Le briographe

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dimanche 19 avril 2015

Top 15 mangas de mars 2015

Sans surprise, c’est une fois de plus « Naruto » qui se hisse à la première place des meilleures ventes manga pour mars 2015. Mieux, ce 66ème volume tiré à 190 000 exemplaires a également fait partie du « Top 20 GFK/Livres Hebdo » des ventes de livres tous secteurs confondus en mars, pendant deux semaines de suite. Une performance que son challenger, « Fairy Tail » T43 (tiré à 90 000 exemplaires), a également accompli, à des niveaux de ventes certes inférieurs, mais qui permettent à cet univers de baston magique plein d’humour et de jolies filles, d’atteindre la seconde place du « Top15 mangas ».

Toujours en haut du classement, on retrouve sans surprise les nouveaux volumes des séries désormais habituées au podium : « L’Attaque des titans », avec un T12 tiré à 40 000 exemplaires, consolide son lectorat, tandis que la série continue de recruter de nouveaux lecteurs. Ce doit être également vrai pour « Bleach » dont le T62 se place 4ème du classement, avec un tirage à 65 000 exemplaires (contre 50 000 ex. pour le T61, publié en janvier). Après trois mois de publication, « One Piece » T73 se maintient en 5èmeplace de ce classement, prouvant que la série de Eiichiro Oda se vend à la fois beaucoup et longtemps.

Le milieu du classement démarre avec une seconde nouveauté de l’univers « Naruto ». Pas à strictement parler un manga, il s’agit cette fois d’un roman intitulé « Naruto : le roman de Jiraya » et sous-titré « Récits héroïques d’ermites shinobis ». Plus malin qu’un simple spin-off, ce livre censément écrit par Jiraya (le parrain de Naruto) apparaissait dans le manga. Sa lecture par Naruto ayant eu une influence sur l’intrigue, la curiosité des fans est donc très compréhensible…

Puis le classement ressemble à celui de janvier : on retrouve « Darwin’s Games » T4 à la 7ème place. Avec 22 000 exemplaires, cette série très efficace, où des joueurs s’affrontent dans des duels à mort, continue sa progression. « Tokyo Ghoul » T10 arrive en 8ème position avec 25 000 ex. Puis c’est « Fairy Tail » T42, toujours en forme dans ce classement, alors que ce titre en est à son troisième mois de commercialisation, et « Black Butler » T18, qui lui en est à son deuxième mois.

Si le haut et le milieu du tableau jouent une partition bien rôdée, les places 11 à 15 font la part belle à des séries plus récentes. Ainsi « Red Eyes Sword : Akame ga Kill ! » T4 (16 000 ex.) et les tueurs à gage du Night Raid, parvient-il à la 11ème  place du classement. « A Silent Voice », après avoir épuisé le premier tirage de son tome 1, confirme avec son T2 (13 000 ex.) l’intérêt que lui porte le public, sur le sujet sensible du rejet d’un élève par sa classe… et avec ce qu’il faut de romance pour achever de serrer les cœurs !

Vingt ans après son lancement, l’univers « Pokemon » n’a rien perdu de sa vigueur et continue d’intéresser le public manga, comme en atteste la présence en 13ème position de « Pokémon : Rubis et Saphir » T2 et son tirage à 22 000 ex.

Outré par la censure dont faisait l’objet l’un de ses mangas victime d’une mise à l’index dans une province japonaise, le mangaka Tetsuya Tsusui a réagi de la meilleur manière possible pour amener ses concitoyens à réfléchir à ce sujet complexe : de la censure et de ses dérives, il a fait le sujet d’un manga en deux tomes, « Poison City » (voir la chronique de « Poison City » par Gwenaël Jacquet). Son éditeur français Ki-oon propose deux versions de ce récit : une édition classique format poche, qui bénéficie d’un tirage de 25 000 ex., et une édition luxe grand format, tirée à 7 000 ex. Le titre arrive 14ème de notre classement mensuel.

Enfin, avec un tirage de 20 000 ex., la dernière place du classement revient à « UQ Holder ! » T4, le nouveau shônen de Ken Akamatsu, l’auteur de « Love Hina » et de « Negima ».


Jérôme BRIOT


« Top 15 mangas » de mars 2015
(copyright GfK / Livres Hebdo)

CLASSEMENT SERIES AUTEURS EDITEURS
1er   nouveau Naruto T66 Masashi Kishimoto KANA
2ème   nouveau Fairy Tail T43 Hiro Mashima PIKA
3ème   nouveau L'Attaque des titans T12 Hajime Isayama PIKA
4ème   nouveau Bleach T62 Taito Kubo GLENAT
5ème (-4) 3ème mois One Piece T73 Eiichiro Oda GLENAT
6ème   nouveau Naruto : Le Roman de Jiraya Masashi Kishimoto, Akira Higashiyama KANA
7ème   nouveau Darwin's Game T4 Flipflops KI-OON
8ème   nouveau Tokyo Ghoul T10 Sui Ishida GLENAT
9ème (-7) 3ème mois Fairy Tail T42 Hiro Mashima PIKA
10ème (-4) 2ème mois Black Butler T18 Yana Toboso KANA
11ème   nouveau Red Eyes Sword : Akame Ga Kill ! T4 Tetsuya Tashiro, Takahiro KUROKAWA
12ème   nouveau A Silent Voice T2 Yoshitoki Oima KI-OON
13ème   nouveau Pokémon : Rubis et Saphir T2 Satoshi Yamamoto, Hidenori Kusaka KUROKAWA
14ème   nouveau Poison City T1 Tetsuya Tsutsui KI-OON
15ème   nouveau UQ Holder ! T4 Ken Akamatsu PIKA

 

dimanche 15 mars 2015

Top 15 mangas de février 2015

Big in Japan : cette expression désigne les artistes qui connaissent un succès plus grand au Japon que dans leur propre pays. Le mangaka Jirô Taniguchi, pour sa part, est big in France : auteur considéré comme secondaire par ses concitoyens, il est un des mangakas les plus connus et appréciés du public francophone. Son principal succès « Quartier lointain » s’est vendu dix fois plus dans l’Hexagone qu’au Pays du soleil levant. Sa dernière nouveauté, « Elle s’appelait Tomoji » se hisse, pour son premier mois de commercialisation, à la 3ème place des meilleures ventes de mangas.

