Le briographe

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 20 novembre 2007

Scott McCloud : « En BD, il n’y a pas de règles ; les voici ! »

Quelle est la nature de la bande dessinée ? Que peut-on faire en BD ? Comment le faire ? Le dessinateur américain Scott McCloud (qui sera présent aux rencontres internationales du Festival d’Angoulême 2008) répond à ces questions dans L’Art Invisible, Réinventer la bande dessinée et Faire de la bande dessinée, trois ouvrages de référence qui passionneront tous ceux qui s’intéressent à la BD en tant que mode d’expression.

L'Art invisible, Scott McCloudAu départ, Scott McCloud est un auteur de comics comme les autres. Né en 1960, il vit de son art depuis 1984, année où il lance sa propre série, Zot. Lucide, McCloud évalue que cette série arrive en cinquième position sur la liste des activités qui contribuent à sa célébrité. Car ce n’est pas dans la fiction que son talent se montre le plus éclatant, mais dans un domaine bien plus spécifique : la réflexion sur la bande dessinée.

Will Eisner, pionnier du renouveau de la BD américaine sous sa forme de « roman graphique » (c’est-à-dire des histoires aux thématiques et aux formats moins stéréotypés que ceux qui étaient offerts au public américain, à la fin des années 1970), avait été un des premiers auteurs à utiliser la bande dessinée pour parler de bande dessinée, dans deux ouvrages pédagogiques : La bande dessinée, Art séquentiel et Le récit graphique (parus chez Vertige Graphic). Dans les pas de ce maître, qui fut aussi son professeur, Scott McCloud a consigné quinze années de réflexion dans trois livres qui forment ce qu’il faudrait appeler un « cycle de conférences sur la bande dessinée ». Le 9e art y est décodé de l’intérieur, puisque l’auteur a choisi d’exposer l’état de ses réflexions et analyses en dessins, en se représentant sous les traits d’un conférencier – et en ne lésinant pas sur le budget diaporama !

Publié en 1993 aux Etats-Unis et en 2000 en France, L’Art invisible a depuis été adapté en seize langues. Le titre a obtenu de nombreuses distinctions, dont le Prix de la Critique décerné en 2000 par l’ACBD (association des critiques et journalistes de bande dessinée), et une reconnaissance par des auteurs réputés comme un des plus intelligents livres jamais écrits sur le sujet. Introuvable depuis quelques mois, le voilà réédité chez Delcourt, avec une lisibilité améliorée par un nouveau lettrage.

Réinventer la bande dessinée, Scott McCloudOutre une définition de la bande dessinée et de précieuses explications sur son fonctionnement, L’Art invisible milite pour une reconnaissance de la BD comme forme artistique spécifique. L’auteur explique aussi pourquoi la BD fonctionne, comment des images fixes et muettes peuvent produire une impression de mouvement et de son. Tout viendrait de cette capacité des lecteurs à comprendre les ellipses, autrement dit à établir un lien entre deux cases. La bande dessinée existe, explique McCloud, à cause de ce qu’il y a entre les cases. D’où ce titre d’Art invisible.

Les chapitre 3 et 4 sont particulièrement éclairants : l’auteur liste les différents types d’enchainements possibles d’une vignette à l’autre, et examine l’utilisation de chacune des catégories par différents auteurs américains, européens ou japonais. Cette mesure, traduite en diagrammes, montre que la narration manga est différente des autres. Quinze ans avant tout le monde, McCloud définissait donc le manga non pas comme une appellation d’origine, mais en tant que mode narratif objectivement particulier. De quoi donner raison aux auteurs internationaux qui se revendiquent de la culture manga sans être japonais !

Faire de la Bande DessinéeVisionnaire, McCloud tente de l’être dans Réinventer la bande dessinée, nouvelle conférence dans laquelle il imagine quelles conséquences l’ordinateur et les réseaux informatiques peuvent avoir sur la bande dessinée, en tant que discipline artistique d’une part, mais également en tant qu’industrie commerciale. Ce livre apparaît d’une portée moins universelle que le précédent, car très centré sur les préoccupations des auteurs américains à l’aube du 21ème siècle, sur fond de crise d’un secteur de plus en plus concurrencé par des loisirs technologiques, comme l’usage d’internet ou le jeu vidéo. Le lecteur européen ne pourra s’empêcher de trouver McCloud exagérément optimiste dans son exposé du modèle économique espéré pour les webcomics. En revanche, les développements sur les possibilités d’une bande dessinée affranchie des contraintes physiques du papier sont tout à fait passionnants.

