Le briographe

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samedi 17 janvier 2015

Seven Deadly Sins vol. 5

Seven Deadly Sins vol. 5, de Nakaba Suzuki
Pika, 192 p. N&B, 6,95 €

(Florilège Sélection Angoulême 2015, dossier de Zoo #56) 

Avec cinq tomes parus dans l’année et un succès qui s’amplifie à chaque nouveau volume, Seven Deadly Sins est la série qui a le mieux réussi son lancement en 2014, en se plaçant dans le Top 10 des ventes mangas de l’année. Bastons magiques ultra-puissantes, humour fripon à la sauce japonaise (oui, petites culotes et mains baladeuses sont de la partie…), sans oublier un cochon-mascotte qui parle : si le scénario ne brille pas forcément par son originalité, il est plaisant, dynamique et d’une efficacité incontestable. La violence assez présente est constamment désamorcée par les dialogues et situations comiques qui versent volontiers dans le grotesque… Et de toute façon, les personnages sont immortels et s’auto-régénèrent à la vitesse de l’éclair ! Les amateurs de Fairy Tail constamment dans l’attente du tome suivant trouveront dans cette série un substitut tout à fait convainquant.

Jérôme Briot

vendredi 16 janvier 2015

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins

Un poil de subversion

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins
Cambourakis, 248 p. N&B, 28 €

 

Sous un dessin sage et élégant, La Gigantesque Barbe du mal est un récit typiquement anglais que n’aurait pas désavoué Roald Dahl.

 

 « Ici » est une île où tout est parfait, harmonieux, ordonné. Les rues sont parallèles, les maisons identiques les unes aux autres. Les habitants d’Ici sont heureux d’y mener une vie routinière, tranquille et feutrée. Tout juste boudent-ils un peu la mer, qu’ils redoutent. Parce qu’autour d’Ici, la mer mène à « Là ». Et « Là », on préfère ne pas y penser, c’est sûrement le siège du désordre, du chaos, du mal. Dans ce monde parfait, Dave est totalement glabre, à l’exception d’un poil rebelle juste au-dessus de sa lèvre. À peine coupé ce poil repousse, exactement comme avant, ni plus court ni plus long, ni plus épais ni plus mince. Puis un jour, la barbe de Dave se met à pousser d’une façon incontrôlable, fascinante, extrême !

Une fantaisie anglaise

Dans Tintin au pays de l’or noir, quand les Dupondt tombent malades après avoir avalé le comprimé N14, leurs barbes et cheveux poussent à toute vitesse. Il s’agit là d’un simple gag. Chez Stephen Collins, le même genre de maladie prend des proportions plus surréalistes encore, tout en donnant lieu à une critique sociale narquoise et amusée. Car n’en doutez pas, « Ici » est une allégorie de l’Angleterre et de ses habitants.

On s’étonne souvent que l’Angleterre soit à la fois si conservatrice, si encline à rejouer sans cesse la partition tranquille de ses traditions, de son flegme, de sa routine ; qu’elle soit tellement Keep calm and carry on… mais qu’elle abrite tant d’artistes, de penseurs, de créateurs originaux, excentriques, capables de changer le monde. La clé de ce paradoxe de l’âme anglaise se trouve peut-être dans ce livre, dans les réactions successives des habitants d’Ici face à l’intrusion de ce grain de sable dans l’engrenage qu’est barbe de Dave.

 

 Jérôme Briot

dimanche 4 janvier 2015

Elle s’appelait Tomoji, de Jirô Taniguchi

Quand Taniguchi travaille sur commande

Elle s’appelait Tomoji, de Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara
Rue de Sèvres, 176 p. N&B, 17 €

 

Tomoji naît en 1912. Elle est assidue à l’école, ce qui lui permet de trouver un travail de couturière en ville, puis un bon mari. Ensemble, ils fonderont le bouddhisme Shinnyo-en, « mais c’est une autre histoire ».