L’édition 2015 du Festival d’Angoulême a notamment été marquée par la présence de Jirô Taniguchi, l’auteur de « L’Homme qui marche », « Le Gourmet solitaire », « Quartier lointain » et « Le Sommet des dieux ». Influencé par la bande dessinée franco-belge, Taniguchi a composé une œuvre riche et variée, même s’il est surtout connu du public européen pour ses ouvrages contemplatifs. « Elle s’appelait Tomoji », publié chez Rue de Sèvres et tiré à 25 000 exemplaires, monte sur le podium de tête du classement GfK/Livres Hebdo de février 2015, juste derrière les incontournables « One Piece » T73 et « Fairy Tail » T42. Rue de Sèvres : un nouvel éditeur, pour cet auteur habituellement fidèle à ses éditeurs historiques : Casterman et Kana ? Pas tout à fait, car en publiant chez Rue de Sèvres, Taniguchi a en réalité suivi Nadia Gibert qui était déjà son éditrice dans ses fonctions précédentes chez Casterman. « Elle s’appelait Tomoji » est l’histoire d’une jeune femme dans le Japon rural du début du XXe siècle. C’est l’occasion pour le mangaka d’explorer l’ère Taishô (1912-1926), et de montrer le tremblement de terre ravageur de 1923, dans une scène qui n’est pas neutre pour Taniguchi. En effet, elle fait écho à un traumatisme de jeunesse, le grand incendie de Tottori sa ville natale que l’auteur a vécu en 1952, et qu’il a dessiné dans « Le Journal de mon père » (voir la chronique de Gwenaël Jacquet : « Elle s’appelait Tomoji » par Jirô Taniguchi ).

Hormis ce one-shot, le haut et le milieu du classement font la part belle aux séries bien installées. « Assassination Classroom », « Seven Deady Sins », « Black Butler », « King’s Game Extreme », « Area D » et « L’Attaque des titans : Before The Fall » placent leurs nouveautés dans le tableau, avec des tirages situés entre 25 000 et 37 000 exemplaires. « Naruto » T65 qui en est à son 4ème mois d’exploitation se maintient en 9ème place des meilleures ventes de mangas… Le volume 66, en vente depuis le 6 mars, se situe pour sa part dans le Top20 des meilleures ventes de livres, tous segments confondus : il ne fait aucun doute qu’on reparlera de ninjas le mois prochain !

Le public manga ne se contente pas de confirmer des succès établis : la dernière partie du classementLivres Hebdo/GfK montre 3 nouveautés. « King’s Game Origin » T1, à la 14ème place du classement et avec un tirage de 30 000 exemplaires, est un faux débutant, puisque deux autres saisons ont déjà popularisé ce manga en mode survival. Cette fois, on revient en 1977, dans le village de Yonaki, là où le jeu macabre a commencé…

En 12ème position, « Noragami », lancé par les éditions Pika avec un tirage de 20 000 exemplaires et la parution simultanée des deux premiers volumes. Un certain nombre de lecteurs auront choisi de n’acheter que le premier, puisque seul le volume 1 se trouve dans notre classement. L’histoire est celle d’un dieu tellement en manque de fidèles, qu’il en est réduit à troquer des miracles (et parfois de simples services ménagers) contre un peu de dévotion… On le comprend, l’humour est bien présent dans ce shônen, qui fait également la part belle à la baston et aux créatures fantastiques.

À la 15ème et dernière place du classement, une autre nouveauté, « A Silent Voice », un manga touchant dont le succès public a conduit son éditeur Ki-oon, qui avait vu un peu juste avec un tirage initial à 10 000 exemplaires, à imprimer d’urgence un nouveau lot, pour arriver à un total (temporaire ?) de 17 000 exemplaires. Cette fois, l’intrigue est ancrée dans le réel et parle d’un phénomène relativement fréquent dans les écoles japonaises : l’ijime, c’est-à-dire le rejet accompagné de brimades d’un élève, par une bonne partie de sa classe. Dans le cas présent, c’est Shoko, une jeune fille malentendante, qui est ijimekko (autrement dit, victime d’ijime). Avec un tel sujet, on pourrait craindre une dérive vers le mélo, mais l’auteur Yoshitoki Oima, avec une approche subtile et humaine, renverse les points de vue et conduit finalement le lecteur à réfléchir autant qu’à s’émouvoir.