Enfin, McCloud livrait en 2006 un nouvel opus, publié en octobre 2007 chez Delcourt sous le titre Faire de la bande dessinée. Le narrateur-conférencier revient, et cette fois c’est pour aider les auteurs en herbe ou confirmés à explorer toutes les voies de perfectionnement possibles. Rendre les personnages crédibles (aussi bien dans leur représentation que leur psychologie), construire des univers riches, choisir ses cadrages, trouver son style, choisir ses outils… En principe, il s’agit de passer de la théorie à la pratique. Mais c’est peut-être l’inverse, puisque ce livre permet à McCloud de préciser les différentes thèses exprimées dans L’Art invisible, à la lumière de quinze ans d’expérience supplémentaires ! Le lecteur non praticien y trouve son compte : il n’est pas si fréquent qu’un auteur prenne le temps d’évoquer les petites ficelles du métier, avec un tel esprit de synthèse.

 

Paru dans Zoo#10

jeudi 1 novembre 2007

L'autre fin du monde

L'autre fin du monde, de Ibn Al Rabin (Atrabile)

Depuis le décès accidentel de sa fiancée, Milch vit dans le manoir qu’elle lui a légué, une grande demeure isolée à côté de la forêt. Tous les soirs, la défunte ou plutôt son fantôme, vient lui rendre visite. Milch tente bien de communiquer, mais elle reste désespérément muette. Ou est-ce lui qui n'arrive pas à l'entendre ? Survient l'idée un peu folle d'aller consulter un médecin pour soigner cette surdité. Pas très loin de là, un couple fait des recherches en forêt : il s'agit de retrouver les traces d'un grand-père disparu, un aviateur dont la légende familiale prétend qu'il était peut-être un grand écrivain, puisqu'il avait plus de dix ans travaillé sur un mystérieux manuscrit...  

 

L’autre fin du monde est un livre déroutant à de nombreux titres. Tout d’abord, il cultive le paradoxe : avec 1120 pages, peut-on encore parler de BD minimaliste ? Contrairement à Lapinot et les carottes de Patagonie, joyeuse improvisation brillante et débridée d'un Trondheim en folle liberté (et qui n'avait pas forcément prévu de publier ces travaux), L’autre fin du monde est un récit dense, structuré, qui frappe par sa cohérence malgré la fantaisie du propos. Enfin, à quelques exceptions près, qui n'en sont que plus intrigantes. Nous y reviendrons dans quelques instants.  

 

L’histoire est touchante, comme souvent lorsqu’il est question d’amour et de mort, encore qu’ici les disparitions soient compensées par des apparitions ; elle est drôle aussi, avec des des dialogues dynamiques et des réparties d’anthologie. L’auteur, selon sa bonne habitude, cultive des dessins soignés en ce qui concerne les décors (des architectures en perspective à deux points de fuite à main levée, excusez du peu), et limités à des silhouettes pour les personnages. Ces derniers, pour tout dire, sont si peu dessinés, qu’ils ne sont que des ombres. De ce fait, l’auteur est confronté à des problèmes de caractérisation, dont il se sort via différents artifices. Milch, en tant que "héros" de l'histoire, est relativement lisse, ce qui doit permettre l'identification, ou au moins l'empathie, du lecteur. Les autres protagonistes ont chacun un attribut qui permet de les reconnaître : une longue barbe, une coiffure ou un chapeau particuliers. Ce système, s’il fonctionne dans  l’absolu, n’est pas parfait… mais Ibn Al Rabin parvient à tourner à son avantage, et avec facétie, cette contrainte forte issue de ses choix graphiques. Un exemple : dans ce couple sur les traces d’un grand-père disparu, l’homme est identifiable à son couvre-chef. Et donc, il ne l’enlève jamais. Ou le moins possible. Il dort carrément avec, ce qui énerve sa femme au plus haut point. Si l’auteur ne montrait pas l’homme au lit avec son chapeau, on ne saurait pas de qui il s’agit. En le lui laissant sur la tête, le lecteur comprend immédiatement de qui il est question, et il se dégage une situation comique. Spirituel, non ?