 

Curieux, très curieux, le tout nouveau Taniguchi ! Il faut lire l’interview de l’auteur, en postface de l’ouvrage, pour enfin comprendre ce qui s’y joue réellement : avec ce livre, le mangaka a répondu à un travail de commande, sans toutefois répondre tout à fait aux espérances de ses commanditaires. Plus clairement : Madame Taniguchi, l’épouse du maître, fréquente un certain temple bouddhiste depuis près de 30 ans avec assiduité. Les prêtres de ce temple ont fini par oser demander au mangaka qu’il leur dessine une vie de Tomoji Itô, née Tomoji Uchida, la fondatrice de ce temple et de toute une obédience du bouddhisme japonais, pour le bulletin trimestriel du temple. Et le mangaka, un peu obligé par cette demande, d’accepter de faire « quelque chose », sans vouloir se lancer ni dans une hagiographie, ni même dans une biographie complète, exigeant de pouvoir « fictionnaliser librement ».

La célèbre Tomoji…

Taniguchi est allé assez loin dans cette prise de liberté, puisqu’il a « presque entièrement gommé ce qui concerne le temple et sa création », qui ne sont que très fugitivement évoqués dans la toute dernière planche, pour se concentrer sur la jeunesse de Tomoji, cherchant à comprendre ce qui a pu pousser cette jeune femme « à choisir la voie de la spiritualité ». Or, si cette intention porte éventuellement sens auprès du public originellement visé par ce récit, à savoir les lecteurs du fameux bulletin paroissial de ce temple bouddhiste, il en est tout à fait autrement du lecteur occidental, qui se demande où le mangaka veut bien en venir avec l’histoire de cette jeune fille japonaise plus ou moins anonyme, dans la campagne magnifique mais banale de l’ère Taishô (1912-1926). On assiste à sa naissance en 1912, au décès accidentel de son père quatre ans plus tard, à d’autres drames et événements familiaux… et tout au long de la lecture, on ressent un manque et une certaine bizarrerie. Les auteurs, dans leur narration, sous-entendent qu’on devrait connaître l’héroïne et ses proches. On devrait avec eux trouver étonnant que Tomoji et celui qui deviendra des années plus tard son mari, aient failli se croiser bien avant leur mariage…

Mais si, voyons, Tomoji !

Cette étrangeté de la narration vient notamment des récitatifs qui commentent les faits et gestes de Tomoji avec cette sorte de distance prudente et respectueuse dont on entoure les personnages historiques qui auront un destin à accomplir. Pour éclairer ce décalage ressenti à la lecture de cette bande dessinée, prenons une comparaison. Imaginez un livre qui parlerait de la jeunesse d’un petit garçon dans sa campagne corse au 18e siècle, et qui s’arrêterait avant même que ce garçon n’intègre son école militaire. Imaginez que ce livre soit publié au Japon, et qu’à aucun moment, on n’explique au lecteur japonais que le garçon s’appelle Napoléon Bonaparte, ni quelle a été son importance au cours des décennies suivantes dans l’histoire de France. Le lecteur français, lui, comprendrait éventuellement la construction du futur homme d’Etat. Mais le lecteur exotique, de l’autre côté de la planète, aurait bien du mal à comprendre l’intérêt d’un tel récit… ! Voilà grosso modo où nous en sommes avec Elle s’appelait Tomoji. Tout dans la narration suppose que nous la connaissons, que nous savons ce qu’elle accomplira… Or, il n’en est rien, et hormis l’interview de l’auteur qui survole le sujet, on n’en saura pas plus. Reste éventuellement à admirer l’art de Taniguchi, l’élégance de son trait, la précision de ses décors, la justesse de représentation des émotions… mais ce sont des qualités présentes dans chacun de ses autres livres. On ne conseillera celui-ci qu’aux inconditionnels de Taniguchi, à ceux qui ont déjà lu tous ses autres récits. Pour le lecteur qui voudrait découvrir ce mangaka de génie, débuter par ce livre serait un bien mauvais choix.

 

 

Jérôme Briot

vendredi 2 janvier 2015

L’Encyclopédie des débuts de la Terre

Mille et une nuits polaires

L’Encyclopédie des débuts de la Terre, d’Isabel Greenberg
Casterman,  176 p. couleurs, 24 €

 

Aèdes, bardes, conteurs, troubadours… accueillent dans leurs rangs une nouvelle recrue prometteuse, la dessinatrice britannique Isabel Greenberg et ses légendes des mers gelées.