Jérôme BRIOT

"Top 15 manga" de février 2015(copyright GfK / Livres Hebdo)

CLASSEMENT SERIES AUTEURS EDITEURS
1er (=) 2ème mois One Piece T.73 Eiichiro Oda GLENAT
2ème (=) 2ème mois Fairy Tail T.42 Hiro Mashima PIKA
3ème   nouveau Elle s'appelait Tomoji Jirô Taniguchi RUE DE SÈVRES
4ème   nouveau Assassination Classroom T.7 Yusei Matsui KANA
5ème   nouveau Seven Deadly Sins T.7 Nakaba Suzuki PIKA
6ème   nouveau Black Butler T.18 Yana Toboso KANA
7ème   nouveau King’s Game Extreme T.5 Nobuaki Kanazawa, Renji Kuriyama KI-OON
8ème   nouveau L'Attaque des titans : Before the Fall T.3 Satoshi Shiki, Hajime Isayama PIKA
9ème (-4) 4ème mois Naruto T.65 Masashi Kishimoto KANA
10ème   nouveau Area D T.6 Kyung-Il Yang, Kyôichi Nanatsuki PIKA
11ème (-8) 2ème mois L'Attaque des titans T.11 Hajime Isayama PIKA
12ème   nouveau Noragami T.1 Adachitoka Adachitoka PIKA
13ème (-7) 3ème mois Fairy Tail T.41 Hiro Mashima PIKA
14ème   nouveau King’s Game Origin T.1 J-ta Yamada, Nobuaki Kanazawa KI-OON
15ème   nouveau A Silent Voice T.1 Yoshitoki Oima KI-OON

Article paru sur BDzoom

dimanche 22 février 2015

Top 15 mangas de janvier 2015

BDzoom m'a proposé de commenter le classement mensuel GfK / Livres Hebdos des meilleures ventes de mangas. 
Voici ma livraison pour janvier 2015 : Top15 mangas, janvier 2015 sur BDzoom.com


« Naruto » T65 a été dépassé en janvier par quatre autres séries très attendues des amateurs : « One Piece », son grand rival commercial, dont le tome 73, tiré à 160 000 exemplaires aux éditions Glénat atteint la première place du « Top15 mangas » selon l’étude Livres Hebdo/GfK de janvier 2015 ; « Fairy Tail » T.42 (tiré à 90 000 exemplaires aux éditions Pika) ; « L’Attaque des titans » T11 (40 000 ex. chez Pika également) et « Bleach » T61 qui bénéficie d’un tirage à 50 000 exemplaires chez Glénat.

Au Japon, l’événement manga du mois, c’est la parution du volume final de « Naruto » ! Les lecteurs de l’hebdomadaire Weekly Shônen Jump ont pu y suivre l’ultime chapitre des aventures du ninja le plus célèbre du monde dans le numéro du 10 novembre 2014… mais pour le tankôbon ou volume relié correspondant, le 72e, il a fallu attendre jusqu’au 4 février 2015. C’est un véritable phénomène d’édition, puisque dès sa première semaine de sortie, ce volume conclusif s’est propulsé en tête des ventes de livres tous secteurs confondus du Japon, et de très loin, avec près de 875 000 exemplaires vendus ! Une véritable consécration pour cette série démarrée en 1999. Mais revenons en France, où les fans de « Naruto » devront patienter jusqu’au 5 mars pour la publication du volume 66 et où, en attendant, « Naruto » T65 continue une vie commerciale spectaculaire : après trois mois dans les rayons, ce titre est toujours à la 5e place du classement des mangas les plus vendus en France.

On le voit aux numéros des volumes, le haut du classement est phagocyté par des séries déjà matures, exception faite de « L’Attaque des titans », titre dystopique relativement récent, mais bien relayé par son excellente adaptation en anime diffusée successivement sur France 4 et sur la chaîne spécialisée Mangas. Le milieu du classement fait une part plus importante à des séries plus récentes, et à des thématiques qui sortent un peu du shônen nekketsu (ces mangas initiatiques où le héros, à force de persévérance, surmonte tous les obstacles). À la 7e place, « Darwin’s Game » T3 (tiré à 20 000 exemplaires chez Ki-oon) est un manga de type survival, où les protagonistes sont engagés dans les duels à mort d’un jeu implacable.

Au rang 10 des meilleures ventes, on trouve aussi le tout premier seinen du classement, c’est-à-dire un titre destiné à un public ado/adulte plus âgé : « Tokyo Ghoul » vol.9 (20 000 ex. chez Glénat) est une série qui surfe sur la mode des morts-vivants bien ancrée chez les lecteurs de comics avec la série « Walking Dead »…À ceci près qu’il ne s’agit ici pas de zombies, mais de goules. Quelle différence cela fait-il ? Les deux espèces se nourrissent de chair humaine, mais tandis que les zombies sont des monstres instinctifs et lents, les goules sont des morts-vivants intelligents et donc encore plus inquiétants !

Un mot enfin sur le bas du classement, qui permet de trouver enfin un titre destiné aux filles : « Love Mission » T11, chez Pika, est un shôjo sentimental et drôle, dont l’héroïne écrivaine en herbe s’oblige à découvrir l’amour pour améliorer l’intensité de ses romans. Et des titres destinés aux enfants : « Pokémon – Rubis et Saphir » T 1, et le très mignon « Chi, une vie de chat » T1, titre paru en 2010, mais qui continue de recruter de nouveaux lecteurs et parvient à se maintenir dans le « Top15 mangas » (certes au 15e rang, mais la performance n’en est pas moins remarquable).

Jérôme BRIOT

"Top 15 manga" de janvier 2015
(copyright GfK / Livres Hebdo)

CLASSEMENT     SERIES AUTEURS EDITEURS
1er   nouveau One Piece T.73 Eiichiro Oda GLENAT
2ème   nouveau Fairy Tail T.42 Hiro Mashima PIKA
3ème   nouveau L'Attaque des titans T.11 Hajime Isayama PIKA
4ème   nouveau Bleach T.61 Taito Kubo GLENAT
5ème (-3) 3ème mois Naruto T.65 Masashi Kishimoto KANA
6ème (-5) 2ème mois Fairy Tail T.41 Hiro Mashima PIKA
7ème   nouveau Darwin's Game T.3 Flipflops KI-OON
8ème   nouveau Red Eyes Sword : Akame Ga Kill ! T.3 Tetsuya Tashiro, Takahiro KUROKAWA
9ème   nouveau Saint Seiya : the lost canvas chronicles T.8 Shiori Teshirogi, Masami Kurumada KUROKAWA
10ème   nouveau Tokyo Ghoul T.9 Sui Ishida GLENAT
11ème (-8) 4ème mois One Piece T.72 Eiichiro Oda GLENAT
12ème (-8) 3ème mois Fairy Tail T.40 Hiro Mashima PIKA
13ème (-5) 2ème mois Pokémon : Rubis et Saphir : La grande aventure vol. 1 Hidenori Kusaka, Satoshi Yamamoto KUROKAWA
14ème   nouveau Love mission vol. 11 Ema Toyoma PIKA
15ème (-5) 2ème mois Chi, une vie de chat vol. 1 Kanata Konami GLENAT