 

La lecture achevée, le lecteur attentif ressent tout de même un certain trouble. Dans un ensemble globalement logique, quelques éléments décousus forment des aspérités sur lesquelles la pensée trébuche. En premier lieu, le titre du livre reste incompréhensible. Pourquoi « L’autre fin du monde » ? Quel rapport avec l’histoire qui est racontée ? A priori aucun. Autre sujet de perplexité, la forme adoptée : l’esthétique de cet objet livre a été travaillée pour le faire ressembler à un dictionnaire. Le façonnage lui-même, avec un dos plus rond que celui d’un chat, le fait d’avoir, vers le milieu du livre, tout un chapitre en pages noires à bord perdu, ce qui crée sur la tranche du livre une zone de démarquation qui n’est pas sans évoquer les pages roses du Larousse. Sans oublier, bien sûr, que l’histoire est découpée en vingt-six chapitres, nommés selon les lettres de l’alphabet, de A à Z. Oui mais… à quoi sert cette évocation du dictionnaire ?  

 

Difficile de croire qu’Ibn Al Rabin, dont l’amour des jeux formels vaut bien celui d’un Trondheim ou d’un Lécroart, et qui a sa place à l’OuBaPo, aurait accompli tout cela juste pour la forme, sans valeur ajoutée narrative. D’autant que l’histoire elle-même est une sorte de jeu de pistes, qui incite discrètement le lecteur à se mettre à l’affut de messages cachés…  

 

Il se pourrait, ce serait tout à fait dans l'esprit de l’histoire (on n’en dira pas plus pour éviter de tomber dans ces révélations qui vous gâchent une lecture), que l’auteur ait caché un récit dans le récit. Imaginez un peu : « L’autre fin du monde » ne serait pas le titre de l’histoire en 1120 pages, mais le titre du récit caché.  Lequel serait à recomposer sur la base d’un cryptage en rapport avec l’alphabet. Par exemple, en alignant la première vignette du chapitre A, la deuxième vignette du chapitre B, la troisième du C, etc, et la vingt-sixième case du chapitre Z…  Mais ceci est trop évident, sans doute.  

 

Dan Brown n’a qu’à bien se tenir, le «Ibn Al Rabin Code» vous défie ; à vous de le déchiffrer !

 

vendredi 21 septembre 2007

Construire un feu

par Christophe Chabouté (Vents d'Ouest)

« Un homme marche dans le Grand Nord canadien, vers une mine où d’autres sont déjà, à chercher l’or qui pourrait faire leur fortune et changer leur vie. Sous ce ciel sans soleil, il est accompagné de son chien-loup. Il fait probablement soixante degrés en dessous de zéro. Il connait la région. Il sait faire un feu. Parviendra-t-il à atteindre sa destination ? » (résumé idéal par Laurent Cirade, de BDGest).

 

Construire un feu, de Christophe Chabouté d'après Jack LondonQuelle surprise que Chabouté, dont on connaît la maîtrise voire la prédilection pour le noir, se lance dans l’adaptation d’une œuvre dominée par une telle lumière ! Dans ce Klondike aux températures extrêmes, neige, glace et ciel polaire font jouer des blancs ou gris aussi aveuglants que mordants. Tout le spectre des couleurs en est affecté, et même les flammes sont blêmes, décalées vers le blanc. Cette volte-face chromatique de Chabouté n’est qu’une illusion : ce récit est l’un de ses plus sombres.
 
Pourtant il y a comme un acte manqué dans Construire un feu. Ce n’est pas que le dessinateur ait ménagé sa peine. Graphiquement, répétons-le, c’est magnifique. Mais après l’épatant Henri Désiré Landru, ce nouveau livre semble tout de même, eh bien, manquer d'audace. Comme si, sur ce coup là, Chabouté n’était pas allé au bout de sa démarche artistique.
 