 

Si on vous dit qu’il s’agit du tout premier livre de son auteur, vous n’allez pas le croire ! Et pourtant, c’est le cas. Amateurs de mythologie, de contes et légendes, lecteurs de David B., ce livre est fait pour vous ! Le spectacle commence dès la couverture : un homme habillé à la façon des Inuïts, avec son chien, se tient sur la banquise d’une planète à peine plus grande que celle du Petit Prince de Saint Exupéry. Au-dessus de lui dans un ciel d’encre, flottent des étoiles, constellations et personnages dessinés en vernis sélectif, c’est-à-dire transparents, fantomatiques ; de face on ne les voit pas, on ne les découvre qu’en lumière rasante. L’effet est superbe, et en plus, il est très évocateur de cette longue nuit d’hiver polaire, où la lumière du soleil n’atteint jamais directement la surface du sol.

Cet homme sur la couverture, le héros du récit, c’est le Conteur du Pays du Nord. Il a quitté son pays glacé, à la poursuite d’un fragment de son âme. Dans son périple, il rencontre des peuples plus ou moins amicaux, se fait raconter les légendes locales, raconte sa propre histoire et les légendes de son pays. Il ne doit souvent son salut à son art du récit… mais parfois au contraire, ce talent lui attire des ennuis. Soit parce qu’il aura raconté l’histoire de trop, soit parce qu’un puissant parmi les auditeurs aura trop apprécié la prestation, et voudra s’attacher ses services coûte que coûte, même sous la contrainte.

La force des mythes

L’Encyclopédie des débuts de la Terre est un livre sur la puissance des contes. Il s’inspire des plus grands classiques du genre, qu’Isabel Greenberg a visiblement bien assimilés, et en revisite certains chapitres de façon décalée : on y trouve des échos de l’histoire d’Abel et Caïn, de la tour de Babel ou de la baleine de Jonas empruntés à la Bible, la rencontre d’un cyclope et de sirènes en hommage à Homère. Des Mille et une nuits, il reprend la forme des récits enchâssés : l’épopée principale, celle du Conteur, est régulièrement interrompue par d’autres histoires, qu’il raconte ou qu’on lui raconte, et dont les protagonistes sont à leur tour susceptibles d’avoir une histoire à raconter… Au-delà des clins d’œil, Isabel Greenberg a aussi mis dans ce livre une fantaisie personnelle, un humour et une légèreté admirables, servis par un dessin simple et lisible, dont les grands aplats noirs et quelques rehauts de couleurs pures soulignent la dimension onirique. C’est beau et captivant, c’est touchant et épique ; c’est tout nouveau et pourtant ça a la force des grands classiques, le seul défaut de ce livre, c’est qu’on voudrait qu’il dure plus longtemps. Il devrait : si Schéhérazade avait vécu au Pôle Nord, les mille et une nuits auraient duré des siècles !

  

Jérôme Briot

samedi 5 janvier 2013

Gaspard et le phylactère magique

Gaspard ou l’enfance de l’art (séquentiel)

Gaspard et le phylactère magique, de Mickaël Roux et Alain Dary
Emmanuel Proust jeunesse / bd BOUM, 50 p. couleurs, 11 €

 

Comment expliquer les étapes de la création d’une bande dessinée aux enfants, sans que cela tourne à la leçon, et en leur donnant envie de se lancer ? En bande dessinée et grâce à Gaspard, bien sûr !

 

C’est les vacances, il pleut et Gaspard s’ennuie chez sa mamie. Surtout qu’il a oublié le chargeur de sa console. Heureusement, il y a un grenier interdit à explorer ! En soulevant un voile plein de poussière, notre jeune héros va réveiller le phylactère magique… et le fantôme de son grand-père, qui était dessinateur et va lui livrer toutes les petites ficelles du métier !


Interview 

– L'association bd BOUM, qui organise le festival BD de Blois, réalise habituellement des collectifs d'auteurs, sur des thèmes sociaux ou humanistes. Gaspard et le phylactère magique marque t-il un changement de cap ?