samedi 17 janvier 2015

Seven Deadly Sins vol. 5

Seven Deadly Sins vol. 5, de Nakaba Suzuki
Pika, 192 p. N&B, 6,95 €

(Florilège Sélection Angoulême 2015, dossier de Zoo #56) 

Avec cinq tomes parus dans l’année et un succès qui s’amplifie à chaque nouveau volume, Seven Deadly Sins est la série qui a le mieux réussi son lancement en 2014, en se plaçant dans le Top 10 des ventes mangas de l’année. Bastons magiques ultra-puissantes, humour fripon à la sauce japonaise (oui, petites culotes et mains baladeuses sont de la partie…), sans oublier un cochon-mascotte qui parle : si le scénario ne brille pas forcément par son originalité, il est plaisant, dynamique et d’une efficacité incontestable. La violence assez présente est constamment désamorcée par les dialogues et situations comiques qui versent volontiers dans le grotesque… Et de toute façon, les personnages sont immortels et s’auto-régénèrent à la vitesse de l’éclair ! Les amateurs de Fairy Tail constamment dans l’attente du tome suivant trouveront dans cette série un substitut tout à fait convainquant.

Jérôme Briot

vendredi 16 janvier 2015

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins

Un poil de subversion

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins
Cambourakis, 248 p. N&B, 28 €

 

Sous un dessin sage et élégant, La Gigantesque Barbe du mal est un récit typiquement anglais que n’aurait pas désavoué Roald Dahl.

 

 « Ici » est une île où tout est parfait, harmonieux, ordonné. Les rues sont parallèles, les maisons identiques les unes aux autres. Les habitants d’Ici sont heureux d’y mener une vie routinière, tranquille et feutrée. Tout juste boudent-ils un peu la mer, qu’ils redoutent. Parce qu’autour d’Ici, la mer mène à « Là ». Et « Là », on préfère ne pas y penser, c’est sûrement le siège du désordre, du chaos, du mal. Dans ce monde parfait, Dave est totalement glabre, à l’exception d’un poil rebelle juste au-dessus de sa lèvre. À peine coupé ce poil repousse, exactement comme avant, ni plus court ni plus long, ni plus épais ni plus mince. Puis un jour, la barbe de Dave se met à pousser d’une façon incontrôlable, fascinante, extrême !

Une fantaisie anglaise

Dans Tintin au pays de l’or noir, quand les Dupondt tombent malades après avoir avalé le comprimé N14, leurs barbes et cheveux poussent à toute vitesse. Il s’agit là d’un simple gag. Chez Stephen Collins, le même genre de maladie prend des proportions plus surréalistes encore, tout en donnant lieu à une critique sociale narquoise et amusée. Car n’en doutez pas, « Ici » est une allégorie de l’Angleterre et de ses habitants.

On s’étonne souvent que l’Angleterre soit à la fois si conservatrice, si encline à rejouer sans cesse la partition tranquille de ses traditions, de son flegme, de sa routine ; qu’elle soit tellement Keep calm and carry on… mais qu’elle abrite tant d’artistes, de penseurs, de créateurs originaux, excentriques, capables de changer le monde. La clé de ce paradoxe de l’âme anglaise se trouve peut-être dans ce livre, dans les réactions successives des habitants d’Ici face à l’intrusion de ce grain de sable dans l’engrenage qu’est barbe de Dave.

 

 Jérôme Briot

dimanche 4 janvier 2015

Elle s’appelait Tomoji, de Jirô Taniguchi

Quand Taniguchi travaille sur commande

Elle s’appelait Tomoji, de Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara
Rue de Sèvres, 176 p. N&B, 17 €

 

Tomoji naît en 1912. Elle est assidue à l’école, ce qui lui permet de trouver un travail de couturière en ville, puis un bon mari. Ensemble, ils fonderont le bouddhisme Shinnyo-en, « mais c’est une autre histoire ».

 

Curieux, très curieux, le tout nouveau Taniguchi ! Il faut lire l’interview de l’auteur, en postface de l’ouvrage, pour enfin comprendre ce qui s’y joue réellement : avec ce livre, le mangaka a répondu à un travail de commande, sans toutefois répondre tout à fait aux espérances de ses commanditaires. Plus clairement : Madame Taniguchi, l’épouse du maître, fréquente un certain temple bouddhiste depuis près de 30 ans avec assiduité. Les prêtres de ce temple ont fini par oser demander au mangaka qu’il leur dessine une vie de Tomoji Itô, née Tomoji Uchida, la fondatrice de ce temple et de toute une obédience du bouddhisme japonais, pour le bulletin trimestriel du temple. Et le mangaka, un peu obligé par cette demande, d’accepter de faire « quelque chose », sans vouloir se lancer ni dans une hagiographie, ni même dans une biographie complète, exigeant de pouvoir « fictionnaliser librement ».