Tout au long de l'histoire, on sent la tentation de l’auteur de faire une adaptation totalement muette de la nouvelle de Jack London. Pas moins de vingt planches ne contiennent aucun texte, et ce sont les plus fortes du livre. Construire un feu raconte une solitude. Hormis dans la préface, nécessaire pour poser le contexte, il fallait laisser s'imposer un silence assourdissant. L’utilisation de récitatifs distanciés qui s’adressent au personnage en le tutoyant (« Tu es à Henderson Creek, à seize kilomètres de la fourche. Tu peux y arriver avant midi ») ne fait qu’atténuer la tension dramatique. Sans le recours à cette voix-off, souvent redondante avec le contenu narratif des images, le récit aurait été à la fois plus subtil et plus intense. Au lecteur averti d’essayer d’en faire abstraction pour deviner, derrière les textes inutiles, le chef d’œuvre que ce livre aurait pu être.

dimanche 20 mai 2007

Les aventures d’Hergé

Les aventures d’Hergé, par Stanislas, José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental (Reporter)

 

 

Le 22 mai 1907 naissait Georges Remi, que le monde entier allait connaître sous le pseudonyme Hergé. Le centenaire de cet événement est une occasion idéale pour rééditer un livre épuisé depuis sa première édition en 1999, Les aventures d’Hergé, dessiné par Stanislas sur un scénario de José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental.  
 
Ce livre évoque la vie d’Hergé par l’anecdote, au travers de courts chapitres millésimés : en 1914, le dessin est la seule activité capable de calmer le turbulent petit Georges. En 1925, le voilà chef de patrouille chez les scouts, sous le totem "Renard Curieux". A l'époque, cela fait trois ans qu'il réalise des illustrations pour la revue « Le Boy Scout Belge ». 1928 voit la première apparition d’un fox ressemblant fort à Milou, dans le journal « Le Sifflet ». En 1930, Hergé travaille au Petit Vingtième et son Tintin au pays des Soviets est publié en album pour la première fois. En 1934, Hergé rencontre Tchang, un jeune étudiant chinois dont l’influence marquera son œuvre à jamais. Pendant les années de guerre, Hergé continue Tintin dans le Soir, alors même que ce journal est devenu un organe de la collaboration ; cela lui vaudra  d’être sérieusement inquiété à la libération. Et ainsi de suite.
 
L’ensemble produit, à la manière d’une mosaïque ou d’un tableau impressionniste, un portrait de l’auteur exécuté par Stanislas dans un style « ligne claire » d’autant plus pertinent qu’il ne cherche pas à pasticher celui d’Hergé. La documentation des auteurs est conséquente, et les tintinophiles seront ravis de débusquer dans les cases une myriade de clins d’œil à l’œuvre d’Hergé.
 
A noter, la version 2007 du livre est enrichie de deux nouveaux chapitres (1928 et 1953) et dotée d’une nouvelle couverture qui, curieusement, semble rendre plus hommage à E.P. Jacobs et à sa Marque Jaune, qu’à Hergé, même si on reconnaît au fond le manoir du professeur Bergamotte (rencontré dans Les 7 boules de cristal). Le fait de profiter d’une réédition pour transformer le contenu est toutefois un acte typiquement hergéen : l’auteur de Tintin intervenait fréquemment sur son œuvre passée, pour homogénéiser le format des albums, ou pour moderniser les véhicules : on connaît trois versions successives de L'île noire, par exemple.
 
Si on exclut les autobiographies, les biographies en dessins d’auteurs de bande dessinée sont très rares. On pourra donc s’amuser à comparer ce portrait d’Hergé, avec la biographie d’Osamu Tezuka réalisée en quatre volumes (Casterman, collection Ecritures) par le Studio Tezuka. Cette dernière rend un hommage appuyé et sans nuances à Tezuka, en insistant essentiellement sur son œuvre, son génie créatif et les prouesses que le « Maître » était capable d’accomplir : travailler sur une multitude de projets simultanément, dessiner à l’envers, dicter plusieurs scénarios en même temps en case par case, régler au téléphone des détails de trames portant sur des planches réalisées plusieurs jours plus tôt, etc. A contrario, Les aventures d'Hergé ne cherche pas à sacraliser l’auteur, mais à rendre compte de toutes les facettes du personnage. Il y est très peu question du processus de création ou de l’œuvre accomplie, mais surtout de la vie privée de l’artiste.  
 
