

Dans les deux livres, Joann Sfar dresse un portrait relativement féroce des Japonais, tout en prenant la précaution de bien affirmer qu'il ne s'agit pas de l'exposé d'une opinion personnelle. Ainsi, sa contribution au collectif Casterman consiste pour l'essentiel à recueillir le témoignage pittoresque et impitoyable de son ami Walter, le coloriste de Petit Vampire et de la série Donjon (entre autres), qui est établi à Tokyo depuis quelques années. Avec Petit Vampire, Sfar nous emmène dans un Japon qui peut se permettre d'être encore plus caricatural, puisqu'il est rêvé. Les scènes de pure fiction (comme l'attaque d'un quartier de Tokyo par un dinosaure, sans doute un cousin de Godzilla ou de Gamera) se mêlent aux anecdotes authentiques recueillies par l'auteur au cours de son voyage (comme ces collégiennes qui portent des croix gammées sur leurs vêtements comme s'il s'agissait de la dernière marque branchée de prêt-à-porter).

Curieusement, c'est peut-être avec le chapitre de Nicolas de Crécy pour Japon, intitulé Les nouveaux dieux, que le récit de Sfar a le plus de relations. Les deux auteurs, partageant un même étonnement face à l'omniprésence des personnages "mignons" dessinés sur les produits nippons, sont partis de cet amour japonais du dessin pour bâtir une histoire. Ainsi, De Crécy décrit le voyage d'une mascotte publicitaire emmenée au Japon par son coach pour lui donner de l'assurance. De son côté, Sfar fait temporairement mener à Petit Vampire la vie de l'un de ces personnages publicitaires.

Douze pages de carnet dans Japon pour rendre compte de son voyage à Tokyo, c'était sans doute un espace trop réduit pour Joann Sfar. A la lecture de ce Petit Vampire, on peut toutefois se demander si 30 planches additionnelles sur le même sujet ne faisaient pas trop : après un début d'album intéressant, le rythme retombe et l'auteur finit par se désintéresser totalement du Japon pour nous proposer une leçon d'éveil où il est question des mœurs des chattes quand elles mettent bas… Bien sûr, il s'agit d'un rêve ; qu'il soit décousu est "permis". C'est presque même dans l'ordre des choses.
Aussi juste cette explication soit-elle, le lecteur se demandera peut-être néanmoins si l'auteur n'a pas composé sa fin d'album un peu trop hâtivement.
 

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