La célèbre Tomoji…

Taniguchi est allé assez loin dans cette prise de liberté, puisqu’il a « presque entièrement gommé ce qui concerne le temple et sa création », qui ne sont que très fugitivement évoqués dans la toute dernière planche, pour se concentrer sur la jeunesse de Tomoji, cherchant à comprendre ce qui a pu pousser cette jeune femme « à choisir la voie de la spiritualité ». Or, si cette intention porte éventuellement sens auprès du public originellement visé par ce récit, à savoir les lecteurs du fameux bulletin paroissial de ce temple bouddhiste, il en est tout à fait autrement du lecteur occidental, qui se demande où le mangaka veut bien en venir avec l’histoire de cette jeune fille japonaise plus ou moins anonyme, dans la campagne magnifique mais banale de l’ère Taishô (1912-1926). On assiste à sa naissance en 1912, au décès accidentel de son père quatre ans plus tard, à d’autres drames et événements familiaux… et tout au long de la lecture, on ressent un manque et une certaine bizarrerie. Les auteurs, dans leur narration, sous-entendent qu’on devrait connaître l’héroïne et ses proches. On devrait avec eux trouver étonnant que Tomoji et celui qui deviendra des années plus tard son mari, aient failli se croiser bien avant leur mariage…

Mais si, voyons, Tomoji !

Cette étrangeté de la narration vient notamment des récitatifs qui commentent les faits et gestes de Tomoji avec cette sorte de distance prudente et respectueuse dont on entoure les personnages historiques qui auront un destin à accomplir. Pour éclairer ce décalage ressenti à la lecture de cette bande dessinée, prenons une comparaison. Imaginez un livre qui parlerait de la jeunesse d’un petit garçon dans sa campagne corse au 18e siècle, et qui s’arrêterait avant même que ce garçon n’intègre son école militaire. Imaginez que ce livre soit publié au Japon, et qu’à aucun moment, on n’explique au lecteur japonais que le garçon s’appelle Napoléon Bonaparte, ni quelle a été son importance au cours des décennies suivantes dans l’histoire de France. Le lecteur français, lui, comprendrait éventuellement la construction du futur homme d’Etat. Mais le lecteur exotique, de l’autre côté de la planète, aurait bien du mal à comprendre l’intérêt d’un tel récit… ! Voilà grosso modo où nous en sommes avec Elle s’appelait Tomoji. Tout dans la narration suppose que nous la connaissons, que nous savons ce qu’elle accomplira… Or, il n’en est rien, et hormis l’interview de l’auteur qui survole le sujet, on n’en saura pas plus. Reste éventuellement à admirer l’art de Taniguchi, l’élégance de son trait, la précision de ses décors, la justesse de représentation des émotions… mais ce sont des qualités présentes dans chacun de ses autres livres. On ne conseillera celui-ci qu’aux inconditionnels de Taniguchi, à ceux qui ont déjà lu tous ses autres récits. Pour le lecteur qui voudrait découvrir ce mangaka de génie, débuter par ce livre serait un bien mauvais choix.

 

 

Jérôme Briot

samedi 3 janvier 2015

Jirô Taniguchi, portrait

Jirô Taniguchi, le mangaka universel

  

Une des expositions les plus attendues du FIBD 2015 est la rétrospective « L’Homme qui rêve » consacrée à Jirô Taniguchi. Publié en français depuis 1995, Taniguchi a longtemps fait figure de porte-étendard d’un manga intimiste. Son œuvre, très variée, ne se résume pas à cela.

 

Premier auteur japonais primé à Angoulême, avec le prix du meilleur scénario en 2003 pour Quartier lointain, Jirô Taniguchi a ensuite également reçu le prix du meilleur dessin, en 2005, pour Le Sommet des dieux. Si le premier titre est un manga nostalgique et intimiste, le second parle d’alpinisme, du dépassement de soi. Avec deux titres aussi différents récompensés à deux ans d’intervalle, le message est clair : Taniguchi est un grand, un immense auteur.

Les années d’apprentissage

Jirô Taniguchi nait le 12 août 1947 dans une famille modeste, à Tottori, une ville moyenne de Honshu, à huit heures de train de Tokyo. Comme de nombreux enfants de sa génération, il se passionne pour le manga, dessine beaucoup et participe aux concours organisés par les hebdomadaires comme Shônen Sunday et Shônen magazine… mais il est loin d’envisager de faire du dessin sa profession. À 18 ans, il saisit la première opportunité de quitter sa province pour une grande ville, en acceptant un emploi de bureau dans une entreprise de Kyoto… et déchante rapidement : la vie de salary man ne lui convient pas du tout. Heureusement, au bout de six mois, un ami de Tokyo lui parle d’un poste d’assistant à pourvoir chez un mangaka professionnel, Kyûta Ishikawa (un auteur inédit en France, spécialisé dans les histoires animalières dans un style réaliste et avec des décors soignés, un peu à la Tarzan). Taniguchi y fait son apprentissage pendant cinq ans. Puis il tente de dessiner ses propres récits, une première version pour enfants de la vie de Seton, le grand naturaliste américain. Il répond également à quelques commandes de mangas érotiques, puis redevient assistant, cette fois auprès de Kazuo Kamimura (l’immense auteur de Lady Snowblood, Le Fleuve Shinano, La Plaine du Kantô…). Taniguchi se souviendra de ses jeunes années, de façon romancée, dans Un zoo en hiver (Casterman, 2009). Quant à la ville de Tottori qu’il était si pressé de fuir à 18 ans, il en fera le théâtre de deux de ses romans graphiques parmi les plus fameux : Le Journal de mon père (1999) et Quartier lointain (2002).