Malgré la présence en fin de volume d’un « index » qui livre des clés de compréhension sous forme de fiches-personnages, les lecteurs qui ne connaissent pas la biographie d’Hergé sur le bout des doigts pourraient éprouver quelques difficultés à distinguer ce qui relève de la fiction ou du clin d’œil, des anecdotes authentiques. Pour en savoir plus, il faudra se plonger dans les nombreuses études, biographies, analyses thématiques ou livres d’entretiens que l’œuvre d’Hergé a suscités.  

 

Les aventures d'Hergé, page 16

© Bocquet, Fromental & Stanislas / Reporter 2007

 

- La dernière case est une réinterprétation par Stanislas de la dernière case de Tintin au pays des Soviets.

- Petite coquille en troisième case : le nom civil d'Hergé ne prend pas d'accent : Georges Remi et non Rémi.

lundi 7 mai 2007

Aziyadé

Aziyadé, par Franck Bourgeron d'après Pierre Loti (Futuropolis)

 

Aziyadé, par Franck Bourgeron (Futuropolis)En 1876 Loti, jeune officier de la marine britannique, accoste à Salonique. En flânant dans la ville, il fait la rencontre d’une belle odalisque, énième épouse retranchée dans le harem d’un vieux dignitaire absent. Elle et lui partagent un certain désœuvrement, la jeunesse et une beauté arrogantes, et bientôt une passion ardente, aiguisée encore par son impossibilité théorique. Mais l’Amour en a vu d’autres, et il n’est guère d’obstacles qu’il ne saurait déjouer ! Au-delà de cette femme, c’est de la Turquie tout entière dont Loti va s’éprendre : de ses coutumes, de sa langue, de ses habitants. Jusqu’à vouloir épouser la nationalité turque.

Après la saga Extrême-Orient aux éditions Vents d’Ouest, sur le thème peu exploité en bande dessinée de la révolution culturelle chinoise, Franck Bourgeron change d’horizon. La transposition graphique du roman de Pierre Loti Aziyadé, lui permet d’explorer un certain Moyen-Orient, au crépuscule de l’Empire Ottoman. Si le roman est écrit à la manière d’un carnet intime, la bande dessinée, fidèle à l’écriture de Loti, n’est pas sans évoquer le carnet de voyage. Les planches contemplatives n’y sont pas rares. On retrouve notamment de ces compositions verticales qui faisaient le charme et l’originalité d’Extrême-Orient.

En tout juste trois livres, Franck Bourgeron a posé un style bien à lui dans la « nouvelle bande dessinée » : visages stylisés aux fronts allongés, utilisation de cases verticales, audace dans les cadrages (avant de se mettre à la bande dessinée, le dessinateur a travaillé pendant une quinzaine d’années dans l’animation, d’où, sans doute, cette culture particulière de la caméra et de la mise en scène), et une fougue tranquille dans la manière très propre de poser des hachures dans les dessins. Le trait est souple, dynamique et spontané, sans sacrifier l’esthétique du dessin.

Autre particularité dans le travail de Bourgeron, la non-représentation du regard. Dans Extrême-Orient, les yeux étaient de simples fentes sans iris, pour mieux souligner l’absence d’individualité ou d’affirmation personnelle. Dans Aziyadé, outre Loti, souvent affublé de lunettes opaques, la plupart des protagonistes ont les yeux mi-clos ou fermés. L’impression induite est assez variée : langueur, sensualité, désir, abattement ou sérénité, selon les cas(es).