Bruno Génini (directeur de bd Boum) : Non, c’est une simple pause. Nous renouerons avec la BD témoignage l'an prochain. Par ailleurs, nous avons déjà édité des ouvrages à vocation pédagogique, comme BD en classe (Editions CRDP Orléans-Tours) en 2005 et Comment s'initier à la BD en primaire en 2009 (Editions CRDP Poitou-Charentes). L’association bd BOUM organise toute l'année des activités au sein des établissements scolaires. L'idée était de prolonger ces activités avec l'édition d'un ouvrage. Alain Dary est membre du conseil d’administration de bd BOUM et professeur des écoles. Il avait des envies d’écriture de scénario de BD ; c'était donc l'homme de la situation !

 

– Alain Dary, vous êtes le scénariste de Gaspard, comment ce projet a t-il été préparé ?

Alain Dary : Le projet est né il y a deux ans et demi environ. C’est une idée de Bruno Génini. Nous avions défini un cahier des charges. Il fallait que cet ouvrage explique les différentes étapes de création d’une BD, de manière ludique et pas rébarbative. L’idée de base étant qu’un enfant puisse lire cet album en autonomie et qu’il apprenne de solides notions de bande dessinée sans s’en rendre compte. Le rêve serait bien sûr que des enfants suivent les conseils du grand-père fantôme et tentent de réaliser leur propre petite BD ! Un autre objectif était de fournir aux enseignants un outil utilisable en classe. Un dossier pédagogique téléchargeable gratuitement a été réalisé par mes soins, avec l’aide d’une conseillère pédagogique de ma circonscription. Nous voulions apporter une aide aux enseignants pour qu’ils puissent s’essayer à la création d’une petite BD en classe… l’exercice n’étant pas si facile à réaliser sans aide !

 

– Quel est le public visé par ce livre ?

Alain Dary : Cet album a été pensé pour des enfants de 7 à 12 ans environ. Mais beaucoup d’adultes m’ont par la suite dit qu’ils y avaient appris beaucoup de choses !

 

 

Jérôme Briot

vendredi 4 janvier 2013

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929

Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929 de George Herriman
Les Rêveurs, 274 p. N&B, 35€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

Dans le désert hallucinatoire de Coconino, Krazy Kat le chat est amoureux(-se ?) d’Ignatz la souris. Cette dernière ne cesse de l’éconduire en lui jetant des briques, mais Krazy prend cela pour des preuves d’amour. L’officier Pupp, un flic bouledogue peut-être épris de Krazy, rétablit l’équilibre en s’acharnant à mettre Ignatz sous les verrous. Décliné à l’infini et dans une extravagance surréaliste, le triangle animalier imaginé par George Herriman dans les années 1910, et paru jusqu’en 1944dans les journaux du magnat de la presse William Randolph Hearst, acquiert au fil des années le statut d’œuvre culte pour les anglo-saxons (preuve du goût de ces derniers pour les univers non-sensiques) et d’œuvre mythique pour le public francophone. Car si Krazy Kat a souvent été décrit comme « la meilleure bande dessinée de tous les temps », les éditeurs ne se sont pas bousculés pour en proposer une adaptation française. Un premier volume de Sunday pages en couleurs avait bien été proposé aux éditions Futuropolis en 1990 mais la vente de cette structure aux éditions Gallimard avait signé le glas du projet. Depuis, ni L’Association, ni Cornélius (souvent considérés comme les héritiers spirituels du Futuropolis de Robial et Cestac), ni les éditeurs patrimoniaux comme Horay, ni les grandes maisons d’édition n’ont cherché à publier Krazy Kat. Le public français ne méritait-il pas qu’on lui propose ce jalon du comic strip ? Était-il véritablement impossible de restituer en français cet univers si particulier, aux mille inventions et facéties de langage ? N’y avait-il de salut que dans la (splendide) édition américaine maquettée par Chris Ware et parue dans les années 2000 chez Fantagraphics ? Heureusement non ! Les Rêveurs, maison d’édition fondée par Nicolas Lebedel et Manu Larcenet, ont confié le job à Marc Voline, et sortent un premier volume de pages du dimanche de Krazy Kat. Grand format et dos toilé, le livre est très beau sans être trop cher, le boulot d’adaptation et de notes culturelles est à la hauteur de l’œuvre, et l’objet pèse le poids d’une brique, c’est dire si la cohérence a été soignée. Ce volume est en sélection Patrimoine du FIBD 2013 ; aussi méritoires soient les autres candidats de cette catégorie, pour le Fauve Patrimoine, les jeux sont faits, ce sera Krazy ! Ki d’autre ?