Du polar au récit littéraire…

En 1977, son tantosha (agent éditorial) lui présente l’écrivain Natsuo Sekikawa, qui devient son scénariste. Ensemble, ils vont composer des polars inspirés par le roman noir américain, notamment Trouble is my business (Kana, 2013). Le succès est modeste et en 1986 Sekikawa est prêt à jeter l’éponge. Mais leur éditeur leur donne carte blanche pour un ultime projet. Par bravade, Sekikawa propose un thème qui lui semble à contrecourant de la mode de l’époque : une grande fresque historique sur le monde littéraire et artistique pendant l’ère Meiji. L’éditeur accepte, et les cinq tomes d’Au temps de Botchan sont publiés de 1987 à 1991 (traduits au Seuil à partir de 2002, puis par Casterman en 2011). Cette fois le public est au rendez-vous, et la critique acclame la naissance du « manga littéraire ». Mais plutôt que de creuser ce sillon, Taniguchi décide de diversifier sa production. Il multiplie les collaborations avec différents scénaristes, apportant la même exigence à réaliser des mangas sportifs, des histoires animalières, des aventures d’alpinisme, des épopées de samouraïs ou des récits intimistes…

Montagne et nature

Taniguchi entreprend sa toute première saga d’alpinisme extrême en 1987, sur un scénario de Shiro Tosaki.  K (édité chez Kana en 2006) décrit les sauvetages périlleux réalisés par un alpiniste surdoué, presque irréel, dans une certaine tradition du dépassement de soi courante dans le manga. Lorsque treize ans plus tard Taniguchi adapte Le Sommet des Dieux (d’après le roman original de Yumemakura Baku), l’alpiniste Habu Jôji n’est cette fois pas infaillible.  La saga n’en est que plus crédible, elle y gagne en intensité dramatique. Taniguchi excelle à représenter les ambiances de montagne ou du grand Nord, comme dans Le Chien Blanco (1990) ou dans L’Homme de la toundra (2005). Dans la méticulosité graphique de Taniguchi, transparaît son profond amour pour la nature, les grands espaces et la faune qui les peuple. On ne s’étonne donc pas de trouver parmi ses œuvres une évocation de la vie du naturaliste Ernest Thomson Seton (2004), l’inspirateur du scoutisme, ou une Encyclopédie des animaux de la préhistoire (2006).

Registre intime et contemplatif

Une autre composante de l’œuvre de Taniguchi, primordiale dans sa conquête du public occidental, tient dans sa capacité à raconter des histoires émouvantes sans jamais verser dans le pathétique. Quartier lointain, Le Journal de mon père ou Un ciel radieux sont trois célébrations de l’existence, trois rappels de sa fragilité et de l’urgence à profiter de ses proches, tant qu’ils sont là ! Avec une économie d’expression toute asiatique, l’auteur aime aussi célébrer les petites joies fugaces. L’Homme qui marche, suite de balades contemplatives sans histoire à proprement parler, est une ode à la flânerie où le chemin compte plus que la destination. Le Gourmet solitaire reprend le même principe, mais il s’agit cette fois de balades gastronomiques. Les Années douces, adapté du roman d’Hiromi Kawakami, ajoute à la célébration du temps présent une pincée de romance.

Coopérations

Fasciné très tôt par sa découverte des revues Heavy Metal et Métal Hurlant, Taniguchi revendique l’influence des dessinateurs occidentaux sur son œuvre. Il en retire une ouverture aux collaborations avec les auteurs français relativement inédite, même si la distance géographique ou les différences culturelles ne facilitent pas les choses. Icare, sur un scénario de Moebius, ne tient pas les promesses qu’un tel choc des titans laissait espérer. Mon année, projet sur un scénario de Jean-David Morvan, semble aujourd’hui interrompu au premier tome sur quatre. Au-delà des coopérations avec des auteurs occidentaux, Taniguchi s’est vu proposer des expériences par des éditeurs occidentaux, donnant lieu à des albums pas toujours publiés au Japon, comme La Montagne magique au format album (Casterman 2007), ou plus récemment Les Gardiens du Louvre (coédition Futuropolis et Louvre éditions) ou un carnet de voyage sur Venise dans la collection « Travel books » de Louis Vuitton.

Big in France

Que reste-t-il à conquérir à cet auteur touche-à-tout ? Son propre public, peut-être. Taniguchi fait partie des mangakas favoris des français,  mais au Japon son succès est plus modeste : il s’est vendu dix fois plus d’albums Quartier lointain en France qu’au Japon. Pour ce qui est de la gageure artistique, parmi les genres qu’il n’a pas encore traités, il lui reste éventuellement à tenter l’aventure du manga pour enfants... il y songe, selon le livre d’entretiens avec Benoît Peeters Jirô Taniguchi, L’Homme qui dessine (Casterman, 2012). Taniguchi envisagerait également une adaptation en manga des haïkus du poète Bashô ! En attendant ces hypothétiques travaux futurs, il reste quantité de livres que 20 ans d’adaptation en français ont laissés inédits.

 

Jérôme Briot

vendredi 2 janvier 2015

L’Encyclopédie des débuts de la Terre

Mille et une nuits polaires

L’Encyclopédie des débuts de la Terre, d’Isabel Greenberg
Casterman,  176 p. couleurs, 24 €

 

Aèdes, bardes, conteurs, troubadours… accueillent dans leurs rangs une nouvelle recrue prometteuse, la dessinatrice britannique Isabel Greenberg et ses légendes des mers gelées.

 

Si on vous dit qu’il s’agit du tout premier livre de son auteur, vous n’allez pas le croire ! Et pourtant, c’est le cas. Amateurs de mythologie, de contes et légendes, lecteurs de David B., ce livre est fait pour vous ! Le spectacle commence dès la couverture : un homme habillé à la façon des Inuïts, avec son chien, se tient sur la banquise d’une planète à peine plus grande que celle du Petit Prince de Saint Exupéry. Au-dessus de lui dans un ciel d’encre, flottent des étoiles, constellations et personnages dessinés en vernis sélectif, c’est-à-dire transparents, fantomatiques ; de face on ne les voit pas, on ne les découvre qu’en lumière rasante. L’effet est superbe, et en plus, il est très évocateur de cette longue nuit d’hiver polaire, où la lumière du soleil n’atteint jamais directement la surface du sol.