On pourrait être tenté de rapprocher ce roman de Roméo et Juliette, archétype de l’histoire d’amour fatal. Mais alors que les personnages de Shakespeare débordent de lyrisme, fascinés qu’ils sont par la découverte de l’amour (ce sont des adolescents, tout est nouveau pour eux !), dans Aziyadé, les amants restent relativement circonspects. Aziyadé, épouse délaissé mais fautive, est discrète par nécessité, peut-être aussi parce qu’elle ne se fait guère d’illusion sur la nature éphémère de l’amour. Loti, pour sa part, prend la relation avec une certaine désinvolture. Il compare sa nouvelle conquête avec les précédentes, il continue de voir d’autres maîtresses… Ses sentiments vont se renforcer progressivement, mais toujours avec un temps de retard. C’est là toute la beauté de ce roman. Aziyadé est le récit d’un amour qui n’est pas immédiat, l’exact contraire d’un coup de foudre. Transposer graphiquement une telle œuvre sans la trahir, demandait de la subtilité et de la retenue.

© F. Bourgeron / Futuropolis 2007

 
 

mercredi 25 avril 2007

Popeye, le dictapateur

Popeye le dictapateur, par E. C. Segar (Denoël Graphic)

 

Popeye le dictapateur, de Segar (Denoël Graphic)Dégoûtationné du monde, Popeye décide de construire une arche et de fonder la nation de Spinachova sur un nouveau continent restant à découvrir. « J'vais prendre un mâle et une femme de chaque z'hommes et animaux : 2 docteurs, 2 avocats, 2 vaches, 2 canassons, 2 éditeurs. Mais un seul dessinateur. J'veux pas qu'y s'multiplient !! ». L'expédition est financée par le riche et intraitable Mr Sphink, qui impose une condition : l'accès au bateau est interdit aux femmes. Voilà donc notre marin avec 10000 colons mâles à l'assaut d'un nouveau monde...  
 
Elsie Cristler Segar créa Popeye en 1929, dans le strip quotidien Thimble Theater qu'il animait depuis dix ans. Ce marin bourru prend rapidement la vedette, mais Segar meurt en 1938. La carrière de Popeye aurait donc été  courte, si Hollywood ne l’avait consacré avec une série de dessins animés. Denoël Graphic nous invite à redécouvrir le Popeye original du comic-strip, sensiblement différent du héros animé. Par exemple, dans le dessin animé, Popeye devient temporairement d’une force redoutable dès qu’il mange des épinards. Ce gimmick, repris par Goscinny et Uderzo avec la potion magique d’Astérix, n’existe pour ainsi dire pas dans la BD de Segar. Popeye est d’une force prodigieuse de façon permanente. Le ressort comique repose donc sur autre chose : les situations, un humour décalé et satirique et surtout une prodigieuse inventivité du langage. Popeye, personnage mal dégrossi, utilise une syntaxe fantaisiste et les néologismes les plus farfelus. Pour « préhistorique » par exemple, Popeye dira plutôt « espritorique » ou « prékisnorique ».  
 
Le Dictapateur réunit deux épisodes: L'Arche de Popeye et Spinachova contre Brutia. Il s’agit de la plus longue histoire de Popeye imaginée par Segar, parue en comic strips quotidiens publiés entre 1935 et 1936. Insistons sur la forme : créer un long récit découpé en strips quotidiens de trois ou quatre cases est une performance narrative qui tient du grand écart. Il faut à la fois que chaque strip ait une certaine autonomie (avec mise en place, développement et chute), et néanmoins faire progresser l’histoire générale.  
 
Tout cela avait déjà été publié, sous forme d’intégrale, au début des années 1980 et en noir et blanc aux éditions Futuropolis, avec traduction et lettrage de Florence Cestac, qui ont été conservés. La version Denoël Graphic se distingue par une nouvelle maquette et surtout par une colorisation réalisée par Gilles Tevessin. Ce dernier a privilégié des grands aplats de couleurs vives, avec une palette légèrement passée, ce qui s’avère un choix approprié pour rester en adéquation avec le ton de la série et son époque.  
On regrettera simplement que l’équipe de Denoël Graphic ait choisi de laisser intactes les fautes d’orthographe, nombreuses, de la version Futuropolis.  
 
 
(c) Segar / Denoël Graphic 2007

mardi 27 mars 2007

Daemon Slayers

par Seiuchiroh Todono (Kabuto)

 

Daemon Slayers, par Seiuchiroh Todono (Kabuto)Un manga Dark Fantasy tout ce qu'il y a de classique, avec introduction sépulcrale rituelle en lettres gothiques, ça vous branche ? Daemon Slayers est fait pour vous ! Dans un monde ravagé par les démons, seuls quelques guerriers protègent l'humanité : les "daemon slayers". Michael Lajiness est un de ces pourfendeurs de démons, et la pleine lune aiguise son instinct guerrier... 
 
