Le briographe

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mercredi 11 janvier 2012

Game Over T7 : Only for your eyes

Kid Paddle et ses copains se lancent dans le premier week-end « pyjama et jeux vidéo », le petit barbare va donc reprendre du service et connaître mille et une agonies muettes et hilarantes. Deux nouveautés sont à l’ordre du jour : tout d’abord, un certain nombre de gags sont sur deux pages au lieu d’une – et on est plutôt surpris que le game ne soit pas systématiquement over en bas de page. Et des relations affectueuses inédites entre le barbare et sa princesse, une des séquences étant tout à fait digne de Roméo et Juliette. Saluons surtout cette audacieuse couverture noire, où la menace blork est tracée en vernis sélectifs… Flippant et classe à la fois.

mardi 10 janvier 2012

Bookhunter, de Jason Shiga

Lecteurs, qui rendez vos livres en retard, craignez la police des bibliothèques ! Plus fort que les Experts, disposant de méthodes scientifiques de pointe et d’une puissance de déduction à faire passer Sherlock Holmes pour un nigaud, l’agent spécial Bay poursuit un malfaiteur à la hauteur de son talent...  Retenez le nom Jason Shiga : cet auteur a du génie. Maître du polar absurde et comique architecturé avec une précision millimétrique, on n’avait pas vu ça depuis Marc Antoine Mathieu ! Cambourakis ayant eu la lumineuse idée de le rééditer en édition luxe, ce livre n’est plus seulement formidable, à présent il est splendide. 

lundi 9 janvier 2012

Mission Pyongyang

Ingénieur et non pas dessinateur de formation, le sud-coréen Oh Yeong Jin a participé à une mission de coopération technique entre les deux Corées, dont il a tiré deux tomes du Visiteur du Sud, lauréat du Prix Asie de la Critique – ACBD en 2008. Il y évoque une Corée du Nord plutôt rurale, très suspicieuse envers les Sud-coréens présumés subversifs. Les habitants de la capitale Pyongyang sont-ils mieux dégauchis ? On verra que non dans Mission Pyongyang (ou le retour de Monsieur Oh en couleurs) : miracle de la propagande, malgré les problèmes, la Corée du Nord est pleine de camarades optimistes et convaincus que l’herbe est moins verte ailleurs. 

 

dimanche 8 janvier 2012

Le Château des ruisseaux

Info ou Détox ?

 

Romancé mais authentique, Le Château des ruisseaux témoigne des méthodes employées dans un centre d’accueil où toxicomanes et alcooliques sont aidés à « se reprendre en main ».

 

Jean est toxicomane. Pour assurer sa dose quotidienne d’héroïne, il s’était mis à voler. La police a fini par l’embarquer, et le juge d’application des peines l’a astreint à un suivi thérapeutique. Il entre donc en résidence au Château des ruisseaux, près de Soisson dans l’Aisne. Ce centre pilote, géré par l’association A.P.T.E (Aide et Prévention des Toxico-dépendances par l'Entraide), applique des méthodes américaines. D’abord sceptique, Jean est impressionné par l’accueil atypique que lui font les autres pensionnaires. « Les thérapeutes, ils délivrent rien ? – Si, des paraboles. – Et le toubib, il donne rien ? – Si, des conseils ». Et puis, l’ensemble du personnel de la structure est constitué d’anciens drogués. Ils ont donc une connaissance intime des motivations, des tentations et des réflexes de la dépendance. Curieux, Jean décide de jouer le jeu.


Junky un jour, junky toujours ?

Jean, ce pourrait être n’importe lequel de ces toxicomanes anonymes qui suivent le programme du Château. Il est archétypal dans le bon sens du terme : traité avec le plus grand réalisme c’est-à-dire totalement crédible dans son témoignage et dans son parcours. Cette qualité de portrait s’explique : Vincent Bernière est allé puiser dans ses propres souvenirs, lui qui en fut en 1994 un des tout premiers pensionnaires de ce centre alors expérimental. Au dessin, Frédéric Poincelet met en valeur sans emphase et d’un trait délicat le texte parfaitement mesuré de son complice – même s’il s’offre la coquetterie de représenter ses proches et lui-même dans la peau des pensionnaires. Rempli d’émotions mais ne cherchant jamais à les piloter, beau sans être esthétisant, ce témoignage romancé s’avère d’une lecture passionnante.

samedi 7 janvier 2012

Castro, de Reinhart Kleist

Guérilleros et cigarillos

 

D’innombrables personnes portent un T-shirt à l’effigie de Che Guevara. Beaucoup moins à celle de Fidel Castro. C’est pourtant le destin plus complexe et contrasté de ce dernier que Reinhart Kleist a choisi de raconter.

