Contredisant l’idée du dessinateur isolé dans son
atelier, certaines séries font appel à différents créateurs. Pourquoi,
comment ? À l’occasion de la sortie des séries Destins chez Glénat et Le Casse chez Delcourt, c’est ce que nous
allons examiner.
Le phénomène des reprises l’a prouvé depuis
très longtemps, les bons personnages de bande dessinée peuvent survivre à leur
créateur, que la reprise ait lieu après le décès de l’auteur comme pour
Les Pieds Nickelés, suite au décès
de Forton en 1934, ou qu’elle soit organisée par un éditeur propriétaire des
droits, par exemple pour Spirou,
créé par Rob-Vel et acquis par les éditions Dupuis, qui confièrent ce
personnage à Jijé avant que celui-ci ne désigne Franquin pour lui
succéder.
De la reprise à l’hyper-série
Quand un scénariste, grâce au succès d’une
série, décide de lui donner une extension, en racontant une suite ou une
« préquelle », ou encore avec une « spin-off » en centrant
une nouvelle série autour d’un personnage secondaire de la série-mère, l’œuvre
acquiert le statut d’hyper-série. Par exemple, L’Incal de Jodorowsky et Moebius connait
différentes extensions directes, comme Après l’Incal (dessiné par Moebius),
Avant l’Incal (par Janjetov) ou
Final Incal (par Ladrönn) ou
indirectes, comme La caste des
Méta-Barons (dessiné par Gimenez), série dérivée qui connait à son tour
différentes ramifications : Dayal
de Castaka (Das Pastoras) et Les
Armes du Méta-Baron (Charest). Dans le même registre, on peut citer
l’univers de Troy avec Lanfeust,
les Trolls, les Conquérants, Cixi ou encore Tikko des Sables.
On trouve un phénomène comparable dans les
comics. Au gré des multiples cross-over qui ont permis la rencontre de
différents super-héros, soit pour les faire collaborer, soit pour les faire
s’affronter, l’univers Marvel (tout comme celui de DC) a fini par constituer
une forme particulièrement tentaculaire et cohérente d’hyper-séries dans
lesquelles Spiderman, Iron Man et Wolverine (lui-même membre des X-Men) se
côtoient au sein des Avengers.
Bien qu’on trouve quelques cas
d’hyper-séries liées à un seul auteur (Leiji Matsumoto, auteur de Galaxy Express 999, Albator, etc. emploie
les mêmes personnages dans ses différents mangas), la plupart des hyper-séries
se développent à l’initiative d’un scénariste qui désire explorer un univers
fictif de la façon la plus vaste possible. Le recours à plusieurs
dessinateurs, va lui permettre de mettre en chantier plusieurs récits, de façon
parallèle. Un des précurseurs en la matière est Patrick Cothias, créateur avec
André Juillard des 7 vies de
l’épervier, une saga historique qui ne cesse de se développer.
De l’hyper-série à la série-concept
Au début de la décennie 2000, certains
scénaristes imaginent donc des histoires qui nécessitent dès leur conception,
plusieurs dessinateurs. Frank Giroud, pour Le Décalogue, imagine dix récits
indépendants qui rassemblés, forment l’histoire de la transmission à travers
les âges d’un manuscrit sulfureux, Nahik, objet de toutes les convoitises. Le
fait de confier ces récits à dix dessinateurs, permet de publier l’ensemble en
deux ans seulement. Exploit réussi, la série buzze, fidélise les lecteurs et,
par sa diversité, fait preuve d’une richesse inédite.
Pour Didier Convard, le fait de se tourner
vers une équipe d’artistes procède d’une autre démarche. Le scénariste du
Triangle Secret avait prévu pour
ce récit d’attiser le suspense en mêlant plusieurs histoires se déroulant dans
des espaces-temps distincts. Mais comment ne pas perdre le lecteur en route
avec tous les croisements d’intrigues ? Tout simplement par le recours à
des styles visuels différents, dans une narration qui emploie beaucoup le
flashback, sans recourir systématiquement à une colorisation sépia, ou à des
récitatifs de
contexte (« Rome, de nos jours »).
La genèse de Donjon, série fantasy de Joann
Sfar et Lewis Trondheim est encore différente. Créée pour la seule envie de
faire un projet ensemble, il est convenu que le scénario sera rédigé ensemble,
et le dessin exécuté par Trondheim. Mais au bout de quelques tomes, Sfar
souhaite s’approprier l’univers, et imagine « Crépuscule »,
c’est-à-dire Donjon quelques
dizaines d’années plus tard. Par symétrie, le duo de scénaristes planche
aussitôt sur une troisième série qui raconte Donjon avant Donjon… Et tout cela se poursuit avec
Donjon Monsters, qui donne le
premier rôle à un personnage secondaire, le temps d’un album.
Concepts d’auteur et d’éditeurs
Initiée par Jean-Bernard Pouy, la série
policière Le Poulpe met en scène
les aventures d’un enquêteur atypique, Gabriel Lecouvreur, dont chaque aventure
est imaginée par un nouvel écrivain. La série connaît un prolongement en BD,
aux éditions 6 pieds sous terre, en reprenant le même principe, soit dans le
cadre d’adaptation par des dessinateurs, soit avec des histoires inédites en
roman (Pieuvre à la Pouy, par
Cestac et Montellier).
En 2005, le décidément très créatif Frank
Giroud lançait Secrets chez
Dupuis, une série reposant sur un concept déclinable à l’infini, la
révélation de secrets de famille. D’une façon assez similaire, les éditions
Delcourt s’intéressent aux séries-concept. La collection Sept, dirigée par
David Chauvel, proposait à différents auteurs d’imaginer un récit faisant
intervenir sept personnages (7 voleurs, 7 missionnaires, 7 psychopathes, etc).
Les one-shots ainsi créés n’ont aucun rapport entre eux, sinon qu’ils répondent
chacun au thème imposé. Il s’agit finalement de reprendre, à l’échelle d’une
collection, ce qui se faisait déjà sous un format plus réduit, dans les
nombreux ouvrages collectifs thématiques. L’idée est de voir comment
scénaristes et dessinateurs s’en sortent, dans ce qui est avant tout un
exercice de style. Le succès faisant, une nouvelle salve de 7 albums est en
cours et Delcourt renouvelle l’expérience avec de nouveau concepts. Tout
d’abord, Le Casse, série d’albums
coordonnée par le même Chauvel et tournant autour de « casses du
siècle », et puis « Jour J » série proposant des uchronies
réalistes, plausibles du point de vue historique, la première étant « Que
se serait-il passé si les Russes avaient mis le pied sur la lune avant les
Américains ». Quant à l’infatigable Giroud, il propose Destins chez Glénât, ou les multiples
existences d’une héroïne, confiée à treize équipes de scénaristes et
dessinateurs.
avec la collaboration de Yannick
Lejeune
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