Les motivations de ce personnage resteront relativement obscures dans ce volume annoncé comme un one-shot, mais qui ressemble plutôt à un épisode pilote. L'auteur a mis le paquet sur la démonstration graphique, sans vraiment peaufiner l'histoire. On trouvera donc de nombreuses scènes d'action, sans toujours pouvoir comprendre l'enchaînement des événements.  
 
La filiation avec Berserk, le manga de Kentaro Miura, est assez évidente, que ce soit pour le thème choisi comme pour les codes graphique. La taille ahurissante de l'épée de Lajiness, notamment, n'est pas sans rappeler celle de Guts, même si, hors du fourreau, cette arme peut aussi devenir (comment ? mystère !) une sorte de fouet d'acier.  
 
Ce manga-test ayant été bien accueilli par le public japonais, son auteur Seiuchiroh Todono a immédiatement embrayé sur une série en sept volumes, d'ores et déjà annoncés aux éditions Kabuto. L'occasion de développer un peu mieux cet univers. Espérons que ce clone de Berserk saura atteindre la profondeur scénaristique de son modèle...

 

mercredi 14 mars 2007

One Day

par Benjamin, éditions Xiao Pan.

Après Remember et Orange, Xiao Pan publie One Day, le premier album de Benjamin (ZHANG Bin). Ce livre rassemble quatre courts récits et un artbook, chacun de ces travaux étant abondamment commenté par l’auteur. One Day fut publié en Chine en 2002, puis réédité dans une version retouchée en 2005. Comme l’auteur est décidément perfectionniste, il a apporté de nouvelles corrections pour la version proposée au public français. Si les récits de One Day sont moins autobiographiques que ceux de Remember, les thèmes chers à l’auteur y sont présents : la recherche de soi, le dépassement artistique et la rébellion contre la banalité de l’existence et la routine.  
 
De tous les auteurs chinois que l'éditeur Xiao Pan a fait découvrir au public français, Benjamin est clairement un des plus intéressants, et sans conteste le plus remarqué de tous. Remarquable, il l’est à plusieurs titres : d’abord par son talent pictural et sa virtuosité dans l’utilisation de la palette numérique (entre autres travaux, il a composé un guide d’utilisation de Photoshop destiné aux infographistes). One Day, en tant qu'oeuvre de jeunesse, permet de découvrir un artiste en recherche de son style. D’où une grande hétérogénéité graphique dans les différents récits, et parfois même au sein d’une même histoire.
 
Un autre trait majeur qui caractérise Benjamin est son ambition artistique. Alors que la plupart des auteurs chinois sont sous la domination de l’écrasant modèle culturel japonais, Benjamin revendique la possibilité de faire une bande dessinée différente. Prétendre être unique dans une société confucianiste d’1,3 milliard d’habitants, voilà qui n’est pas banal ! De fait, Benjamin s’est forgé un « style » tout à fait singulier et identifiable. Sa palette de couleurs notamment est très personnelle, avec des teintes saturées jusqu’à la solarisation. Il est aussi un portraitiste émérite, capable de capturer des émotions très fragiles. 
 
Enfin et surtout, Benjamin a une « attitude ». Il compose ses bandes dessinées comme certaines Rock stars écrivent leurs chansons : avec une intensité émotionnelle qui dépasse de loin la seule valeur des mots et du propos. Vu de loin, cette sensibilité exacerbée peut agacer, d’autant que le garçon soigne son look et n’hésite pas à multiplier les photos, portraits, et commentaires dans son livre. Benjamin semble aspirer à devenir une sorte de Pop Idol, et chacun de ses livres peut être vu comme une lettre aux fans ou à la postérité. C’est comme si la bande dessinée n’était présente que comme révélatrice de la personnalité de son auteur. Le véritable propos de One Day n’est pas dans les bluettes sentimentales qu’on y trouve, mais dans le portrait d’auteur qu’elles contribuent à préciser. Benjamin cultive son image d’éternel adolescent et d'artiste ténébreux, comme Jim Morrison soignait son image de poète maudit.  
 