 

 

Le dessinateur allemand Reinhart Kleist, après un début de carrière marqué par le fantastique baroque, avec des récits adaptés de Lovecraft et la série Berlinoir, a depuis quelques années changé de registre. Il se spécialise désormais dans les biographies dessinées. Après Elvis (inédit à ce jour en français) et Johnny Cash, le voilà qui entreprend le portrait d’une des personnalités les plus marquantes, mais aussi les plus controversées de l’après-guerre : Fidel Castro, indéboulonnable leader cubain de 1959 à 2008, le plus long exercice du pouvoir du XXe siècle. Avec ce que cette longévité politique suppose de chance, pour déjouer les nombreux attentats et complots dont il fut la cible. Avec cette volonté de défier l’Amérique et de résister à un embargo très dur, même si cela devait signifier la famine pour son peuple. Et sans occulter la répression organisée envers tout ce qui pouvait ressembler à une opposition politique.

Pour rendre l’exercice biographique plus digeste, Kleist nous glisse dans les pas de Karl Mertens, journaliste allemand fictif parti enquêter sur la révolution cubaine et qui, sitôt arrivé, oublie les recommandations de son rédacteur en chef – « un reporter doit toujours rester neutre, ne pas juger et ne jamais prendre parti » – et s’empresse de tomber amoureux d’une aide de camp de Fidel Castro, et épouse la cause révolutionnaire avec plus de fougue et de dévotion encore que la plupart des Cubains. De son côté, Kleist ne prend aucun parti, si ce n’est celui de la restitution historique. Pour ce faire, il s’est adjoint les conseils de Volker Skierka, auteur d’une biographie du leader cubain, qui signe une préface éclairante.

 

vendredi 6 janvier 2012

Le Salon

Un succube et deux cubistes


Un succube, deux cubistes : trois bonnes raisons de visiter l’étonnant Salon de Gertrude et Leo Stein, fantasmé par Nick Bertozzi.

 

Curieuse mais familière, la posture des personnages en couverture de ce livre au format allongé ? C’est que vous avez reconnu le clin d’œil aux Demoiselles d’Avignon, tableau de Picasso qui préfigurait la naissance du style cubiste. D’ailleurs, c’est Picasso lui-même qui est ici représenté en bas à droite. À ses côtés, Georges Braque, Eric Satie, Guillaume Apollinaire, Henri Matisse, Paul Gauguin… tous réunis (ou leurs fantômes) autour de deux des plus fameux collectionneurs d’Art de leur époque : Léo et Gertrude Stein, à qui le Grand Palais, à Paris, consacre une exposition rétrospective jusqu’au 22 janvier 2012.

Si l’Américain Nick Bertozzi fait appel à une telle brochette d’artistes de renom, ce n’est pas pour un biopic, mais pour un polar déjanté, teinté d’onirisme (on y découvrira comment faire un trip dans les peintures après avoir consommé de l’absinthe bleue) et d’un soupçon d’Histoire de l’Art, puisqu’au-delà de la résolution d’une série de crimes qui déciment les milieux artistiques parisiens, nous assisterons à la création du cubisme en 1907 par un Braque introverti et un Picasso déluré et flamboyant.

 

jeudi 5 janvier 2012

Nu-Men T1, Guerre urbaine

Neaud Future

Fabrice Neaud en 48 CC ! Non, ce n’est pas la nouvelle interjection destinée à détrôner « Ta mère en short ! » dans les cours de récréation. Neaud se lance, au format album, dans une grande saga de science-fiction post-apocalyptique : Nu-Men. 

 

Fabrice Neaud, le pape de l’autobiographie dessinée (en tout cas le pape orthodoxe, car on peut voir en Lewis Trondheim un pape hétérodoxe de cette discipline), se détourne de son grand-œuvre, Journal – probablement un des dix travaux les plus importants de l’histoire de la BD européenne, avec quatre tomes parus chez Ego comme x. Il s’en explique en préface de la réédition de Journal (1) et (2), désormais rassemblés sous une même couverture : notre époque de « respect du droit à l’image » et son pendant de menaces judiciaires, rendent tout à fait impossible publication d’un tome 5 dans l’esprit originel du projet. Réalisme graphique et autobiographie minutieuse ne sont pas compatibles. Contraint de trouver exil hors du réel, Neaud se projette dans le futur et crée Nu-Men, saga qui mélange politique fiction et science fiction.


Akira chez les Men In Black

En 2022, une série de catastrophes naturelles d’ampleur globale a totalement redistribué les cartes du pouvoir mondial. L’Amérique du Nord n’est plus, l’Afrique a été ravagée… Une trentaine d’années plus tard la situation reste chaotique, et la guerre d’Ukraine a laissé des séquelles. Ce qui n’a pas changé, ce sont les luttes de pouvoir entre différentes agences plus ou moins occultes et les rivalités entre les forces officielles de l’exécutif et celles, officieuses, des officines. Au cœur de toutes les convoitises, le programme expérimental Nu-Men, fruit de la recherche yocto-technologique d’avant la catastrophe, qui avait permis l’émergence d’individus aux facultés surhumaines… Ce programme et ses membres ont-ils véritablement disparu ? Et quand bien même, n’est-il pas envisageable de reprendre les recherches ?