Cet homme sur la couverture, le héros du récit, c’est le Conteur du Pays du Nord. Il a quitté son pays glacé, à la poursuite d’un fragment de son âme. Dans son périple, il rencontre des peuples plus ou moins amicaux, se fait raconter les légendes locales, raconte sa propre histoire et les légendes de son pays. Il ne doit souvent son salut à son art du récit… mais parfois au contraire, ce talent lui attire des ennuis. Soit parce qu’il aura raconté l’histoire de trop, soit parce qu’un puissant parmi les auditeurs aura trop apprécié la prestation, et voudra s’attacher ses services coûte que coûte, même sous la contrainte.

La force des mythes

L’Encyclopédie des débuts de la Terre est un livre sur la puissance des contes. Il s’inspire des plus grands classiques du genre, qu’Isabel Greenberg a visiblement bien assimilés, et en revisite certains chapitres de façon décalée : on y trouve des échos de l’histoire d’Abel et Caïn, de la tour de Babel ou de la baleine de Jonas empruntés à la Bible, la rencontre d’un cyclope et de sirènes en hommage à Homère. Des Mille et une nuits, il reprend la forme des récits enchâssés : l’épopée principale, celle du Conteur, est régulièrement interrompue par d’autres histoires, qu’il raconte ou qu’on lui raconte, et dont les protagonistes sont à leur tour susceptibles d’avoir une histoire à raconter… Au-delà des clins d’œil, Isabel Greenberg a aussi mis dans ce livre une fantaisie personnelle, un humour et une légèreté admirables, servis par un dessin simple et lisible, dont les grands aplats noirs et quelques rehauts de couleurs pures soulignent la dimension onirique. C’est beau et captivant, c’est touchant et épique ; c’est tout nouveau et pourtant ça a la force des grands classiques, le seul défaut de ce livre, c’est qu’on voudrait qu’il dure plus longtemps. Il devrait : si Schéhérazade avait vécu au Pôle Nord, les mille et une nuits auraient duré des siècles !

  

Jérôme Briot

jeudi 1 janvier 2015

Rapport ACBD sur la production de bande dessinée en 2014

Rapport ACBD – 2014 : l’année des contradictions

 

Dans son « Rapport », Gilles Ratier le secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) recense toutes les parutions du secteur et décrit les tendances éditoriales.

  

En 2013, pour la première fois depuis que le Rapport Ratier existe, c’est-à-dire depuis 2001, le nombre de bandes dessinées publiées dans l’année avait été inférieur à celui de l’année précédente… Qu’en est-il de 2014 ? Malgré des ventes qui, selon les données Livres Hebdo/I+C se sont tassées de 0,7% sur les 9 premiers mois de l’année, la production est globalement repartie à la hausse. 5410 bandes dessinées ont été publiées en 2014, dont 3964 strictes nouveautés, soit une augmentation de 4,64%. Cette tendance est alimentée par les groupes Média Participations et Glénat, en revanche le groupe Delcourt a significativement continué de diminuer le nombre de ses parutions en 2014 (-5.6%, soit 778 titres parus), tout en restant le principal producteur en nombre de titres.

L’évolution des publications par genre montre que les éditeurs ont choisi en 2014 de privilégier les séries historiques (+7%) et surtout les albums pour enfants, avec 307 nouveautés proposées au public contre 221 en 2013, soit +38%. La BD jeunesse représente désormais près de 20% des nouveautés francobelges. Cette part n’était que de 5% des nouveautés en 2001… C’est peut-être la meilleure nouvelle de ce rapport 2014 : une offre jeunesse plus variée, c’est la perspective de recruter de nouveaux lecteurs ! À condition bien sûr, que cette variété d’offre trouve son public. C’est là que se trouve la contradiction économique du secteur. Car si l’offre est devenue pléthorique, les niveaux de vente ne suivent pas. Et les tirages moyens ne cessent de s’effondrer. Même les plus gros tirages sont moins gros qu’avant, et ils sont moins nombreux : 98 titres (dont Blake et Mortimer, Joe Bar Team, Largo Winch, Le Chat) ont bénéficié d’un premier tirage à plus de 50 000 exemplaires en 2014, contre 117 un an plus tôt. La situation est plus préoccupante encore pour les éditeurs de manga : le recul des ventes, pour le manga, est selon Ipsos de 7,4% sur les 5 premiers mois de l’année 2014… La faute aux tablettes et au piratage ? L’offre numérique légale, de son côté, en reste à des niveaux symboliques : il se serait vendu environ 300 000 volumes en version numérique pour toute l’année, tous albums confondus. C’est très peu. Malgré les investissements réalisés dans ce domaine, le numérique n’a toujours pas prouvé sa capacité à incarner un nouveau modèle.

 

 

Jérôme Briot

 

PS : Les deux titres distingués par l’ACBD cette année sont : Wet Moon d’Atsushi Kaneko (Casterman) qui décroche le Prix Asie de la Critique ACBD 2014, et Moi, assassin d’Antonio Altarriba et Keko (Denoël Graphic), couronné du Grand Prix de la Critique ACBD 2015.

Lien :  Rapport ACBD-Ratier 2014

 

samedi 2 mars 2013

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves T6 : Le Décalage

Julius Corentin Acquefacques, ça déchire !

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves T6 : Le Décalage, de Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, 56 p. N&B, 14,30€

 

Huit ans se sont écoulés depuis son précédent album. Julius Corentin Acquefacques devait être bien pressé de revenir, car il démarre son nouveau récit, Le Décalage, directement à la page 7, sans passer par la couverture !