 

Jérôme Briot

mercredi 2 janvier 2013

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966

Demain, demain – Nanterre Bidonville de la Folie 1962-1966, de Laurent Maffre
Actes Sud BD / Arte Editions, 160 p. N&B, 23,40€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 


À Nanterre, là où allait être construit le quartier de la Défense et la préfecture des Hauts de Seine, s’étendait de 1950 à 1971 un des plus grands bidonvilles de France. Entre 8000 et 10000 personnes, des familles algériennes, vivaient là dans des baraques de fortune. Sans électricité, sans égouts, avec un seul point d’eau pour cette ville dans la ville. C’étaient des ouvriers du bâtiment ou de l’automobile, venus participer à l’essor et à la reconstruction de la France, aux « Trente Glorieuses ». Laurent Maffre raconte le quotidien de ces familles vivant dans une précarité et une insalubrité entretenue par les autorités de l’époque, incapables de les reloger, mais leur interdisant d’améliorer leurs baraques pour que le bidonville ne devienne pas un quartier définitif. Le mariage cauchemardesque de Kafka et de Steinbeck. On n’y croirait pas totalement, s’il n’y avait la postface de Monique Hervo, 14 pages de photographies et de témoignages pour se souvenir de cette réalité honteuse.

vendredi 7 décembre 2012

Parva T1, L’Éveil de l’océan

Aux sources du Mahâbârata

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €

 

« Il est des choses que vos ancêtres ont voulu sauver de l’oubli. Aussi les transmirent-ils par le biais des conteurs, les sutradhārs. Pour savoir si un récit vaut son pesant d’or, voyez s’il trouve un écho dans le sang qui coule dans vos veines. Si l’ampleur du récit vous donne le vertige : c’est de l’or. »

 

 

 

Le Mahābhārata est aux Indiens ce que sont ensemble la Bible, L’Iliade et L’Odyssée à la culture occidentale. C’est à la fois une œuvre spirituelle, et une épopée pleine de fougue et d’action, extrêmement inspirante, qui contient un océan d’histoires, de légendes et de paraboles. Il a la réputation de rendre meilleurs ceux qui l’entendent. C’est aussi le plus grand poème jamais composé, long comme quinze fois la Bible. On résume fréquemment le Mahābhārata à la lutte fratricide pour la conquête du pouvoir entre les cinq Pandava (les fils des épouses du roi Pandu qui sont également des demi-dieux), et leurs cent cousins les Kauravas, fils du roi aveugle Dhritarashtra. L’histoire originale est infiniment plus riche.

Cosmogonie / Ouverture

C’est ce que montre Amruta Patil, une artiste indienne dont le premier roman graphique, Kari a été publié en 2008 aux éditions Au diable Vauvert. « C’était un défi personnel, explique-t-elle. Après mon premier livre, je voulais m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Passer d’une histoire individuelle, à une histoire qui appartienne à l'imaginaire collectif. Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Rāmāyana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons de la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité. »

Avec une technique qui mélange dessin, collages, peinture et photomontages, l’auteur raconte les différents événements qui précèdent la naissance des Pandavas et de leurs cousins. Tout commence, dans un commencement parmi d’autres, avec Vishnu, Brahma et Shiva qui se découvrent les uns et autres, et revendiquent chacun être la source et le créateur de l’univers… Plus tard, une autre histoire singulière est celle des deux favorites d’un descendant de Brahma, Vinata et Kadru, en grand rivalité. La première demande à avoir mille fils, doués de pouvoirs magiques. La seconde n’en demande que deux, mais souhaite qu’ils soient plus puissants et vertueux que les fils de Vinata… Nous voilà comme dans le morceau d’ouverture d’un opéra : les thèmes qui seront développés plus tard, sont présentés première fois, furtivement, comme pour préparer le public. « La fin de chaque histoire porte la promesse d’un nouveau commencement. Comme le multivers qu’il contient, le Mahābhārat est une fractale récursive… »

Légendes vivantes

Une originalité de Parva, L’Éveil de l’océan est de n’avoir pas montré comment le récit fut imaginé par l’ermitte Vyasa et dicté au dieu scribe Ganesh, à tête d’éléphant ; mais de convier le lecteur à rejoindre l’auditoire d’un conteur, à la veillée. « La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.», précise la dessinatrice. Un traitement graphique différent est utilisé pour montrer ces scènes : elles sont en noir et blanc, alors que les histoires dites par le conteur sont en couleurs. L’effet est saisissant : on en vient à penser que les légendes sont plus palpables, plus complètes, plus vraies mêmes que la réalité du conteur.