Nu-Men’s land

Tout l’enjeu, dans ce premier tome d’installation de l’univers et de l’intrigue, consiste pour l’auteur à en révéler suffisamment pour éveiller la curiosité, mais de cacher l’essentiel pour faire naître un véritable suspense. On croisera donc nombre de personnages aux motivations énigmatiques, qui agissent sans qu’on puisse véritablement comprendre la portée de leurs actions. C’est compensé par un univers rendu dense et cohérent par l’impeccable trait réaliste de Neaud, et par une multitude de détails saupoudrés dans le récit. Jusqu’au langage, qui a très légèrement évolué en cinquante ans. Et malgré son naturel plutôt cérébral, l’auteur a su profiter du supplément de liberté que lui offre la fiction pour quelques pétages de plomb. Les lecteurs de Journal s’amuseront à chercher parmi les protagonistes de Nu-Men quelques ressemblances avec des personnages déjà croisés… Ressemblances fortuites, bien entendu.

 

 

PS : L’expression « 48 CC » désigne les albums de 48 pages cartonnés couleurs, c’est-à-dire le format le plus standard de la bande dessinée mainstream, par opposition aux formats supposés moins industriels de l’édition alternative.

 

mercredi 4 janvier 2012

Début de siècle

Monsieur le chien est ignoble. Après avoir fait sur son blog des gorges chaudes (et  sans doute profondes) de toutes les frustrations sentimentales et sexuelles qui affectent ses contemporains, après avoir feint l’autodérision dans Homme qui pleure et Walkyrie (un manuel de drague à l’usage du dieu Odin), voilà que cet auteur pervers est parvenu par on ne sait quelles bassesses à dévoyer un artiste innocent, consacré jusque là aux bandes dessinées pour la jeunesse, et l’a fait trimer sur une histoire qui dissimule à peine sa férocité mordante derrière un humour sans concession au politiquement correct. Pas futile, de l’autre côté du rire, le livre propose la substantifique moelle d’une chronique sociologique, comme une réponse au Démon de Midi de Florence Cestac, récit qui évoquait ce retour à l’adolescence qui touche l’homme marié lorsqu’il atteint la quarantaine, quand la tentation de la chair fraiche et le besoin de se sentir encore jeune accompagnent l’urgence de se rassurer sur sa capacité à séduire. En ce « début de siècle », le problème n’est plus là. Quand il n’est ni marié ni en couple et pourtant bientôt quadra, l’homme esseulé en quarantaine subit les influences contradictoires d’une société hyper-érotisée, d’un corps qui veut exulter et des habitudes de vieux garçon et cela donne : Jean-Philippe, débordant de rancœur et de libido inassouvie, maladroit jusqu’à la goujaterie, avec les sites de rencontre pour dernier horizon et le tourisme sexuel pour ultime nirvana. 

mardi 3 janvier 2012

Un bébé à livrer

Sélection dans la sélection du FIBD 2012

La cigogne s’est cassé l’aile. Impossible dans ces conditions de porter jusqu’en Avignon le bébé humain qu’elle est censée livrer à ses parents. Heureusement, elle trouve deux pigeons pour faire le boulot à sa place : un lapin et un canard… qui refilent le bébé à un cochon… et c’est le début d’un road comics azimuté où les trois animaux rivalisent d’idiotie et de créativité farfelue dans l’accomplissement de leur mission. On ne peut qu’être charmé par la délirante folie de cette histoire, et par le dessin extraordinaire de Reineke, qui réussit à faire la synthèse inattendue entre Reiser et Sempé – excusez du peu. Mais d’où sort cet auteur si talentueux, qui pour son premier livre ose un récit de 300 pages couleurs à l’aquarelle ? Reineke, de son vrai nom Benjamin Renner, partage son temps entre dessin et animation. Dans ce dernier domaine, il bosse actuellement sur Ernest et Célestine, un long métrage adapté de la série éponyme de Gabrielle Vincent. Voici un candidat sérieux pour le Prix Révélation !

 

lundi 2 janvier 2012

TMPL (ta mère la pute)

Sélection dans la sélection du FIBD 2012

« Nous sommes les enfants des cités. 1100 logements divisés en 4 cités distinctes, chacune avec des noms de poètes qu’on lira jamais. » Avec un art du récitatif et une finesse d’observation sociologique qui rappelle certains réalisateurs britanniques comme Ken Loach ou Shane Meadows, Gilles Rochier raconte une bande de gamins des classes populaires au début des années 1970, à une époque où les cités étaient flambant neuves. Pas des racailles mais des petits branleurs ordinaires, fiers de leur groupe de potes, passionnés de foot et de musique. « Pas riches, pas beaux mais heureux »… jusqu’au jour où tout bascule. Efficace et mordant, le récit est servi par un dessin au trait à la fois âpre et précis, d’une lisibilité exemplaire, et une très judicieuse bichromie noir et bistre en couleur de soutien, qui accentue la monotonie de cet environnement urbain et les sentiments qu’elle provoque.

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