L’éditeur Xiao Pan ne s’est pas trompé en publiant d’abord des œuvres plus matures, permettant d’apprécier la pleine mesure du talent de cet auteur. Mais One Day, avec ses récits en noir et blanc, ses expériences en bande dessinée muette, complète notre connaissance de cet auteur décidément atypique. Il est illusoire de penser que Remember, Orange et One day sont des one-shots : ce sont les différents chapitres d'une saga nommée Benjamin.

 
 
A noter :
 
L'auteur fait une tournée de dédicaces en France en ce printemps :
17 mars : Album Toulouse.
20 mars : BD fugue café Lyon.
21 mars : BD fugue café Grenoble.
22 mars : Bd fugue café Annecy.
23, 24, 25, 27 mars : Salon du livre de Paris - Porte de Versailles (stand Xiao Pan F22).
28 mars : Maison de la BD Creil (Oise).
30, 31 mars et 1 avril (ce n'est pas un poisson!) : Festival du film asiatique de Deauville (Village Asie - Stand Xiao Pan).
 
(source : site Xiao Pan)

jeudi 5 octobre 2006

Remember

de Benjamin (Xiao Pan)

 

Figure de proue des éditions Xiao Pan, Benjamin est un émissaire idéal pour la bande dessinée chinoise contemporaine, celle qu’on n’ose pas appeler «nouvelle» faute d’avoir connu ses racines. D’abord, parce qu’il est un dessinateur au talent éblouissant, adepte de la peinture numérique et de la palette graphique, qu’il manie avec une virtuosité manifeste. Ces qualités sont bien mises en avant dans Remember, dont la troisième partie est un Art Book commenté par l’auteur. Ensuite, parce que Benjamin prend volontiers la parole et sait jeter sur son art un œil critique.

Par exemple, dans une de ses histoires «mi-vécues, mi-inventées», un rédacteur en chef donne la recette d’une bonne bande dessinée chinoise : parler d’amour mais n’en rien montrer, s’inspirer des grands classiques de la littérature et copier les manga japonais. Trois règles d'or que le personnage et par la même occasion, son auteur s'empressent d’enfreindre !

Enfin et surtout, Benjamin possède cette attitude qu’en musique on appelle le Rock : un mélange de rébellion, d’assurance bravache, de provocation mais aussi de fragilité introspective et d’un certain mal-être propre à l’adolescence. Il y a chez cet artiste quelque chose qui le rapproche du James Dean de la Fureur de vivre : une sorte d'envie de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. En témoignent ses couleurs saturées jusqu’à la solarisation, et la récurrence, dans son discours, de la douleur liée à la création artistique. Seul bémol, qui tient peut-être à la traduction, il y a quelques lourdeurs dans les dialogues et une certaine confusion dans les histoires. N’en reste pas moins que ce livre est à découvrir, et que Benjamin est un auteur à suivre.

 

mercredi 4 octobre 2006

L’envol

de ZHANG Xiaoyu (Xiao Pan)

 

Timi est l’adaptation inattendue de la part d’un auteur chinois d’une nouvelle de science-fiction d’Isaac Asimov (Child of time). Les influences de Zhang Xiaoyu sont autant à chercher dans le manga que du côté des comics et de la littérature américaine. D’où, sans doute, cette recherche de liberté dans la mise en page et les cadrages, avec des incrustations et des superpositions de vignettes, ce qui fait très américain, et une utilisation des trames et des textures qui elle, est très asiatique. Pareille synthèse graphique est mise avec élégance au service d’une histoire on ne peut plus chinoise, celle de Qiao Zhengfei : inventeur. Un orphelin, fils d’un ingénieur mené au suicide par des persécutions politiques à l’époque de la «bande des quatre», rêve de prolonger l’œuvre de son père en construisant son propre avion. A la fois juste, sensible, légèrement subversive et très bien racontée, l’histoire s’achève sur une ultime planche qui laisse chaque lecteur libre d’imaginer la fin de son choix. Qui osera encore prétendre que les Asiatiques ne maîtrisent pas l’art de l’ellipse !?

 

- page 1 de 19