  

Jérôme Briot

jeudi 6 décembre 2012

Lou ! T6, L’Âge de cristal

Vers l’infini et au de-Lou !

Lou ! tome 6, L’Âge de cristal de Julien Neel
Glénat, 48 p. couleurs, 10,45 €

 

Au départ, Lou ! s’amusait des rapports inversés entre une petite fille plutôt mûre pour son âge, et sa mère célibataire, geek et loufdingue. Puis le ton a évolué vers la comédie sentimentale. L’Âge de cristal marque une nouvelle époque ; préparez-vous à être surpris !

 

Avec plus d’un million et demi d’albums vendus, la série Lou ! est un véritable phénomène éditorial. Le premier tome, en 2004, avait été lancé avec un tirage de 8000 exemplaires. Depuis, chaque nouveau volume a conquis un public toujours plus large, tout en relançant les ventes des albums déjà parus. Comme le tome 5 a déjà trois ans et qu’entre temps une série animée a complété encore le fan-club de la petite blonde, il n’est pas exagéré d’affirmer que le tome 6 est très attendu(1). D’ailleurs les questions en suspens sont nombreuses : Richard surmontera-t-il la crise existentielle déclenchée par l’angoisse de la paternité (et accessoirement, par une overdose de montage de meubles suédois en kit) ? Lou et Tristan, qui ont à peine eu le temps d’échanger un premier baiser, vont-ils se retrouver ? Le très fugitif papa de Lou finira-t-il par rencontrer sa fille ?

Un tome attendu. Et inattendu.

Fort du plébiscite du public, Julien Neel aurait pu concocter un album dans la continuité des précédents. Continuer de broder le feuilleton sitcom, dont chaque planche forme un épisode qui a sa propre unité narrative. Au lieu de quoi… L’auteur prend sa propre série à contrepied, avec un tome 6 qui a toutes les chances de surprendre le public ! Nous avions quitté Lou âgée de 14 ans, collégienne et fraîchement dotée d’un tout jeune frère. Nous la retrouvons en étudiante qui suit des cours à la fac. Elle porte désormais des lunettes, et son petit frère Fulgor sait déjà parler. Une simple ellipse temporelle ? Non, c’est plus compliqué, tout est décalé. La ville s’est couverte de curieux cristaux roses, qui font l’objet d’un programme d’étude gouvernemental. Ces cristaux semblent attirer les petits lapins. C’est bizarre, mais admettons.

Décalages

En revanche, que Marie-Émilie, la copine gothique-rebelle-petit-bourgeois de Lou, celle-là même qui était arcboutée dans une posture d’opposition systématique à ses parents, fasse des excursions nocturnes avec sa mère ? Que toutes deux soient désormais plus qu’amies, inséparables au point de porter les mêmes habits !? Là, aucun doute possible : on nage en pleine science-fiction. Il ne peut que s’agir d’un univers parallèle. Ou d’un rêve. Ou peut-être encore du nouveau roman de la mère de Lou. Après tout, elle s’est toujours inspirée des événements réels de sa vie, en les transposant dans ses histoires. Et si ce tome 6 était un livre dans le livre ? N’est-il pas révélateur que le père de Marie-Émilie soit désormais nommé « Monsieur Henry » avec un Y, alors qu’il avait jusque-là toujours été Henri avec un I ? Quelque chose ne tourne pas rond dans ce tome 6. Ou tourne trop en rond, au contraire. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un récit à tiroirs. Qui ne livrera pas tous ses mystères en une seule lecture…

Little Lou in Slumberland ?