 

Il y a déjà plus de 20 ans, en 1990, paraissait le premier tome de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Jouant avec les codes même de la bande dessinée, le héros-autant-que-spectateur de ce récit, fonctionnaire au Ministère de l’Humour, recevait par courrier les planches de sa propre histoire. Le récit dissimulait également un objet éditorial inédit : une anti-case, aussitôt théorisée par le scientifique de service, le professeur Ouffe. Les fidèles de la série ont ensuite vu le personnage se mettre en quête de la qu…adrichromie, être transféré dans un monde tridimensionnel en passant par une spirale-vortex, goûter aux joies de l’infini dans un récit-miroir. Et basculer dans la 2,333e dimension, après un accident de point de fuite – normal, car « un point de fuite mal réglé, ce sont des ennuis… en perspective ». Mêlant onirisme et grotesque, considérations métaphysiques et calembours lacaniens, Julius Corentin Acquefacques et son auteur Marc-Antoine Mathieu continuent de défricher de nouveaux terrains de bande dessinée…

 

 

INTERVIEW

Qu'est-ce qui vous a fait choisir les éditions Delcourt en 1989-90 pour présenter cette série ? À l'époque, c'était une toute jeune maison d'édition…

Marc-Antoine Mathieu : Oui, à l'époque ils devaient être trois dans la société. Au départ, le livre devait être édité chez Futuropolis. J'ai rencontré Guy Delcourt par hasard, à la sortie d'une convention. Nous avons discuté, et il s'est montré enthousiaste et très désireux d’être l'éditeur de ce projet. Un jeune auteur plus intelligent que moi, aurait fait le tour de toutes les maisons d'édition existantes pour évaluer avec qui le projet avec le plus de chances d'aboutir. Moi j'ai seulement eu de la chance. Avec le temps, mes autres projets ont continué chez le même éditeur, une complicité s'était créée.

 

Chaque tome de Julius Corentin Acquefacques comporte une anomalie…

C'est devenu une marque de fabrique. Je travaille sur l'accident et la catastrophe, pas uniquement dans Julius. Dans Dieu en personne aussi, ou dans Trois secondes où le temps est tellement distendu qu'on a l'impression de vivre un récit à la vitesse de la lumière. Pour chaque histoire, je cherche une contrainte qui va me permettre d’explorer un espace temporel, physique ou psychologique. Je ne cherche pas l'exercice de style, mais un terrain propice à l'exploration. La bande dessinée est un terrain idéal pour l'exploration plastique et narrative.

Mais vous bâtissez vos histoires autour de ces astuces d'ingénierie papier, ou bien vous les trouvez en travaillant sur un récit ?

Ça dépend. En principe, l'accident est au service du récit et jamais l'inverse. Mais si on prend par exemple Le Processus, l’idée était dès le départ de faire un livre autour de la spirale. L’idée s'est imposée que la spirale puisse prendre corps dans le livre. Pour le tome 6 de Julius, j'ai eu très tôt envie que l’histoire commence à la page sept, avec un personnage en retard sur son propre récit et qui ne comprend pas comment il en est arrivé là. J’aurais pu faire une histoire dans laquelle le personnage ne rattraperait jamais son retard. Mais j’ai eu une idée : il suffisait que trois feuilles du livre soient déchirées pour qu’il rattrape son retard de six pages et qu’il réintègre le récit.

 

Ce tome 6, c’était un casse-tête, en termes de fabrication ?

La difficulté, c’est de concevoir tout cela en prenant en compte le pliage des cahiers, et le recouvrement des pages. Il faut que la découpe soit très bien ajustée, et que les pliages successifs soient parfaits. Difficulté supplémentaire, les pages déchirées étaient réparties sur deux cahiers… La marge d’erreur était vraiment très faible.

 

Cela dit, le véritable tour de force de cet album, c’est peut-être de faire autant de pages sur une histoire qui ne veut pas avancer, avec des personnages en attente, qui n’existent que tant qu’ils continuent de meubler le vide, même de façon dérisoire…

C'est l'essence même du livre. Mon défi, c'était de faire une histoire dont on sent qu'elle aurait pu être très ennuyeuse ou angoissante, mais de garder suffisamment de péripéties pour que le lecteur reste sur le bord, sur la crête de l'intérêt. Je me demande si ce n'est pas le plus métaphysique de mes bouquins. Parce qu'après tout est-ce que la vie ce n'est pas exactement cela ? Ne sommes-nous pas tout le temps en train de boucher des trous et de faire semblant qu’il se passe quelque chose, et que le Rien n'existe pas ? Heureusement, les personnages parviennent à faire illusion… en attendant Julius, comme dirait Beckett.

 

Vous êtes reconnu par l’OuBaPo (1) comme un « plagiaire par anticipation », autrement dit un précurseur. Pourquoi n'avez-vous pas rejoint ce groupe ?

Nous sommes frères. J'aime beaucoup le travail d'Étienne Lécroart entre autres. Si j'avais plus de temps, il est clair que je travaillerais beaucoup plus avec eux. Quand le groupe s’est constitué, les Oubapiens, Thierry Groensteen en tête, étaient à Paris. Je ne pouvais pas en plus de mes autres activités me consacrer à cela. Si j'étais tombé dans l’OuBaPo, j’y aurais consacré énormément de temps. On ne rentre pas à l'OuBaPo pour faire de la figuration. L'esprit oubapien, qui s'amuse et se nourrit des contraintes, est en lui-même une contrainte !

 

 

Jérôme Briot

 

(1)   L’OuBaPo regroupe des auteurs-chercheurs qui explorent de nouvelles formes de bande dessinée, en utilisant différents jeux créatifs appelés « contraintes ».

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