Difficile de prévoir quelle sera la réaction du public, et en particulier des jeunes lecteurs, face à un album qui ose le mystère et le décalage. L’album, du fait de la différence avec les précédents, fera débat. Mais on ne peut qu’applaudir la démarche de l’auteur, qui s’offre une réappropriation d’univers, et ose la rupture sur une série si grand public. C’est une initiative rare, même si elle n’est pas unique. Souvenons-nous par exemple de Machine qui rêve, le 46ème album de Spirou par Tome & Janry, qui osait appliquer pour la première fois un traitement réaliste à l’univers Spirou. L’expérience n’avait pas fait long feu. Souhaitons à Julien Neel d’être mieux récompensé de son audace !

  

Jérôme Briot

(1)   Ne vous inquiétez pas, il y en aura pour tout le monde : l’album bénéficie d’une grosse mise en place, 250 000 exemplaires pour le premier tirage.

mercredi 5 décembre 2012

Jim Henson’s Tale of Sand

Dans le désert depuis trop longtemps…

Jim Henson’s Tale of Sand, de Ramon K. Perez, Jim Henson et Jerry Juhl
Paquet, 160 p. couleurs, 25€

 

Trois Eisner Awards pour la BD adaptée d’un scénario perdu de Jim Henson, le créateur du Muppet Show. Les jurés ont-ils récompensé une œuvre d’exception, ou rendu hommage au concepteur d’émissions qui ont biberonné leurs enfances et leurs imaginations ?

 

 

Jim Henson est connu avant tout pour ses talents de créateur de marionnettes pour la télévision. Il a conçu les personnages de Sesame Street. C’est lui aussi qui lance le cultissime Muppet Show en 1976, ainsi que Fraggle Rock en 1983. Pour le cinéma, en plus des longs métrages du Muppet Show, il imagine et co-réalise Dark Crystal (1982) et Labyrinthe (1986).

Privé de désert

Décédé prématurément en 1990 alors qu’il n’a que 53 ans, Henson laisse dans ses tiroirs le scénario intégral d'un film jamais tourné, Tale of Sand, élaboré entre 1967 et 1974. Le projet n’avait, à l’époque, pas convaincu les producteurs… mais c’était avant que l’auteur ne devienne populaire. Oublié pendant plus de trente ans, voilà que Tale of Sand est retrouvé dans les archives de la société The Jim Henson Company, chargée d'exploiter et valoriser son héritage artistique. Très vite, les ayants-droit se mettent d’accord sur l’idée d’une adaptation en bande dessinée, et confient le projet au dessinateur Ramon K. Perez (qui entre autres travaux a participé à des comics Captain America et Star Wars).

L’histoire révèle une facette méconnue de l’imaginaire de Jim Henson. Dans un désert de Western, une ville en fête. Un  homme, probablement étranger à la foule en liesse, est pourtant choisi, porté, acclamé. Il se voit confier un sac à dos rempli d'objets hétéroclites, à première vue inutiles. « Tu as dix minutes d'avance... Si tu arrives au Pic de l’Aigle, tu pourras t’en tirer. Cours ! ».  La chasse à l'homme est lancée, dans un désert psychédélique où tout peut arriver. Y compris un lion féroce sortant d’une limousine, une charge de cavalerie ou l’étrange alliance entre une horde de farouches guerriers arabes et les quarterbacks d’une équipe de football américain. Bien sûr, chacun des objets farfelus du sac à dos trouvera un usage. L’album, totalement surréaliste, a tout du délire sous peyotl. On reconnait là un goût typiquement anglo-saxon de l’absurde et du non-sens à tendance paranoïaque.

Récompensé

L’album, publié aux Etats-Unis aux éditions Archaia – aux éditions Paquet pour la version en français –, a rafflé trois Eisner Awards 2012 : celui du meilleur roman graphique, du meilleur encrage, et de la meilleure conception graphique. De fait, Perez a accompli un travail incroyable sur cet album-défi. Ses compositions virtuoses donnent de la fluidité et même une cohérence à ce récit hallucinatoire, presque une interprétation : tout cela n’est-il pas tout simplement le bad trip d’un scénariste hollywoodien ?

 

Jérôme Briot

 

Les Eisner Awards sont l’équivalent des Fauves d’Angoulême. Remis chaque année lors du Comic-con de San Diego, ils sont discutés par un jury de professionnels de la bande dessinée. Ce sont donc des auteurs qui jugent leurs pairs,  ce qui leur confère une légitimité particulière. 

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